ARTICLE DIXIÈME
Leçon romantique.
Malgré le soin que j'ai pris d'éviter la teinte romantique, tout semble féerie dans les tableaux de l'Association; tout y est plus brillant que les féeries mêmes. De là naît la défiance. On ne veut pas observer que ces descriptions du nouveau monde social sont fondées sur des calculs très rigoureux (III, 547), et qu'il est force à l'auteur de produire sa théorie telle que la lui donnent les calculs.
Aimer le genre romantique, c'est aimer l'attraction passionnée et les magnificences qu'elle va créer sur le globe. A sa voix , 600,000 palais immenses remplaceront les dégoûtantes chaumières de nos villageois. La plus chétive campagne deviendra plus brillante, plus variée que les jardins enchantés d'Armide. (Voyez III, 486, l'alliage des trois ordres agricoles.) La plus longue vie sera trop courte pour suffire à l'afïïuence des plaisirs : l'unité et la paix perpétuelle succéderont tout à coup aux fureurs de mille peuples ennemis; l'humanité entière formera cette famille de frères qu'a rêvée la philosophie : les vertus, devenues voie de fortune , feront les délices des pervers comme des sages; les passions formeront un immense orchestre à 800 millions de caractères, et transformeront le globe en paradis terrestre ; le siècle d'Astrée et les fictions poétiques ne seront que fades illusions, au prix de tant de richesse et de bonheur. Eh ! quelle baguette magique va opérer ces prodiges! C'est l' ATTRAC- TION INDUSTRIELLE; c'est l'art d'attirer au travail agricole et manufacturier , par emploi des séries de groupes.
H4 m CHAPITRE III. ARTICLE X.
On est donc de fait partisan de la théorie sociétaire, si on est partisan du genre romantique. Ce genre, dont on nous vante la renaissance, est-il vraiment ressuscité? Non, il n'est pas même connu. Nos romanciers ne sont que romanesques ; nous berçant de charme idéal à défaut de biens réels, ils oublient qu'on ne peut pas créer les féeries sans de grandes richesses; qu'il faudrait trouver le moyen de faire naître les richesses et d'allier ainsi le bon avec le beau, en créant V Attraction industrielle qui réaliserait toutes les féeries. À défaut de celte attraction, de ce levier vraiment romantique, les écrivains, réduits à nous peindre le beau sans nous donner les moyens d'y atteindre, ne sont qu'avortons romantiques.
Ils ont cru leur domaine borné aux réminiscences d'antiquité, aux jeux d'enfance de l'esprit humain ; ce n'est point ainsi que des nations éclairées devaient envisager l'esprit romantique : sa premièreattribution étaitl'étude de l'Attraction passionnée ; c'est la chaîne de fleurs qui unit l'univers. Nous voyons, au firmament comme sur la terre, le plaisir ou attraction diriger en harmonie les mondes et les insectes ; I homme seul est exclu de ce bonheur accordé même aux animaux industrieux. Castors et fourmis, abeilles et guêpes, ne travaillent que par attraction; tout est romantique dans leur existence, car le travail même y est plaisir- il faut que l'homme social arrive à ce point, s'il veut s'élever seulement au bonheur des animaux.
Combien le monde civilisé est loin d'un tel sort ! Con-. damné au travail répugnant , aux privations perpétuelles; privé du charme d'obéir à l'attraction, il ne trouve en elle qu'un guide trompeur; elle ne le pousse qu'au désordre , qu'aux excès. Le voilà donc doublement exclu de la voie romantique, étant privé du secours de l'attraction
en industrie, et trahi par l'attraction dans l'usage des plaisirs.
Une théorie très-inespérée lui ouvre deux voies d'àvénement au vrai bonheur : elle nous garantit charme permanent dans l'exercice de l'industrie, et suprême sagesse dans l'abandon à l'attraction. Si le calcul est juste \ quel triomphe pour les romantiques! Il sera évident que leur genre est véritable nature de l'homme.
Jusque-là ce genre n'est autre chose que romanesque et faux brillant. Nos romanciers, ignorant qu'il faut unir le bon avec le beau, unir l'attraction industrielle avec les féeries, ne savent pas même définir ce beau qu'ils essaient de peindre. Un écrivain, dissertant sur le type originel du beau que Platon croit relégué au sein des nuages, disait dernièrement :
« Peut-être le beau idéal ressemble à la chaîne d'or » de Jupiter, qui rattache le ciel à la terre : peut-être
> il faut chercher ce beau idéal dans un juste milieu, » dans un point délicat et fugitif, entre la vérité terrestre » de la nature positive, et cette éternelle image de la » beauté, qui, pure et abstraite, ne se réalise jamais sur » la terre, et réside , suivant le disciple de Socrate, au
> sein de la Divinité même. »
Voilà une définition richement ténébreuse (i) : je donne
( i ) Elle est d'un journal qui a cru voir dans ma théorie des jeux d'imagination, tout en avouant qu'elle lui parait souvent fondée sur des calculs très-justes : je puis observer que lui-même use largement de ce privilège d'imaginative. Si je disséquais sa phrase , on verrait qu'elle ne devient intelligible que par application à mes doctrines de l'attraction et de l'analogie : a coup sur, il n'expliquera pas sa définition du beau sans tomber dans vingt jeux d'imagination , et peut-être autant de contre-sens ; car j'en distingue
f76 CHAPITRE III. ARTICLE X.
au plus fin à comprendre le vrai beau idéal d'après ce subtil commentaire • je n'en expliquerai qu'une seule idée, celle de la chaîne d'or, dont Jupiter fait usage pour unir le ciel à la terre.
Sur quoi porte cette allégorie? La véritable chaîne d'or, lien du ciel et de la terre, n'est-elle pas l'Attraction? voie d'harmonie pour les mondes et les insectes , elle devrait l'être aussi pour les humains. A défaut du mobile d'Attraction , tout n'est que chaîne de fer pour l'humanité, régie par la famine et la terreur. Si le monde social veut se rattacher au ciel par une chaîne d'or, ou chaîne du beau et du bon, il ne le peut qu'en organisant le régime d'attraction industrielle, qui fondera l'opulence et le bonheur sur l'abandon au plaisir, et fera succéder le règne de la vérité à nos hypocrisies morales, qu'un auteur nomme avec raison nos frivoles et comédiennes vertus.
Et puisque l'établissement de cette féerie sociale universelle ne tient qu'à un facile essai sur un hameau , sur cent familles agricoles, il faut être bien ennemi du romantique et du beau, pour hésiter sur l'épreuve et repousser la théorie. D'où vient ce mauvais esprit? De ce que notre siècle, avec son masque romantique, est devenu le plus servile de tous les siècles ; unanime à penser
déjà dans le texte une demi- douzaine au moins, tel que celui de la chaîne d'or appliquée a l'état actuel du monde social.
Il m'est arrive souvent de m'arrêter six mois a des problèmes : je n'y aurais pas perdu six minutes, si j'eusse voulu mettre en jeu l'arbitraire, l'imagination seule ; mais je m'en défie, et je ne l'emploie qu'à la manière de Kepler, en la soumettant aux vérifications ; a ce prix , l'imagination devient un guide précieux , et je n'en fois jamais d'autre usage.
comme les stupides contemporains de Chr. Colomb, que ce qui n'est pas connu ne peut pas exister, ne peut pas être découvert.
Imbu de ce servilisme, il fait très-peu de progrès , excepté en chimie , où il a secoué le joug de V impossibilité. Mais sur tout autre point il marche à pas de tortue, et n'a même point fait la plupart des inventions dont il s'arroge l'honneur. (Voyez à ce sujet l'ouvrage de Duteks l'Anglais, sur les découvertes faussement attribuées aux modernes, ouvrage qui a, comme le mien, le défaut de n'être PAS MARCHAND, parce qu'on y trouve autant de vérités que de phrases.)
L'âge moderne, par la servilité du génie, a tout paralysé : il a empêché les progrès les plus faciles dans toutes les branches de sciences et d'arts : il les cultive en crétin intellectuel, tremblant défaire un pas au delà des limites que le préjugé lui a fixées ; frappé d'immobilisme, comme ces Chinois qu'il ridiculise. On peut en voir quelques détails dans la note 12 (m).
Nous sommes donc fort loin du romantique, genre qui doit n'admettre aucune borne dans les vues de bonheur social, de magnificence, de vertu et d'unité; genre incompatible avec la civilisation, qui est un abîme de misères, de faussetés, d'infamies. Si elle avait réussi au moins en quelque partie du régime social, comme l'art de prévenir l'indigence, on pourrait voir quelque teinte romantique dans l'étal actuel, dire qu'une des sociétés humaines a trouvé les voies du bien, que les barbares et sauvages sont libres d'y atteindre en adoptant la civilisation.
Mais à quoi se réduisent nos trophées en art social J Pour en juger, assistez à une séance d'académie, où vous
trouverez le beau idéal dans toute sa force : vous y entendrez les successeurs de Platon et Sénèque, prônant à la fois la chaîne d'or et le mépris des richesses (II, 599), plaçant la sagesse dans les raves de Cincinnatus et les trophées de l'agiotage. Vous sortirez de la salle, ivre de beau idéal, de vol sublime et de perfectibilités romanesques; mais le désenchantement suivra de près : vous serez, au bas de l'escalier, cerné par les mendiants, assailli de leurs complaintes, et soulevé par le spectacle hideux de ce peuple philosophe, cherchant avec un crochet sa subsistance dans les tas d'ordures. A cet aspect, on se dit : Rêvë-je, ou si c'est l'académie qui rêve avec ses perfectibilités? Nul doute : le rêve est du côté de l'académie, qui prône cet ordre civilisé où le sort de l'homme est si fort au-dessous de celui des animaux, et qui veut nous confiner à jamais dans cet état civilisé, où l'homme est esclave du travail , esclave d'un écu, où les philosophes mômes, soumis aux servitudes les plus honteuses (121), auraient dû cent fois reconnaître que la civilisation est l'antipode de la sagesse et du bonheur, l'absence du beau et du bon, et qu'il faut enfin chercher un ordre social différent, pour s'élever au bonheur.
Ce nouvel ordre est découvert : il nous assure le charme perpétuel dans les quatre phases de la vie (table, 148); mais il ne serait qu'à demi-romantique , s'il ne nous garantissait un bonheur plus grand encore dans l'autre vie. Sur ce point nos romanciers ont été prodigieusement stériles, et reproduisent encore aujourd'hui les rêves de Platon et Socrate, qui envoient dans l'autre monde nos âmes sans corps, avec l'insipide perspective d'être logées un peu plus haut ou plus bas dans l'Empyrée, comme sur les gradins d'un amphithéâtre. Quelle
pauvreté dans la philosophie romantique tant ancienne que moderne !
La religion est sur ce point un guide bien plus judicieux : elle nous enseigne la résurrection des corps, credo garnis resurrectionem ; elle nous apprend même (catéchisme de mon diocèse), que les qualités des corps glorieux, dans l'autre monde, seront Y impassibilité , la clarté , V agilité , la subtilité. C'est précisément ce que démontre la théorie du mouvement aromal, tout à fait inconnue de nos physiciens, théorie liée à celle de l'attraction industrielle.
Quant au séjour de ces êtres ultra-mondains, la religion l'avait indiqué avant Platon et Socrate, et la poésie, depuis Orphée jusqu'aux Bardes , nous a toujours dit que les âmes de nos pères planent sur nous au delà des nuages. Ainsi la philosophie platonique n'est qu'un écho sur cette matière : la science moderne, loin de nous rien apprendre sur les détails de l'autre vie, n'a su, avec ses subtilités, qu'obscurcir le problème et renforcer le vil matérialisme. Elle n'a su, au lieu de nous faire connaître les biens du séjour céleste , que nous façonner aux tourments de l'enfer social ou état civilisé et barbare , dont elle devait nous délivrer.
Encore aujourd'hui les romanciers nous enseignent qu'au lieu de chercher les issues de ce labyrinthe de misères et de fausseté, l'homme doit s'y contenter de son sort dans toutes les situations (doctrine d'un roman récent, intitulé Jacques Fauvel). Cette impulsion devient romantique et précieuse à la voix de la religion , qui nous garantit, pour prix de la résignation, un bonheur éternel dans l'autre monde. Quant à la morale, sa lâche est de découvrir les voies du bien réel , et non pas de façonner
au mal. En nous prêchant la résignation isolément, sans compensation céleste, elle est encore moins recevable qu'au temps où B. de St. -Pierre lui disait : « Yousm'ap- > puyez sur le bâton de la raison, et vous me dites : mar- » chez ferme, etc., etc. Mais toutesvos belles dialectiques » de résignation disparaissent précisément à l'instant où » j'en ai besoin ; elles ne sont qu'un roseau entre les mains » d'un malade. >
La morale, en s'emparant ainsi des dogmes de la religion , joue un rôle parasite en triple sens,
promettant au malheur un secours qu'elle ne lui donne point ;
éludant sa tâche simple ou recherche des issues de civilisation ;
éludant sa tâche composée, qui est d'ajouter aux preuves d'immortalité fournies par la révélation religieuse, les preuves dues par le génie, les théories d'analogie universelle annoncées (III, 212). Nous avons une mythologie romantique ; il restait à créer la mythologie passionnelle, science exacte, qui donne une âme à toute la nature, en montrant dans chaque animal, végétal et minéral, un tableau des passions humaines (note \).
Ce tribut aurait élevé les démonstrations d'immortalité de l'âme, du simple au composé; il aurait porté au plus haut degré une croyance que la morale, par elle seule , ne sait qu'affaiblir, et même détruire chez ceux qui se nourrissent de ses vagues systèmes, tellement décrédités qu'on les accuse hautement d'absolue nullité **.
** Drapeau blanc, 18 juin. « La science de la morale n'est » pas faite encore; on n'est pas même d'accord sur les principes. » Accordez-vous donc sur les principes, si vous voulez que vos
CHÀPÏTRE III. ARTICLE X. 181
Loin de ces doctrines d'apathie morale et d'immobilisme social, nos romantiques avaient une tâche brillante à remplir, celle de pénétrer le secret des destinées heureuses , ravir à la nature le plan de tous ses mystères, et emporter d'assaut ce trésor que les classiques devaient attaquer en siège régulier.
Inhabiles à ce rôle audacieux, nos soi-disant romantiques n'ont été que des soldats de parade, prostituant leur imagination à des bibus. Parfois ils ont eu de belles inspirations, comme J. J. Rousseau lorsqu'il dit des civilisés : « Ce ne sont pas là des hommes ; il y a quelque i bouleversement dont nous ne savons pas pénétrer la » cause. » C'est bien jugé : mais au lieu de se borner làdessus au rôle passif, il eût fallu agir, chercher un autre état social que celte civilisation ; si indigne de Dieu et de l'homme.
On n'en a rien fait: Rousseau, comme tous les roman-
»> enfants en aient. Gomment voulez- vous que les corps ensei- » gnants enseignent une science qui n'est pas faite encore ? »i
Il est à remarquer que les économistes en disent autant de leur science, avouant qu'elle n'a pas encore de principes fixes. Quant à celle des idéologues ou métaphysiciens , ses partisans mêmes la reconnaissent pour un dédale de subtilités , qui ne vaut pas la peine qu'on en cherche la clef : reste la politique , dont on va lire les prouesses à la note X.
Au reste , ces 4 sciences pouvaient-elles manquer de s'égarer à qui mieux mieux , quand celie qui doit les diriger toutes , la. logique, n est pas faite encore, selon Condillac et le Constitutionnel ? Ainsi, les guides qui veulent nous conduire a la sagesse en sont eux-mêmes a chercher un guide. Combien l'auteur d'Anacharsis a raison d'appeler leurs bibliothèques (tu) un dépôt humiliant de contradictions et d'erreurs! Telles sont les sciences qui veulent étouffer la théorie de l'Attraction et de l'Association.
tiques, n'a été qu'un immobiliste; il n'a eu en vue que de claquemurer le genre humain dans la civilisation, dans les soties illusions d'un pacte social fondé sur les baïonnettes et la famine. Ce sont les deux colonnes de l'état civilisé : si son peuple n'était pas affamé, il ne travaillerait pas; et s'il n'était pas contenu par les sbires et gibets, il renverserait à l'instant l'échafaudage social.
Cet état de choses, honteux pour l'humanité, aurait du stimuler des esprits vraiment romantiques ; mais un secours qui a manqué aux nôtres , c'est l'esprit religieux , la confiance en la Providence. Nos romanciers politiques, dépourvus d'espérance en Dieu, n'ont pas eu le génie de pressentir ses desseins, entrevoir ses plans magnanimes d'harmonie sociétaire , et en brusquer la découverte par quelqu'une des 16 voies indiquées (II, 142), entre autres celle de l'affranchissement composé , ou liberté des hommes ET DES FEMMES. Ce devait être le sujet d'un très-beau calcul conduisant à l'invention des séries passionnelles.
La postérité s'étonnera qu'on n'ait pas songé à cette étude , lors de la découverte d'une île toute romantique, Otaiiiti.
La nature semblait en avoir fait un temple de l'amour, en l'isolant de nos profanes sociétés. Elle avait établi la liberté des femmes dans ce fortuné séjour, où le printemps perpétuel, joint à l'absence de bêtes féroces, de reptiles venimeux et de maladies syphilitiques, avait élevé la peuplade à un état supérieur à celui des autres sauvages.
Cette découverte invitait les philosophes à mettre en question si la liberté des femmes, vœu évident de la nature, puisqu'on la trouvait établie dans Otahiti isolé du
monde entier, ne pourrait pas être applicable aux sociétés industrielles et policées.
Nos romantiquesétaient trop peu galants, trop égoïstes, pour s'occuper de cette recherche : elle eût conduit promptement au calcul des séries passionnelles; car si l'on veut analyser les emplois que les femmes affranchies feraient de leur liberté , on reconnaît qu'elles débuteraient par former les séries en amour (selon l'échelle, III, 392) , effet qui ne pouvait pas avoir lieu dans des sociétés non industrieuses, comme Otahiti, mais qui naîtrait dans une société de haute industrie.
Une fois les séries formées en passion quelconque, on aurait bien vite appliqué cette méthode à l'industrie, et on en aurait à l'instant reconnu les immenses avantages (III, 7 tà 48). Après cette connaissance acquise, on aurait pu laisser en suspens la liberté des femmes, et n'employer les séries qu'en fonctions industrielles. C'est ce qu'on fera aujourd'hui, dans le début de l'Association; puis par la suite, après 2 ou 3 générations sociétaires , le monde social admettra en amour les modifications qu'il jugera convenables à ses intérêts.
J'ai défini le tort des romantiques. Engagés dans les fictions ou dans les sophismes de liberté, ils se sont crus dispensés d'inventions utiles-, ils n'ont pas même envisagé leur tâche, qui était d'aller au bon par la route du beau. Les uns et les autres sont restés si en arrière du but, qu'on ne sait pas encore définir le bon ni le beau, ni même le bonheur de ce monde (III, 185), encore moins celui de l'autre monde.
Socrate et Platon, dont un littérateur vient de rajeunir les opinions sur l'autre monde, veulent nous réduire làhaut à des jouissances pures , abstraites et dégagées de la
matière; nous ramener à l'état de SIMPLISME ou âme sans corps. Ce n'est point là notre compte, et s'il m'est permis d'ajouter ma prose à celle du divin Platon et du divin Socrate , je vais donner sur les corps ultra-mondains ( note Y, p. 189), un tableau très-différent des mesquineries philosophiques faites pour dégoûter du séjour des régions éthérées.
Quant au séjour de ce bas monde, en y voyant, après 3,000 ans de lumières, le triomphe des perfidies et des fureurs sociales, comment des esprits romantiques peuvent-ils admettre que cet ordre infâme puisse convenir aux vues de la Divinité et à la nature de l'homme? Plus pénétrants et plus religieux, ils auraient dit : t Tantd'hor-
> reurs ne sauraient être les fins d'une sage providence : » Dieu aurait préféré ne pas créer le monde , s'il n'en eût * auguré que ce chaos de forfaits. Nous sommes donc ré-
> serves à quelque sort différent, dont nous ignorons les
> routes : essayons de nouvelles méthodes scientifiques-
> explorons les sciences négligées; cherchons, selon le » conseil de la parole divine : quœrite et invenietis. >
Combien d'appas a cette étude, si Ton considère que l'humanité entière, dans ses traditions, atteste l'existence d'un bonheur passé et perdu, bonheur dont mille documents sacrés ou profanes invitaient à chercher la trace. Qu'était-ce que la société primitive ou Eden? C'était le régime des séries passionnelles, qui fut praticable par circonstance et découvert par instinct, aux premiers âges du monde. Ainsi, dit Rousseau, tout était bien, sortant des mains de l'auteur des choses; tout dégénéra entre les mains de l'homme. Le génie devait retrouver les voies de ce bonheur primitif et l'appliquer à la grande industrie.
Voilà, écrivains romantiques, la tâche qui vous était assignée : elle est enfin remplie. Mais sûr d'être harcelé par la malignité, j'ai dû , en publiant un traité de l'Attraction passionnée, en déguiser jusqu'au nom, l'affubler des couleurs mercantiles du siècle, parler à la cupidité ei non à l'âme , en produisant l'Attraction sous le nom d' Association domestique. Tout autre ton aurait pu inspirer de la défiance à un fondateur, à des actionnaires. D'après cette considération , j'ai cru devoir allier sans cesse aux calculs sévères, le plus romantique de tous les sujets.
Cet acte de prudence fournit une arme de plus à la philosophie; elle argue de mes calculs justificatifs pour accuser ma théorie d'obscurité et détourner de la lire. Les rusés personnages, ils hasarderont bien une accusation d'obscurité qui ne les compromet en rien, qu'ils ne justifient en aucune manière 5 mais ils ne s'engageront pas dans une accusation d'erreur, qui les obligerait à réfuter quelque point de doctrine. Certes, ils n'y brilleraient pas : il faudrait réfuter auparavant la théorie newtonienne dont la mienne est contre-partie et application.
Savants honorables, abjurez, dans cette conjoncture décisive, l'esprit cauteleux, et opinez franchement sur le fond de la nouvelle science. Eût-elle, quant aux accessoires, un millier de taches comme celles que j'ai signalées à l'art. 8e., elle n'en serait pas moins voie de Dieu et gage de salut des hommes , puisqu'elle présente un traité de J'Altraclion , qui est interprète divin sur les harmonies sociales, comme la révélation est oracle divin sur les choses religieuses.
La découverte n'eût-elle que le mérite de circonstance, l'avantage de fermer les plaies révolutionnaires en assu-
rant le remboursement subit des 23 milliards de dettes françaises et 20 milliards de dettes anglaises, on serait déjà coupable d'envisager avec indifférence un tel bienfait de la Providence, envoyé aux deux nations dans le moment le plus opportun. Ne fût-ce que pour ce seul avantage, elles devraient déjà lutter d'empressement pour l'épreuve, et se mettre en mesure de ne pas manquer au printemps prochain ce qu'on a manqué celui-ci.
Ce n'est pas au vil intérêt, c'est à l'honneurde la science que j'en appelle. Une découverte qui ouvre les voies d'unité universelle et d'initiation à tous les mystères de la nature, ne doit-elle pas rallier les hommes à conceptions grandioses? Tels doivent être les romantiques et les vrais amis des lumières. Ceux d'entre eux qui hésiteraient à l'idée du bonheur universel , ne seraient que des âmes vulgaires, des apostats du génie social.
Vous qui avez commis cette faute , coryphées du monde savant, souvenez-vous que le premier orateur ou personnage marquant qui prendra parti pour l'Association, entraînera le monde entier. Je ne puis que vous répéter à ce sujet ce qui a été dit (II, 431) : Rome enfanta I'Augustin religieux, que Paris enfante 1' Augustin social.
Une science neuve a besoin de l'appui d'un nom en crédit : le vulgaire défiant et tant de fois trompé, n'accueille la vérité qu'autant qu'elle paraît sous les auspices d'un favori de l'opinion. C'est un appel aux grands écrivains de tous les pays, et surtout aux romantiques célèbres, aux Byron, aux Walter Scott. Quel rôle pour un ami du beau, que celui de converlir subitement le monde entier au vœu de la nature, à l'harmonie universelle , et de penser qu'un si brillant succès ne tient qu'à une petite épreuve de deux mois, dont les matériaux sont
déjà prêts en Angleterre! Si tant de gloire ne séduit pas un écrivain, il faudra dire qu'il n'existe aucun romantique en civilisation. Exoriare aliquis.
NOTE 12. Sur la servilité des sciences et des arts.
L'empire de l'habitude, ou chinoiserie universelle. Je vais citer à ce sujet une gamme de dupes s'arrêtant tout a coup devant le moindre obstacle, et se sacrifiant eux-mêmes au préjugé d'impossibilité'.
1. Les chimistes, note X, qui laissent travestir toutes leurs inventions par la fourberie commerciale. Mais la licence de fraude existe ; donc elle doit exister toujours; donc on ne doit chercher aucune garantie contre les astuces mercantiles, aucun régime de commerce véridique.
2. Les agronomes, perdant DIX et gagnant UN. Leurs sociétés savantes font des améliorations imperceptibles, tandis que l'intempérie marche à pas de géant , et détruit les climatures par suite du régime civilisé qui anéantit forêts , sources et montagnes fertiles. Mais la civilisation ou morcellement a toujours existé ; donc elle doit exister toujours.
5. Les géomètres, arrêtés tout net au 5°. degré. Ils devraient en conclure qu'il leur manque des voies d'opération, qu'on pourra les trouver dans d'autres sciences , et qu'il faut procéder à l'exploration générale. Au lieu d'agir ainsi, ils commissionnent un des leurs pour insulter à la découverte qui leur livrerait les procédés de résolution du 5e., et du 10e., et du 52e. degré. Si je pouvais donner six mois aux mathématiques, je répondrais bien de fournir le procédé de résolution de 52e. puissance.
4. Les physiciens, vrais immobilistes, spéculant comme ceux qui ne voulaient pas croire au nouveau continent. Ils ont manqué le brillant de leur science , en négligeant le règne aromal , le plus étendu des quatre. Mais les anciens n'avaient compté que trois règnes; donc il n'en peut exister que trois.
5. Lcsgéogràphes, qui n'ont jamais su donner des divisions naturelles par bassins , s'affranchir des divisions arbitraires qu'é-
tablit le droit de conquête. De là vient que la France a manqué , dans vingt traites , les occasions d'obtenir ses limites naturelles et politiques , savoir :
En limite naturelle. Aux Pyrénées, les versants; les deux vallées d'Aran (Haute- Garonne), et de Gastan (Bidassoa, St.- Etienne, lïun et Fontarabie).
Aux Alpes, Nice et Monaco, puis les versants de ces deux cantons.
A Test , la Savoie , le Valais, et les versants d'Aar et Dinneren jusqu'à une lieue au-dessous d'Ollen.
Au nord-est et au nord, une limite militaire comprenant les versants du Rhin, depuis Rheinfeld au-dessus de Bâle : puis le cours du Rhin, jusqu'à l'île de Bommel , Heusden , le bras d'Oude-Maé's , le Bies-Bos , les îles d'Over-Flackée et Gorée.
(Ceci est limite militaire. La limite naturelle serait : versants de Birse jusqu'à Grelingen; versants du Doubs; chaîne des Vosges, sauf quelques vallées; versants de Sarre et Moselle jusqu'à Trarbach ; versants de Meuse jusqu'à Aersen sous Venloo ; cours de Meuse et Oude-Ma'és. )
Les géographes n'ayant jamais traité des divisions politiques et naturelles par bassins , il en résulte que la France n'a jamais été éclairée sur ses véritables intérêts , et a été dupe dans tous les traités, faute de connaître ce quelle avait à demander.
La géographie n'a pas même songé à donner une division méthodique du globe en douze parties ; encore moins des divisions locales par bassins. Elle s'en est tenue servilement aux divisions arbitraires , essayant tout au plus quelques changements de nom , comme celui d'Australie en Australasie ; changement d'où il résulterait, syn optiquement parlant, que l'Europe doit s'appeler Boréal-Afrique.
6. Les musiciens , qui compliquent à plaisir la science et dégoûtent l'élève en lui présentant huit clefs, huit systèmes, à la place d'un seul oîi l'on arriverait en ajoutant une ligne, en notant sur douze au lieu de onze , et laissant en blanc les 6e. et 7e : tout serait ramené à une seule clef. Mais cela n'a jamais existé ; donc cela est impossible.
1, Les architectes, servilement révérencieux pour l'anti-
quité, ont craint d'imaginer des ordres nouveaux en hautes dimensions. Ils ont admis le septenal ou toscan , et le sizainal ou rustique a base enfouie ; mais ils n'ont pas ose dépasser le dizainal ou corinthien.
Si j'examinais ici les bâtiments de Paris, je prouverais qu'il en est les trois quarts d'estropie's par fausse hauteur des colonnes. Le palais des députés exigerait du douzainal : son immense fronton écrasant douze colonnes , leur donne un aspect d'ordre lmitainaL ou dorique, appesanti encore par les cinq guichets de prison place's derrière. J'estime que 12 diamètres et même 12 1/2, ne seraient que la proportion des colonnes avec les localités et la perspective. En général , pour les accouplées , il faudrait du douzainal, et souvent du treizainal ou octavien pour les quadruplées.
Au reste , pour indice de faussement du goût , il suffît de dire que la démolition mercantile du charmant hôtel Thélusson a trouvé des apologistes. Il formait, outre sa beauté, un triple étage de points de vue avec les édifices Montmartre. Il ne manque plus, après cela, que de vendre le Louvre a quelque ami du commerce , qui le démolira sous prétexte de prolonger la rue du Carrousel. Ensuite on dira comme les journaux : « Il n'y a rien » de perdu; on en a conservé les plans lithographies. »
. . . La politique suit l'impulsion, et se prive des découvertes pour obéir à l'usage qui est de n'y croire qu'autant qu'il plaît aux journaux de les annoncer, et de ne provoquer que celles qui peuvent convenir aux intérêts des coteries scientifiques.
— Les sciences et les Arts se plongent dans l'abîme pour y entraîner leurs ennemis et étouffer le génie inventif. Voyez la note M.» ou il est prouvé en détail qu'ils gagneraient DIX en sachant semer, en sachant perdre UN sur un seul point , sur l'amourpropre, ou ils pourraient encore mettre les rieurs de leur côté, et badiner la civilisation même qu'ils ont dupée.
NOTE Y. Sur V immortalité et la transition.
D'où vient que les civilisés ont une si grande frayeur de la mort, et la considèrent comme un très-grand malheur ? C'est qu'ils
n'ont connaissance ni du local ou va leur âme , ni du moule ou corps qu'elle reprendra , ni de ses fonctions futures , ni du modo de transition.
Il n'y a de fâcheux dans ce voyage que la douleur. Quant a la mort, c'est un réveil inquiétant sans doute , sous le rapport religieux , par la crainte de n'être pas au nombre des élus. Mais laissant à part les méchants et leur punition , nous ne parlons ici que des bons, et du sort futur dont la science aurait du leur donner les notions qui entrent dans le cadre de la physique.
La lre. était celle des corps éther-aroraaux que reprendront nos âmes, et du séjour ultra-mondain. On n'a sur ce sujet aucune idée régulière , parce que la science n'a pas su classer les éléments en quadrille régulier, avec pivot et analogies (II, 248). Terre, amitié. Air, ambition. Eau, famille. Arôme, amour.
FEU. Uniterme.
Le haut monde céleste , nommé l'autre monde, étant au nôtre dans la différence du composé au simple, est bien mieux pourvu de force, de longévité et d'intelligence que le bas monde terrestre. Il emploie pour ses corps les deux éléments actifs et subtils, èther et arôme. Il laisse au bas monde les deux éléments grossiers et pesants , terre et eau , qui forment les corps de la lourde espèce humaine, plus pesante encore en intellectuel qu'en matériel.
Quant au feu, à titre d'élément pivotai, il est commun aux deux sortes de corps, mais en degrés différents ; car nos corps cismondains sont hors d'affinité avec le feu , dont ils ne supportent que 52 degrés en chaleur et 24 en boisson. Les transmondains seront incombustibles à très- haut degré , et pourront fonctionner dans l'intérieur brûlant de la planète.
Les corps des deux mondes , quoique formés chacun de 2 éléments dominants , participent aussi des 2 autres; car nous vivons de la partie inférieure et grossière de l'air, qu'on nomme atmosphère, et nos corps ont un courant aromal très-constaté par l'odorat du chien qui reconnaît au pas l'arôme de son maître entre mille autres. Par contre , les corps de l'autre monde emploient aussi quelques molécules subtiles de terre et d'eau.
Nos âmes , en passant et repassant de l'un à l'autre monde , comme de la veille au sommeil , font la même opération que Thomme qui se couche et se lève. Au coucher, il a quitte' les vêtements souples pour une pesante enveloppe dite couverture , matelas; et au lever, il reprend les vêtements souples. Ainsi notre âme, en arrivant dans ce bas monde, a pris l'enveloppe de pesanteur, le corps terre-aqueux; et retournant dans le haut monde, elle reprend le corps éther-aromal ou subtil. Ce double corps affecte' a nos âmes coïncide fort bien avec les opinions de nos sages, qui recommandent de ne pas croire la nature bornée aux moyens connus , et de considérer le mouvement comme image et répétition de lui-même.
Pour donner une idée de la force et de la beauté du corps subtil , observons que l'arôme est ce qu'il y a de plus fort dans la nature matérielle. 11 soulève et agite les Alpes et l'Atlas par des tremblements. Sa vélocité nous est assez connue par le fluide électrique, les tonnerres, et par la rapidité de la lumière qui parcourt en une minute 4 millions de lieues. Tous les arômes n'ont pas cette activité; mais leur marche est hors de toute comparaison avec la lenteur de nos corps terre-aqueux , vraies tortues en mouvement.
Quant a la beauté, un corps est d'autant plus susceptible de luxe, que la matière en est plus subtile. On peut en juger par l'aile d'une mouche , qu'on voit à la loupe diaprée des plus riches couleurs ; cette aile est pourtant une substance bien ténue , bien légère : les corps aromaux , plus légers encore, séparent d'autant mieux de l'éclat des couleurs.
Leur séjour habituel comprend toute la planète , mais plus particulièrement les 2/5 supérieurs de l'atmosphère ; plus , la coque aérienne, dite réflecteur. Chaque planèle , aux limites de son atmosphère , est entourée d'une coque aromale aussi lisse qu'une glace , et comparable a une bulle de savon. Cette coque peut seule réfléchir la lumière : sans elle, une planète serait terne comme un caillou. La lune même, quoique astre mort et sans atmosphère, a un réflecteur, mais mat et sans éclat. Aussi ne donne-t-elle qu'une lumière blafarde et hideuse, qu'il est bien urgent de remplacer par celle d'un astre vivant.
La coque aérienne est spécialement le champ des relations publiques ; l'industrie des corps éther-arornaux s'exerce plus activement dans la haute atmosphèie d'environ 10 lieues d'épaisseur placée sous la coque. Ils y planent et voguent en tout sens comme des oiseaux et poissons ; ils exercent de même sur la masse et le centre de la planète qu'ils peuvent parcourir a volonté. Mais ce parcours est un travail , tandis que le voguement sur la coque et le planemcnt dans l'atmosphère sont un plaisir.
Ainsi ils ont sur nous l'avantage de goûter, sans fatigue , le charme d'un mouvement très-rapide. Ils ont aussi celui de l'impassibilité, absence de douleur, état d'iCHTYO-NÉviusME , dont on voit le germe chez nos poissons, car ils sont fort peu sensibles à la douleur.
Quant aux autres plaisirs , ils ont tous les nôtres , et a bien plus haut degré que nous; par exemple, en sens de goût : l'élément aromal se prête bien mieux aux saveurs que les éléments terre-aqueux , dont les produits n'ont de saveur qu'autant qu'ils en ont reçu de l'arôme solaire. Aussi étaient-ils insipides, plats ou aigres en 1S16.
Les ultra-mondains tirent une foule de saveurs tant des autres planètes que de l'intérieur de la terre dont ils exploitent les sucs. Leur industrie étant, avec la nôtre, en rapport du composé au simple , ils exploitent l'intérieur et l'extérieur, leur planète et les autres. Sans cet état de choses , il n'y aurait pas de lien entre l'industrie des mondes et de leurs habitants , et la philosophie ne serait pas fondée à dire que tout est lié dans le système de l'univers. Cela est vrai à la lettre , mais seulement des corps en mouvement composé ou corps élher-aromaux. Notre industrie, nos plaisirs , sont bien miroir des leurs , mais en mode inférieur et très-borné.
On peut donc rassurer nos Sybarites, Gastronomes et autres, qui dédaignent l'autre vie dans la crainte de n'y pas trouver la table mise : elle y sera servie avec une tout autre splendeur qu'en ce monde. Il en sera de même de tous les plaisirs , amour ou autres. Par exemple, de la vue : les ultra-mondains communiquent très-bien par télescopes et télégraphes avec les grandes planètes, Jupiter, Saturne et Soleil , dont ils reçoivent chaque
jour les nouvelles , comme on reçoit a Paris celles de Londres ou de Rome.
C'est donc une charmante perspective que cette vie future : elle n'a de fâcheux que la transition ascendante, appelée la MORT , qui perdra tout ce qu'elle a d'odieux , quand la philosophie daignera consentira e'ludicr les transitions qu'elle proscrit sous le titre de trivialités. La transition descendante , appelée naissance ou accouchement, est aussi une trivialité; cependant elle est inévitable. Des philosophes ne veulent pas qu'on en parle dans une théorie du mouvement : hé , maudit philosophe ! comment peux-tu exister et renaître sans les deux transitions dites Naissance et Mort ? Il faut donc admettre l'étude des transitions, triviales ou non , dans un calcul régulier et intégral sur le mouvement. Les exclure , c'est imiter l'homme qui voudrait ne pas admettre le fumier dans l'agriculture, parce qu'il est trivial , et ne pas admettre les médecins dans le corps social , parce que leurs fonctions sont triviales. Je reprocherai souvent aux philosophes de Paris cette grossière bévue.
Or ça , réplique-t-on , si ce bonheur futur est vrai , comment se fait-il que Dieu nous en ait donné si peu de notions ? Cela était nécessaire. Chacun concevrait du dégoût pour la vie civilisée, qui n'est agréable qu'aux riches : c'est pourquoi Dieu a jugé bon de subordonner ces nouvelles lumières a l'invention de la science qui , nous ouvrant l'issue de la civilisation , nous assurera dès ce monde un sort si brillant, que les biens garantis dans l'autre n'empêcheront pas l'humanité' de se plaire dans celui-ci.
D'ailleurs, ce bonheur ultra-mondain est considérablement rédimé pour l'instant , par l'état de subversion aromalc ou se trouve la planète, subversion qui ne peut finir qu'avec le chaos civilisé, barbare et sauvage. 11 en résulte, pour les ultra-mondains comme pour nous , une foule de privations et d'entraves.
D'abord le retard des créations qui auront lieu pour l'un et l'autre monde; ensuite l'état vicié des sucs de la planète, puis le désordre de la basse atmosphère, dont le clavier éolien, les vents , sont transformés de zéphirs en ouragans. Une foule d'autres dommages naissent du prolongement de l'état civilisé, et frapperont de confusion nos philosophes quand ils arriveront dans I. i
194 CHAPITRE III. APtTICLE X.
l'autre monde. L'a ils se reprocheront amèrement d'avoir étouffe la découverte dont l'épreuve aurait terminé a la fois les malheurs des deux mondes. Quant aux partisans de la philosophie, ils ne seront pas moins confus de reconnaître que leur science , avec ses rabâchages de liberté , avait fini par asservir l'état civilisé à la plus plate des tyrannies, à celle d'une secte d'écrivains mercantiles étouffant toutes les découvertes utiles pour soutenir leur commerce de livres. Au reste , le premier sentiment de chacun , en arrivant là-haut , sera un profond mépris pour le monde faux et absurde dont il se verra délivré , et qu'il envisagera comme un mauvais rêve dont on chasse l'idée au réveil.
Dans cette note sur l'immortalité, je me suis borné à dissiper l'erreur primordiale ou crainte de manquer dans l'autre vie des plaisirs sensuels. Avant d'aller plus loin sur les détails de la vie future, il faudra établir les notions par degrés, selon le tableau (72), prouver d'abord que les attractions sont proportionnelles aux destinées. Quand on aura vu cette vérité démontrée dans une grande phalange à mécanisme complet d'attractions, c'est-à-dire à 810 caractères de clavier général, avec les demicaractères au nombre de moitié en sus ; lorsqu'on aura reconnu dans cet étrange mécanisme, que Néron est aussi utile que Socrate, que Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait , et que toutes les attractions sont distribuées avec une suprême justesse , on sera en état d'étudier la nature , et d'abord les analogies qu'elle fournit dans les 4 règnes. (Note X.-, & Hï » 212). On déduira de celte étude nos vœux généraux sur l'autre vie, et les indices qu'en donne l'analogie. Ensuite on passera à la théorie transcendante et surtout aux transitions jugées triviales par la philosophie, et aux autres branches du tableau (72). Après quoi on pourra se convaincre que les philosophes de Paris, habitués à ne travailler que d'imagination et ne spéculer que sur le trafic de bel esprit, avaient grand tort de mesurer tout à leur aune, et traiter de jeu d'imagination ma théorie de l'immortalité avant de la connaître.
Eux-mêmes , que nous ont-ils appris sur ce point ? Leur philosophie au vol sublime ne rêve que balance, contre-poids , garantie , équilibre ; comment ne s'est-elle pas élevée à l'idée d'une balance des deux mondes, par intervention de l'âme alternant de
l'un a l'autre corps, comme on voit le corps alterner de la veille au sommeil, toute balance étant compose'e de trois fonctions? (Voyez ci-dessus les passions distributives.)
Au lieu de dérouler a nos yeux cette belle carrière des existences futures, cette munificence de Dieu envers nous (II, 519)j quelles lumières nous a données la philosophie moderne ? Ses doctrines d'athéisme et de matérialisme. L'antique philosophie était déjà bien mesquine dans ses idées de la vie future ; mais elle était: modeste et ne vantait pas son vol sublime , comme la moderne qui , sur la question de l'immortalité de l'âme , est vraiment pitoyable. Faut-il s'étonner que, ne sachant rien expliquer sur nos destinées en ce monde et en l'autre , elle se montre si jalouse des inventions, si active à en dérober la connaissance au public r Elle verra (note AA) combien elle s'abuse sur ses vrais intérêts à cet égard.