ET LA DISTRIBUTION
Naguère , on excitait tout plébéien à se croire l'égal des rois ; aujourd'hui, par un autre excès, l'opinion ne permet pas qu'un inventeur de science ou d'art jouisse des prérogatives accordées aux manouvriers ! on lui défend de se créer une nomenclature qui lui est indispensable , surtout en France ou la langue fourmille d'équivoques.
D'après ce travers de l'opinion , je m'étonne que la France n'ait pas sévi contre les chimistes et physiciens , qui ont eu la sacrilège audace de s'égaler en droits aux savetiers , se former une nomenclature spéciale. Crime épouvantable selon les Français, sur qui la néologie , même technique et obligée , produit l'effet des spectres qui épouvantaient le coupable Oreste.
On est pourtant si tolérant sur les néologismes en controverse et en jonglerie : on permet a Aristoteles quidditês et entitatulcs ; a Leibnitz, les monades; à Kant , les noumènes ; aux idéologues, le moi-humain; aux Gallistes, la crânologie ; aux agioteurs, le cumul et le dont un; aux négociants, le ducroire et la gouverne ; aux tailleurs, le costumomètre ; aux parfumeurs, le philocome , etc.
Ces expressions sont accueillies parce qu'elles favorisent le sophisme ou l'astuce mercantile ; mais les Français ne passeront aucun terme technique a l'inventeur de la plus utile des sciences.
A cela ils répliquent : « En vous lisant , nous sommes déso- » rientés par une kyrielle de mots inconnus : il eût fallu nous en « donner un répertoire explicatif : libre a vous d'être un sphynx ; « mais nous ne sommes pas des OEdipes. » Telles sont , en substance , les observations qui m'ont été faites.
Pouvais-je prévoir cet obstacle ? mes nouveaux mots étant puisés dans les vocabulaires de sciences et d'arts , je n'ai pas présumé qu'ils dussent paraître obscurs sous ma plume , quand ils sont intelligibles sous toute autre. Aussi réservais-je le répertoire pour le huitième tome.
Toutefois, il est juste de satisfaire les réclamants, mais par
éclaircissements ge'ne'raux ; car je n'ai pas le tableau de ces mots accusés d'obscurité : j'en examinerai un petit nombre, dont l'analyse fournira des règles pour interpréter tous les autres. Je distingue mes néologies en distributives et techniques.
1°. NOMS DISTRIBUTIFS , tels que Prœ et Post , Cîtra et Ultra , Cis et Trans, Avant et Arrière , Intro et Extro , mots dont chacun connaît le sens. Une dame s'engage au bal pour la contredanse postsuiv an te; elle sait, sans être latiniste, que post signifie après ; chacun sait de même que , si préambule signifie accessoires antérieurs, post-ambitle doit signifier accessoires postérieurs.
On conçoit que Cis doit être en deçà et Trans au delà du centre ; que si les Prœ et Cis-Lègomènes sont au premier tome, les Trans et Post-Lêgomènes devront être au dernier : de même que si l'avant-garde est placée en tête , l'arrière-garde sera en queue du régiment. Si l'on admet les mots Prologue, Epilogue, on comprend par suite les mots Citralogue , TJltralogue , Episection. Rien de plus intelligible que le mot ultra qui est chaque jour en scène dans les journaux et les conversations : pourquoi serait-il obscur quand j'en fais usage ?
Chacun connaît le sens de ces mots Gaule cis-alpine ou en deçà des Alpes, et Gaule trans- alpine ou au delà des Alpes ; item des mots ultr a-mont ains , doctrines ultra -montâmes, On comprend même des noms tout latins comme intra-muros , extra-muros ; et quand je fais un emploi régulier de ces noms distributifs , comme Intra-pause, Extroduction , l'on prétend que je suis obscur : grief assez semblable à ceux du loup contre l'agneau.
« Mais pourquoi ne pas vous en tenir aux usages des écrivains? « pourquoi indisposer le lecteur par cette bizarrerie affectée ? » il en est une bonne raison : il faut que je familiarise les lecteurs avec le ressort élémentaire de l'association, avec les trois séries contrastées en ordre ascendant et descendant , savoir :
La série libre ou simple (descriptions, II, 35, et III, 392; tables, II, 207).
La série mixte ou ambiguë ( tables, II , 219 ; III, 124).
La série mesurée ou composée (table, IV, 514).
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L'association domestique et agricole n'emploie pas d'autres rouages que ces trois séries ; son mécanisme exige au moins une cinquantaine de séries des trois genres ; leur amalgame , leur jeu simultané donne les sept résultats suivants :
K Convenances sanitaires. Perfection industrielle. Attraction industrielle. Triple produit. Charme compose (III, 547) . Impossibilité de fraude. Économie intégrale. Emploi de toutes passions.
X Unité d'action.
Pour mieux décrire cette distribution sériaire si féconde en mi rades , j'ai du parler aux yeux, et disposer en séries les parties de ce traité :
1°. En série libre, l'avant-propos, l'intermède (II, 34$), l'interliminaire (III , 51), et la théorie concrète (t. III et IV); 2°. en série mixte , les caractères du commerce (II , 219), la hiérarchie de la banqueroute (III, 124); 5°. en série mesurée, les Prolégomènes , dont les divisions sont calquées sur le tableau (IV, 514).
Le défaut d'espace m'a obligé à différer la section explicative des séries et gammes (IV,31l). On sentira d'autant l'inconséquence de hasarder des critiques sur une méthode non encore expliquée et le besoin d'étudier le peu de leçons que j'ai pu donner sur les séries, puisqu'elles sont ressort fondamental de l'association.
Tel a été mon motif pour distribuer ainsi l'ouvrage et parler aux yeux, selon le principe Segnius irritant animos, etc. ; loin qu'on doive exiger de moi la conformité aux méthodes civilisées, mon titre a la confiance est de ne les avoir pas suivies ; elles m'auraient conduit comme tous nos politiques à ne rien inventer, manquer tout le calcul du mouvement social, toutes les issues (II, 142) de civilisation, toutes les lois de la nature, même la plus subalterne, celle de V alphabet naturel.
On les voit , dans une .foule de livres , disserter sur l'existence d'une langue naturelle dont ils ne savent pas même déterminer l'alphabet (série mesurée de 40 pièces ou lettres) ; d'après cette impéritie de nos sciences en étude de la nature et des passions , peut-on mieux faire que de se défier de leurs méthodes et se garder de les suivre ?
2°. NOMS TECHNIQUES; tels sont Passionnel , Attractionnel , Sériisme, Garantisme, Harmonien , Solitone , etc. L'emploi des noms usités aurait faussé le sens : passionnel est a passionné ce que le genre est à l'espèce; passionné s'applique aux individus, passionnel au mécanisme général. Exemple : un homme passionné, le monde passionnel , la ville attrayante , le mécanisme attractionnel.
Selon la règle adoptée par les chimistes , je me suis étayé de la rime autant que possible : c'est un secours ménagé a la mémoire : il est bien que passionnel rime avec matériel qui lui est opposé.
Sériisme et garantisme. Si Tordre sociétaire est fondé sur l'emploi du ressort nommé série (II, page 19, et III, 392), il faut mentionner ce ressort dans le nom des trois sociétés 4,7,8, (table, II, 33), dont il tient le gouvernail; il faut de même, dans le nom de la sixième société (échelon supérieur d'un degré à la civilisation, table, II, 33), indiquer le ressort de garantie qui y domine ; garantisme signifie système général des garanties ; même sens collectif règne dans les mots unitèisme , favoritisme , familisme , harmonisme , etc.
Celte nomenclature passionnelle exigera beaucoup d'extension. Je me suis borné aux termes indispensables, comme harmoniens , nom des peuples vivant en harmonie sociétaire ; solitone, individu qui n'a qu'une seule passion dominante; pentatonc , qui en a cinq.
Tous ces mots réprouvés m'avaient semble si intelligibles , que je m'étais borné a un petit commentaire sur le nom assez bizarre de Ixjmbes obscures (II, 189), nom très français, mais offensant en ce que je l'applique a la société civilisée ( table, II , 53 ) , qui vante ses lumières et ses perfectibilités analysées régulièrement (11,51).
Bref, j'ai évité partout le néologisme ou dénomination arbitraire et superflue. Quant a la néologie, je n'en ai usé que trèssobrement, et en la rattachant aux étymologies grecques et latines , telles que Omniphile, poligijne, etc., admises dans toutes les sciences et notamment dans la botanique, qu'on nous dit si pleine de charmes, si séduisante pour le beau sexe et la jeunesse.
Pourquoi donc les hommes s'efTraieraient-ils d'une nouvelle no-
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mencîature dans la science qui va leur enseigner le moyen de tripler leur fortune , quand les femmes ne s'effraient pas de cette épine dans la botanique , science de médiocre agrément , en ce qu'elle n'enseigne qu'à classer des EFFETS sans détermination des CAUSES (pivot inverse, III, 212)?
«Mais dans la botanique on a des dictionnaires de nomcn- « clature, et vous n'en donnez pas. »
Si je n'en ai pas donné c'est qu'on en a peu de besoin dans ces premiers volumes , dont les termes techniques deviendront trèsintelligibles pour qui en aura lu l'ensemble. C'est une étude bornée à un mois ; elle se réduirait même a une quinzaine , s'il existait des maîtres de celte nouvelle science.
Entretemps, n'est-il pas plaisant de voir des hommes frémir à l'idée de consacrer un mois a une science dont ils vont recueillir les deux biens qu'ils ont poursuivis ou poursuivraient toute leur vie , la richesse et le bonheur ? la richesse pour laquelle ils seraient prêts a tout entreprendre , exposer leur vie, etc. : le bonheur dont ils ont vainement cherché les voies dans 400,000 tomes de controverse. Ils confesseront, après la lecture de cet ouvrage, que l'état sociétaire est le seul garant d'avènement aux richesses et au vrai bonheur (III, 185) , et ne regretteront pas le temps qu'ils auront donné a en étudier la théorie.
Elles s'adressent à trois classes de lecteurs : 1°. Aux Anglais et Allemands : lis inclinent peu à la frivolité et comprendront aisément que dans le traité de la découverte la plus importante, il faut chercher non pas l'agréable mais l'utile; non pas les fleurs de rhétorique , mais les preuves et contre-preuves exactes.
2°, Aux journalistes parisiens; il y va de leur intérêt personnel : à titre de littérateurs, ils trouvent tous dans
l'état sociétaire' trois gages d'une immense fortune (II , 352, 361 , 368 et 418) ; il leur convient donc que l'ouvrage soit fort de preuves et non de bel esprit dont ils ont à revendre.
3°. AU PETIT NOMBRE DE FRANÇAIS JUDICIEUX, VaH
fiantes in gurgite vasto : ils sentiront qu'on ne doit pas exiger d'un inventeur les talents d'un orateur, d'un prétendant à l'Académie. Ils penseront que son livre, fût-il écrit en patois et contraire à toutes les règles du style et de la méthode , n'en sera pas moins le plus précieux des livres, s'il enseigne exactement ce procédé sociétaire qui» en France, élèverait le produit de 4 1/2 à 14 milliards , et proportionnément en d'autres pays.
Ces trois classes exigeront que la partie essentielle de l'ouvrage, la théorie des équilibres pass. (sections 7 et 8, tome IY) , soit rigoureusement juste. C'est de là que dépend la confiance , et j'ose me flatter d'avoir pleinement satisfait sur les équilibres indiqués dans ces deux sections ; il en sera de même de ceux qui restent à donner, savoir :
L'équilibre unitaire externe ou commercial , L'équilibre hyper-mineur ou d'amour; Les équilibres puissanciels (III, 356).
Le succès de l'association dépendant uniquement de la justesse de ces équilibres appliqués à une masse de séries, on peut déjà en conclure que le mécanisme sociétaire, tel que j'en trace le plan, est des plus plausibles; que ce serait folie d'en différer l'essai; et que l'Angleterre ayant déjà des préparatifs tout faits , des matériaux rassemblés soit à New-Lanarck , soit ailleurs, il faut l'inviter à essayer dans l'un de ces établissements , le procédé d'association simple ou hongrée (IV, 580) , sur une pe-
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tite masse de 5 à 600 individus à choisir sur celle déjà rassemblée pour des tentatives de régime sociétaire.
En attendant, les lecteurs , au lieu de se prendre à l'écorce du livre , au lieu de s'engager dans de vétilleuses querelles sur la forme et la nomenclature, feront plus sagement d'apprendre à s'orienter dans ce nouveau monde social , et s'instruire sur le fond du sujet.
Je vais leur en donner un sommaire qui est l'abrégé de toutes les instructions préliminaires des premiers tomes ; elles sont réunies en substance dans les quatres thèses suivantes :
1°. Nécessité d'un mécanisme industriel réglé par Dieu. Dans ses créations il n'opère pas au hasard, ni sans aucun plan; tout y est géométriquement distribué. Il a donc dû , avant de créer les passions humaines, son plus important ouvrage, en déterminer et prévoir les effets, leur assigner un but et un mécanisme digne de sa sagesse.
Ce mécanisme est nécessairement allié à l'industrie , puisque Dieu nous a soumis les règnes.
2°. Propriété d'attraction inhérente au mécanisme divin. S'il n'était pas ATTRAYANT , Dieu tomberait 1°. dans la duplicité de système, en fondant notre industrie sur la contrainte , tandis qu'il fonde sur l'attraction celle des animaux libres, castors, abeilles, guêpes, fourmis, etc.-, 2°. dans la contradiction en ce qu'il nous mettrait à plaisir en rébellion avec lui-même, par le défaut d'appât dans les travaux qu'il exige de nous.
3°. Nécessité du calcul de l'attraction passionnée, reconnue depuis Newton pour interprète et agent de Dieu en impulsions d'harmonie; c'est donc elle qu'il faut consulter pour découvrir les vues de Dieu sur le mécanisme industriel,
4°. Concours de V attraction industrielle avec la vérité ; car on ne peut pas supposer que Dieu admette le mensonge pour ressort dominant; or, quand la vérité s'alliera avec l'attraction industrielle, nos passions, appelées aujourd'hui nos ennemis , deviendront nos amis en nous conduisant à la richesse par la pratique de la vérité.
En étudiant ces quatre thèses qui forment le sommaire de ma théorie abstraite , le lecteur reconnaîtra l'utilité des premiers tomes où elle est développée, et sera disposé à la lecture de la théorie concrète qui est contenue aux tomes suivants. J'ai observé que les impatients peuvent lire la fin du IIIe. tome et le IVe. (théorie concrète), avant les premiers.
En publiant la méthode sociétaire applicable à l'humanité entière, dois-je me régler exclusivement sur les goûts frivoles de la nation française ? Ne faut-il pas consulter le goût des nations graves, qui exigeront des preuves et contrepreuves très-complètes , en positif et en négatif, en abstrait et en concret? Sans doute, si je n'eusse écrit que pour les Français , j'aurais adopté des dispositions très-différentes, je n'aurais mis en scène que le dieu Plutus (III, 7 à 46) ; mais pour déférer au vœu des autres peuples, disposés à agir et procéder à l'essai tandis que les Français perdront le temps en scepticisme et en railleries, j'ai dû donner de longs prolégomènes , trop courts encore dans une discussion où il faut réfuter 400,000 tomes de sophismes et 25 siècles de préjugés contre l'universalité de la Providence.
La France a pu voir (65) que la meilleure aubaine pour un siècle est de recevoir un démenti en affaires scientifiques, ainsi qu'on l'a reçu de Colomb, Galilée , Copernic, Newton, Harwey, Linnée , etc.
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Qu'elle se garde donc d'éplucher les formes dans cette théorie ; c'est imiter l'indigent qui refuserait un sac de ducats sous prétexte que la toile en est grossière. On ne doit songer qu'à jouir sans délai; exciter à l'essai l'Angleterre qui a déjà les matériaux rassemblés ; elle peut au printemps éprouver le mode simple (IV, 580), et l'on verra dès l'automne de 1823, la clôture de l'état civilisé barbare et sauvage, et la fin des antiques misères de l'humanité.
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