SUR LA FORME ET LE FOND
Verunx ubi plura nitent in carminé , non ego paucis Offendar maculis Hor.
Des critiques bénévoles me sont parvenues avant la publication; j'en ai recueilli ce qui m'a paru opinion de majorité. J'y ai remarqué trois reproches , dont un trèsfondé : c'est le manque d'un répertoire explicatif de ma nomenclature : j'y satisfais abréviativement page 99.
Les deux autres objections , tout à fait déraisonnables, sont :
2°. Que l'objet principal ou traité de l'association est noyé dans les accessoires, dans des préambules interminables et qui paraissent parfois étrangers au sujet.
5°. Que cette théorie, loin d'être une lecture amusante, est un champ d'études vastes, neuves et pénibles.
Avant de répondre, j'observe que tous les critiques tombent dans la même erreur ; ils jugent sur ces deux volumes (0, un ouvrage dont le plan est tracé pour huit. (J'en ai annoncé six en face du titre, mais le cadre est de huit gros ou seize petits.) J'ai dû, au début, préférer par économie l'édition compacte, que je dédoublerais en cas de réimpression ou souscription.
(i) Ne pas perdre de vue que ce nombre deux s'applique à Tédition de 1822.
Les lecteurs, ne voyant que deux tomes, se récrient sur la longueur des préambules ou Prolégomènes, qu'ils jugent parasites : ils voudraient qu'une science très-étendue leur fût enseignée en plein dèsles premiers chapitres. Leur amour-propre s'indigne d'être assujetti à des instructions préparatoires qu'il accusent de noyer le sujet , de le compromettre par alliage avec des visions romantiques et gigantesques.
C'est à tort : il n'y a dans ces deux tomes aucun morceau parasite relativement au plan général des huit volumes. J'aurais défiguré l'ouvrage, et trahi les intérêts des impatients mêmes, si j'eusse présenté la théorie d'association tout à fait nue, et dégagée de ses accessoires sur lesquels on s'arrête à gloser, au lieu de scruter le fond , s'enquérir de la réalité de la découverte et des biens qu'eïle garantit ; entre autres :
Le triplement [et le perfectionnement] subits du produit industriel ;
L'accession des sauvages à la culture ;
L'avènement aux richesses par la pratique de la vérité.
[Charme industriel, accord des passions, unité universelle, vigueur et salubrité. ]
Un reproche vraiment bizarre est de se plaindre que la science d'où naîtront tant de biens ne soit pas une lecture amusante : faut-il s'en étonner quand on rencontre tant d'épines dans les théories qu'on dit pleines de charme, comme la botanique dont la seule nomenclature exige au moins trois mois d'exercice ! Cependant la botanique est la science des dames;' son étude est une récréation, au dire des naturalistes. Or, si l'on consent à des années de travail pour jouir de ce délassement, ne saurait-on donner quelques semaines à une science bien autrement ré-
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créative , en ce qu'elle va tripler la fortune générale, élever à trente mille francs le produit d'un domaine qui en rend aujourd'hui dix mille, et augmenter en même proportion les jouissances de toute espèce.
Je présume que les Allemands , Hollandais, Suédois, Anglais, Écossais, Américains, ne s'étonneront point qu'une théorie de si haute importance exige quelque étude : quant aux Français, qui ne la jugent que sur la forme, sans tenir compte du fond, démontrons qu'ils tombent doublement dans Terreur, et sur la forme et sur le fond.
LE FOND : sur ce point l'examen doit se réduire à vérifier si l'inventeur communique le procédé annoncé. Or, s'il est constaté qu'il l'ait exactement livré , et que l'opération soit facile à effectuer, peu importe la forme de l'ouvrage, il suffit qu'on soit satisfait sur le fond, sur la découverte d'un procédé efficace.
Que l'auteur le noie dans les accessoires , cela prouve tout au plus qu'il est mauvais écrivain , mais non pas inventeur maladroit, ni homme de mauvaise foi ; ce dont on pourrait le soupçonner si , publiant d'abord deux tomes, puis un troisième, puis un quatrième, il différait jusqu'au huitième de livrer son secret.
Dans ce cas on le suspecterait d'être un habFeur , un spéculateur mercantile qui, promenant ses lecteurs de volume en volume, pourra bien , après les avoir leurrés pendant les sept premiers, terminer au huitième par un dénouement de charlatan. Parturient montes.
Je n'ai pas voulu encourir pareil soupçon; et pour prévenir toute défiance , j'ai interverti le plan de manière à livrer, dès le deuxième tome, le procédé d'association
avec les preuves ou équilibres passionnels (septième et huitième sections), dont l'exposé aurait dû, en bonne méthode, être différé jusqu'aux quatrième et cinquième tomes.
J'ai donc publié l'essentiel , quant au fond , les dispositions nécessaires pour associer de 400 à 1600 personnes inégales , tripler le produit effectif de l'industrie , et fournir à tous les gouvernements un moyen d'éteindre subitement leurs dettes , entre autres celles des indemnités consciencieuses de révolution ( huit milliards en France).
C'était l'objet important : quiconque a de telles créances à répéter ne se plaindra pas que le procédé qui fournit les moyens de paiement soit noyé dans des accessoires, ni qu'il astreigne à quelques études.
Lorsque les marins étaient privés de boussole, réduits à voguer au hasard dans une nuit obscure et se perdre sur les écueils, quel langage auraient-ils tenu à celui qui leur eût apporté l'inestimable trésor de l'aiguille aimantée noyé dans deux volumes de théorie? Ils lui auraient dit : nous allons compulser avidement vos deux tomes et vingt au besoin; et si nous y trouvons ce précieux secret, nous nous engageons, après l'épreuve, à vous couvrir d'or.
Ainsi auraient parlé les gouvernements de Tyr, Carthage, Athènes: ainsi pensera aujourd'hui tout homme impartial. Par exemple, un émigré dont le château et îe domaine vendus valaient 500,000 francs, ne souhaiterat-il pas la découverte de ce procédé sociétaire, qui, en doublant le revenu du fisc , et triplant celui des particuliers, assurerait le remboursement intégral de sa créance? Redoutera-t-il quelques études pour s'instruire dans deux
volumes sur ce mécanisme sociétaire, gage du recouvrement de sa fortune.
Quel homme ne se trouve pas du plus au moins dans le cas de cet émigré? Est-il de propriétaire qui ne soit empressé de tripler en effectif le produit de son domaine , et décupler son revenu relatif (III , 7 à 46) ? Estil d'homme peu fortuné qui ne soit prêt à entreprendre un voyage aux antipodes, s'il est assuré de tripler par cette corvée son modique patrimoine?
S'il est vrai que la découverte d'où naîtront tant de biens se trouve noyée dans deux volumes (imputation fausse puisque le second est affecté en entier à la théorie) , sachez à cet égard être aussi habiles explorateurs que Virgile , qui tira des perles du fumier d'Ennius. Extrayez de ce prétendu fatras la perle qui s'y trouve , le procédé sociétaire par séries passionnelles contrastées (II, 19)-, imitez l'habile ouvrier sous la main de qui le cuivre devient or, et non pas le maladroit qui transforme l'or en cuivre. [Ce travail se réduit à distinguer la théorie en négative et positive, selon Condillac , et lire la positive avant la négative.]
On juge bien plus sainement sur des choses de moindre utilité, et même de pur agrément. Quoi de mieux noyé que les beaux édifices de Paris, le Louvre, Sainte-Geneviève, etc.? Ne sont-ce pas quelques perles dans un immense fumier? On ne les ravale pas pourtant, on les admire en dépit des rues étroites et boueuses qui en obstruent les avenues.
Etablissez donc, en affaires d'utilité, cette distinction que vous admettez en affaires d'agrément. Sachez apprécier ici le fond, le calcul de l'association contenu au deuxième lome; sachez l'utiliser en dépit d'un prétendu
défaut de forme, ou volume d'instructions préparatoires dont on reconnaîtra plus loin la nécessité.
Au reste , cette erreur de confondre la forme et le fond ayant été commise sur toutes les questions de politique sociale, sur celles de liberté, libéralisme, droits de l'homme , libre commerce, monopole, etc. (Ire. partie), il n'est pas étonnant qu'on la commette sur ce qui touche à l'association , et qu'après en avoir accueilli l'ombre, les Français repoussent la réalité ! (Voy. note -+-, p. 96.)
Voilà pour le cas où ma théorie serait perdue dans les accessoires comme le prétendent les juges à courte vue.
Examinons maintenant si c'est moi qui me noie dans des formes vicieuses et des dispositions confuses, ou bien eux qui se noient dans de fausses méthodes, commettant la double erreur de négliger le fond , la vérification du procédé, et de gloser inconsidérément sur la forme qu'ils ont envisagée tout à contre-sens.
Pour obvier à leurs faux jugements , j'avais d'abord indiqué , par feuilleton collé en face du faux titre , un ordre de lecture mieux adapté au goût des caractères impatients et frivoles (76 ) ; mais cette précaution ne suffisant pas à les satisfaire, le seul parti à prendre est de leur prouver que leurs accusations de longueurs, fausse méthode et vices de forme, sont complètement erronées. C'est le sujet du deuxième article.
LA FORME. Un inventeur, en publiant une théorie fort neuve et fort étendue, doit se précautionner contre divers dangers-, plagiat, détraction, préjugé, etc. : il doit faire son plan de défense éventuelle-, ainsi , dans mon traité , tel morceau qui semble parasite est un préserva-
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tif contre le plagiat; tel autre un bouclier contre la malignité ou un piège à îa détraction. Ces accessoires sont précautions obligées.
Il ne suffit pas que l'auteur communique sa découverte purement et simplement ; il faut encore qu'il mette à couvert sa propriété, qu'il dispose les esprits, qu'il sape les fausses doctrines avant d'établir les vraies. Sa tâche n'est donc point bornée à publier un traité NU, sans instructions préparatoires dont se passerait une science accréditée, physique, ehimie, etc.
On s'étonne que sur huit volumes j'en affecte un à des instructions dont on conteste la nécessité : si je les avais supprimées, elles seraient demandées par les opposants mêmes : c'est ce qu'ils vont conclure de l'analyse de ces morceaux titrés de parasites et formant un tiers de cette livraison, environ 700 pages.
LES PRÉFACES. Pourquoi un ouvrage de huit gros volumes n'aurait-il pas droit à une préface de huit feuilles formant un quarantième du tout? A-t-on vu, même sur les sujets rebattus, l'auteur entrer brusquement en matière sans disposer ses lecteurs? Si j'y avais manqué, on m'aurait reproché la sécheresse d'un tel début.
Et dans ces préfaces , que de détails théoriques et de principes nécessaires ; entre autres
Le cadre d'étude intégrale de la nature, intka,26.
La description d'une série passionnelle. ... 11,19.
L'échelle des périodes sociales. ...... II, 35.
Tous articles de théorie obligée, faisant partie du corps de doctrine où ils sont fréquemment rappelés.
Le surplus des deux préfaces est meublé de documents indispensables, depuis ceux du citra (8) sur le déclin de la civilisation , jusqu'à ceux de la fausse nouveauté ( II ,
54) et des duplicités méthodiques (II, 73). Comment pourrait-on disposer les esprits, si l'on omettait ces préalables sur les égarements de la science philosophique dont ils sont tous imbus ?
Elle s'offensera de la lre. partie (II , 409 à 305) , qui réfute les sciences incerlaines par le principe d'universalité de la Providence et autres propriétés de Dieu (II, 266).
Cette théorie abstraite de l'association est ce que sont en mathématiques les contre-preuves. Si j'avais négligé de débuter par ce grave débat, les lecteurs, ne voyant dans ma méthode sociétaire que des spéculations de plaisir, m'auraient considéré comme un romancier ingénieux: ils m'auraient reproché de ne pas m'être étayé de quelques principes sévères.
Il convenait donc, avant de passer à l'association, d'en faire sentir la nécessité , la rallier aux vues de Dieu , et confondre les illusions politiques de liberté, libéralisme, droits de l'homme, perfectionnement commercial, et autres chimères dont se repaît la civilisation.
Cette lre. partie est désobligeante pour les philosophes : il importe cependant de ne pas se les aliéner; de leur prouver qu'en froissant leur amour-propre , ma découverte, sur tout autre point, comble leurs espérances ; et qu'en perdant un, ils gagnent neuf (78). Tel est le but du long intermède (II, 348).
Tout orateur du parti philosophique peut , en se ralliant à la nouvelle science, la servir puissamment; ces savants méritaient donc une invitation spéciale et amplement motivée. Y manquer, c'eût été nuire même aux impatients lecteurs qui, ne voulant pas supporter de longs préambules dans letraité del'association, s'irriteraient encore plus de longs délais en fondation. Ils m'auraient re-
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proche d'indisposer les corps savants : ils auraient provoqué eux-mêmes une négociation de rapprochement, si facile à traiter quand on peut prouver au vaincu qu'il gagne neuf fois plus à une défaite qu'à une victoire.
Voilà déjà la majeure partie du IIe. tome lavée du reproche de parasite ; et les critiques assez convaincus que si je n'eusse pas donné la préface, la lre. partie et l'intermède, eux-mêmes en auraient fait la demande, pour peu qu'ils eussent régulièrement spéculé.
Poursuivons sur l'apologie : je vais réhabiliter simultanément quatre morceaux très-bizarres, mais très-courts et formant une énigme intéressante pour les savants comme pour les simples. Ce sont :
La note A (II, 84). Climatologie intégr. compos.
Le pivot direct (II, 304). Immortalité bi-composée.
Le pivot inv. (III, 212). Analogie universelle.
La note E (III, 241 ). Cosmogonie appliquée.
Ce quatuor d'articles gigantesques et romantiques est ce qui prête le flanc à la satire, aux griefs de féerie , de visions abstruses, noyant le principal dans les accessoires.
Je ne l'ai pas ignoré; mais ce quadrille de merveilleux, limité à 100 pages, était nécessaire à la garantie de ma propriété. En livrant ma découverte sans la mettre à prix , il m'est bien permis , je pense , de me précautionner contre le plagiat. Tel est le but de ces quatre articles que des esprits superficiels jugeront parasites.
Que penseraient de moi les critiques, si, faute de bien constater ma propriété, je donnais prise aux plagiaires de telle manière qu'on pût, de mon vivant, m'en contester la majeure partie, et en cas de mort subite m'enlever la totalité de la théorie du mouvement ? Ils me traiteraient de sot qui aurait dû savoir que chaque année les tribu-
naux retentissent de procès sur le plagiat, et se mettre en mesure de défense. Expliquons comment j'y ai pourvu.
La théorie de l'association étant intimement liée à celle des trois unités de la nature énoncée (26), j'ai dû prendre date sur l'ensemble de cette nouvelle science des trois unités distinguée en six branches :
A. Unité interne de l'homme avec lui-même , par l'union sociétaire, spontanée en toutes fonctions.
O. Unité externe de l'homme avec lui-même , par la restauration climalérique intégrale composée (note A , II , 84), [et l'unité des peuples].
A. Unité interne de l'homme avec Dieu , par le plem essor de l'attraction passionnée, interprète social-divin.
O. Unité externe de l'homme avec Dieu, par l'immortalité bi-composée (pivot direct, II, 304).
O. Unité interne de l'homme avec l'univers, par l'analogie des passions aux substances créées (pivot inverse, III, 212).
O. Unité externe de l'homme avec l'univers, par les copulations et communications aromales des astres (note, III, 241).
Sur ces six branches d'unité de la nature , les deux notées d'un A sont les seules traitées dans cette livraison. Les quatre notées d'un O , n'ayant pu y trouver place, j'en prends possession par les quatre petits articles (II , 84 , 304 ; III , 212, 241 ) , qui sont des barricades contre les plagiaires.
Ce sont , il est vrai , des accessoires bizarres , mais indispensables sous le double rapport de prise de possession et annonce de l'entière découverte du système de la nature ; ainsi , quoique ces quatre morceaux servent mon intérêt personnel , ils servent également celui des
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iecleurs, comme indices de l'intégralité de la découverte.
Ils sont d'ailleurs adaptés au goût des diverses classes, un pour les physiciens, note A; un pour les métaphysiciens, pivot direct; un pour les naturalistes, pivot inverse; un pour les astronomes, note E. Les deux intitulés pivot sont lecture amusante pour tout le monde. Je n'ai donc point excédé les bornes de la bienséance dans ces quatre petits articles affectés à ma garantie.
La deuxième partie tout entière étant théorie mixte et lecture obligée, je ne m'arrête pas à la justifier, Une reste à innocenter que l'extroduction : elle est une transition nécessaire entre les tableaux des misères actuelles et du bonheur sociétaire. Elle enseigne aux civilisés comment ils pouvaient, dans le cercle même de leurs études et dans les branches qui leur sont familières , s'ouvrir deux des voies d'issue de civilisation classées (II, 140).
Nota. Ce reproche de manquer toutes les issues est reproduit à l'interliminaire (111,51), qui indique, dans la protection méthodique du mariage et des pères de famille , une autre voie d'issue de civilisation ; voie la plus naturelle et la plus facile de toutes. Elle a été manquée , parce que chez les modernes comme chez les anciens , l'on n'a accordé au mariage et à l'état paternel qu'une protection illusoire (Interlim., III, 51 ).
Ainsi ce premier volume, traité de redondance et de labyrinthe, est nécessaire en tout point à l'instruction du lecteur. On pourrait en franchir les deux tiers, se borner à lire seulement les préfaces et les douze chapitres de la deuxième partie $ mais on serait bien moins disposé pour la lecture du IIe. tome contenant en abrégé la théorie de l'association,
On remarquera au 2e. plusieurs lacunes forcées, les unes par défaut d'espace , comme les traités
Des séries mesurées, 5e. section;
Du mouvement infinitésimal, 6e. section;
De l'association simple , épisection.
Les autres par égard pour le préjugé; entre autres l'équilibre d'amour , ou accord complet des relations d'amour avec l'industrie dans l'état sociétaire.
Les égards dus au préjugé ont nécessité la suppression de cette importante théorie ; on s'en est plaint et chacun s'en plaindra : j'ai dû, pour justifier ladite lacune, recourir aux arguments négatifs (sujet de l'interliminaire), et montrer aux civilisés quels vicieux effets produit en relations de famille et d'amour, cette contrainte qu'ils regardent comme sage politique, voie de moralité.
Lorsqu'ils auront médité sur cette analyse , ils regretteront que dans ce premier traité de l'harmonie des passions , je n'aie pas donné le calcul de l'équilibre d'amour qui est le plus beau et le plus puissant des quatre liens cardinaux (amitié, ambition, amour, parenté).
L'interliminaire, ainsi que tous les articles du premier tome qu'on juge parasites, sont un utile contre-poids au coloris de frivolité, qu'aurait isolément la théorie de l'association et des hautes harmonies de passions sociétaires (sixième section). Ces prétendus accessoires seront reconnus très-nécessaires lorsqu'on aura vu l'ensemble des huit tomes dont je livre les deux premiers.
Alors les critiques opineront comme celui qui, ayant dédaigné dans l'atelier une statue colossale et mal polie , change d'avis en la voyant au sommet d'un pilastre et reconnaît qu'elle est vraiment dans les proportions con-
venables; qu'il a eu tort de ne la juger que sur la forme , sans acception du fond ou destination.
C'est assez réfuter le reproche de morceaux parasites, noyant le principal dans les accessoires ; mais quelles sont les autorités compétentes pour en juger? Notre siècle est-il en état d'opiner sur la distribution d'un traité de mouvement social? Peut-il prononcer sur une science dont il ne connaît pas même l'A B C , il ignore jusqu'au rang (II, 53) et aux phases (II, 207) de la société civilisée qu'il regarde comme le terme ultérieur des destins et le nec plus ultra des conceptions divines en mécanique sociale.
Et après avoir passé trois mille ans à étudier la civilisation, les passions , le destin social, sans aucun succès, sans nul progrès dans cette science où les modernes sont plus aveugles peut-être que ne l'étaient les anciens , et ne connaissent (on va en juger à la note -h, p. 96) ni les caractères ni la marche de la société civilisée, encore moins de la barbare et de la sauvage , quelle plaisante prétention de vouloir que le traité qui va leur dévoiler en plein cet immense calcul du mouvement social et des trois unités de l'univers, n'astreigne à aucune étude! que ce soit une lecture amusante, et qu'on leur enseigne, selon Mascarille , le mouvement social en madrigaux !
Si le traité n'était écrit que pour les Français, j'aurais certes adopté une autre distribution • mais il s'adresse principalement aux Allemands et aux Anglais, qui ne s'étonneront point que dans un traité de huit volumes sur la plus neuve, la plus importante des sciences, la science qui doit élever l'humanité entière aux destinées heureuses, l'auteur donne les deux tiers du premier tome à des instructions indispensables dont sans doute les lecteurs français ont plus besoin que d'autres , puisqu'ils débutent
dans cette étude par une double erreur-, sur les formes et accessoires dont ils ne savent pas juger l'utilité, et sur le fond qu'ils ne savent pas distinguer de la forme , mettre à profit sans acception de la forme.
Une découverte magnifique leur est livrée-, mais elle a le tort d'être l'ouvrage d'un compatriote ; il faut la ravaler, et bafouer l'auteur, toile et immola; point de quartier en France pour les inventeurs français, qu'ils soient proscrits tant que leur travail n'aura pas la sanction des étrangers ; là dessus tout bel esprit français s'évertue à déchirer l'ouvrage , à railler sur l'initiative offerte à sa nation : n'est-ce pas imiter le corbeau qui laisse tomber son fromage pour montrer sa belle voix?
Mais quel décompte quand ils verront les étrangers s'en emparer et gagner de vitesse la dédaigneuse France ! Leur confusion sera la même que celle des Génois duxve. siècle, détracteurs de Colomb leur compatriote. Alors la France appréciera les services de ses zoïles : elle reconnaîtra un peu tard sa duperie ; elle aura manqué le coup de partie, manqué le prix de fondation ou transfert de sa double dette, et payé de 12 milliards la différence du bel esprit au bon esprit.
Eh ! si l'on savait que cela fût possible , on ne demanderait pas mieux , répliquent-ils ! chacun serait assez empressé de tripler son revenu ; mais on ne comprend rien à ce plan d' association ; on ne voit pas comment concilier les passions , les antipathies , les intérêts , les inégalités , etc.
ON NE VOIT PAS !!! Comment pourriez-vous voir et comprendre en vingt-quatre heures de lecture , un mécanisme dont l'invention m'a coûté vingt-quatre ans de recherches? Il faut, je le répète, une étude suivie : on au-
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rait même besoin d'un maître qui donnât leçon , tant que le traité ne sera pas au complet de huit tomes avec les répertoires ; vous employez une année entière a étudier la musique ou la danse, l'économisme ou l'idéologie, et vous craindriez de donner un mois à l'étude du régime sociétaire qui va tripler la fortune individuelle de tout propriétaire , assurer le bien-être à quiconque n'en jouit pas, restaurer les climatures , élever toute industrie à la perfection , éteindre à époque fixe les dettes publiques , indemniser de toutes lésions révolutionnaires, etc. : bienfaits qui seraient peu de chose encore , sans l'inestimable résultat d'échapper à l'état civilisé et barbare , et élever le genre humain à l'harmonie des passions, à l'unité universelle.
Lorsque tant de biens tiennent à une très-petite et très-faible opération, dont l'étude est plus aisée que celle d'aucune science connue , comment ose-t-on se plaindre qu'elle exige un mois de travail? Comment un siècle qui se vante d'avoir perfectionné la raison a-t-il amené les esprits à cet excès de déraison!
L'on a souvent observé que plus un peuple accumule de théories morales, moins il a de mœurs; et de même, plus un siècle amoncelle de systèmes sur la logique et l'idéologie, moins il est apte à penser et raisonner sainement (II, 129). J'en cite pour preuve cette manie de s'attacher à des vices de forme , dans une affaire d'où dépend le sort du monde , et où il n'y a qu'une question de fond à débattre, c'est de savoir si le procédé sociétaire est réellement découvert. Cela constaté , chacun négligeant les peccadilles oratoires, pensera avec Horace, Verum ubi plura nitent , etc.
Note -K Sur la fausse et la vraie association.
En 1805, un physicien de Paris , M. Cadet de Vaux, s'extasiait dans les journaux sur l'énormité des bénéfices que produirait une association d'un millier de villageois inégaux. Il n'osa pas aborder le problème : il commit la faute qu'on a commise depuis 25 siècles , se borner a des vœux stériles , au lieu de se livrer aux recherches , selon le précepte aide-toi, le Ciel t"1 aidera.
Divers sophistes , bien intentionnés sans doute , ont depuis peu d'années publié quelques écrits sur une branche subalterne d'association.
Ils se sont tous trompés dès le titre ; car ils ont pris pour superlatif du lien sociétaire , un rameau très-minime qui ne tend qu'au fermage et au monopole de grande industrie , lien qu'il faudra nommer concentration actionnaire.
La concentration actionnaire associe les chefs et non les coopérateurs ; c'est un régime assez spécieux , qui débute brillamment et se recommande par de grandes et utiles entreprises; telles sont, en matériel, le canal Calédonien ; en politique, la compagnie anglaise des Indes.
Mais ou tend cette opération ? quelle serait son influence , lorsqu'une fois généralisée, elle aurait envahi et livré a des compagnies actionnaires toutes les branches d'industrie ? je dis TOUTES , car si ces compagnies ne connaissent pas encore le moyen de réduire l'agriculture en monopole de traitants et soustraitants , elles le découvriraient bien vite ; V appétit vient en mangeant: puis profitant d'un instant de guerre et de pénurie , elles entraîneraient les gouvernements a cette concession.
Alors s'organiserait une fédération de monopoles gradués et affiliés , un avènement en féodalité commerciale , ou quatrième phase du mouvement civilisé ( Tableau, II, 207).
La civilisation a commencé par des ligues de grands vassaux ou oligarques, soit nobiliaires , soit patriarcaux ; elle doit finir par le retour de grands vassaux d'une autre espèce, qui seraient les mercantiles ou chefs de compagnies actionnaires. Le contact des extrêmes est loi générale en mouvement , loi qui se reproduit
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dans tous les phénomènes matériels; par exemple, dans les phases de la lune qui , après avoir commencé par un croissant direct , finit par un croissant inverse.
C'est donc bien a tort que les partisans de la concentration actionnaire croient faire un pas vers la perfection sociale, quand ils ne tendent qu'a conduire l'état civilisé du déclin à la caducité (II, 207) Il y est entraîné par sa marche naturelle : la civilisation doit, en troisième phase (II , 207), s'obérer de plus en plus par la fiscalité et la décimation d'avenir ; puis, en quatrième phase , tomber sous le joug du monopole féodal interne, comme elle a du, en troisième phase , être asservie au monopole maritime externe.
Si l'on prétend donner à la concentration actionnaire le titre d'association , c'est prendre la forme pour le fond ; car le fond embrasse les deux fonctions primordiales , savoir : gestion agricole et gestion domestique , dont nos écrivains actuels ne se sont point occupés. Ils ne savent associer que les chaînons supérieurs , que les chefs. Ils n'ont saisi, en association, que l'ombre, et non la réalité. [Preuve : ménage agricole, plus petite combinaison possible, couple conjugal. J
Pour les mettre sur la voie de ce grand problème , proposonsleur d'associer un village de cent familles , bien inégales , bien discordantes, et rétribuer dans cette réunion tout homme , femme et enfant, proportionnément aux trois facultés, Capital , Travail et Talent , avec pleine satisfaction de chaque individu.
Tel est le problème du lien sociétaire dont je donne !a solution. C'est donc un abus de mots que ces soi-disant théories d'association applicables seulement aux chefs ou chaînons supérieurs , et non a la masse.
Malgré cette erreur, les sophistes que je réfute ne sont pas moins très-louables de faire des tentatives. Toute science commence |>ar des tâtonnements, des succès partiels, conduisant par degrés a une solution intégrale des problèmes. Or ce tâtonnement, que j'ai décrit sous le nom de Concentration , est déjà plus louable que l'apathie des siècles précédents sur la plus urgente des études.
Ces sophistes ne doivent pas s'offenser de l'erreur que je signale ; tout n'est qu'erreur dans les lumières actuelles ; on n'y voit qu'une
lutte d'obscurants positifs ou philosophes répandant de fausses lumières , contre des obscurants négatifs qui , effrayés par l'épreuve de ces flambeaux trompeurs , opinent pour l'obscurité et l'immobilisme ; véritable rébellion à la nature , qui veut le mouvement progressif croissant et décroissant.
Aussi nos sociétés, en dépit des perfectibiliseurs et des immobilistes , sont- elles en déclin composé , savoir : déclin matériel par la ruine croissante des forêts , pentes , sources , climatures ; et déclin politique par la chute rapide en quatrième phase , ou féodalité commerciale ( II , 207 ).
Tels sont les trophées politiques d'un siècle présomptueux qui s'irrite a l'idée de recevoir des leçons en étude du mouvement social , veut régenter l'inventeur, le harceler sur des détails de forme , sans tenir cas du fond , sans vérifier si la plus désirable des découvertes lui est réellement livrée , et si les preuves en sont complètes.
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