LUSTRE DES SCIENCES ET DES ARTS
Pour juger à quelle splendeur s'élèvent les Sciences et les Arts dans l'Ordre combiné, il faut d'abord connaître quelles immenses récompenses sont décernées aux savants et artistes.
Toute Phalange dresse, chaque année, à la majorité absolue des voix, un tableau des inventions ou compositions qui ont paru, et qu'elle a accueillies dans le cours de l'année. Chacune de ces productions est jugée par la Série compétente. Une tragédie, par les Séries de littérature et de poésie, et ainsi de toutes les nouveautés. Si l'œuvre est estimé digne d'une récompense, on fixe la somme à adjuger à l'auteur ; par exemple, 20 sous à Racine pour sa tragédie " de Phèdre".
Chaque Phalange, après avoir formé le tableau des prix décernés, l'envoie à l'administration qui fait les dépouillements des votes de canton, et forme le tableau provincial. Celui-ci est envoyé à une administration de région, qui opère de même sur le dépouillement des tableaux provinciaux. Ainsi le recensement des votes arrive par " échelons " jusqu'au Ministère de Constantinople, où se fait le dépouillement ultérieur, et où l'on proclame les noms des auteurs couronnés par le suffrage de la majorité des Phalanges du globe. On adjuge à l'auteur le terme moyen des sommes votées par cette majorité. S'il y a un million de Phalanges pour le vote de 10 sous, un million pour 20 sous, un million pour 30 sous, la récompense adjugée sera de 20 sous.
En supposant que le recensement ait donné une livre tournois à Racine pour la tragédie " de Phèdre " ; Trois livres à Franklin pour l'invention du paratonnerre ; Le Ministère fait passer à Racine des traites pour la somme de trois millions tournois, et à Franklin pour neuf millions tournois, sur les Congrès de leurs régions. La somme est répartie sur chacune des trois millions de Phalanges du globe.
En outre, Franklin et Racine reçoivent la décoration triomphale, sont déclarés citoyens du globe, et, sur quelque point qu'ils parcourent, ils jouissent dans toute Phalange des mêmes " prérogatives "que les Magnats du canton.
Ces récompenses, qui sont insensibles pour chaque Phalange, sont immenses pour les auteurs , d'autant p!us qu'elles peuvent être fréquemment répétées. Il se peut que Racine et Franklin gagnent encore pareille somme dès l'année suivante, en s'illustrant par quelque autre production qui obtienne le suffrage de la majorité du globe.
Les plus petits ouvrages, pourvu qu'ils soient distingués par l'opinion , valent encore des sommes immenses aux auteurs; car si le globe adjuge
à Haydn, i sou pour telle symphonie, à Lebrun, 2 sous pour telle ocle,
Haydn recevra 150,000 livres, et Lebrun 300,000 livres pour un ouvrage qui ne leur aura peut-être coûté qu'un mois. Ils pourront gagner cette somme plusieurs fois dans une seule année.
Quant aux ouvrages, comme ceux d'un statuaire, qu'on ne peut pas mettre sous les yeux du globe, il existe d'autres moyens de les faire récompenser par le globe entier. De là vient qu'un talent supérieur assure dans l'Ordre combiné une immense fortune à celui qui le possède, dans quelque genre que ce soit, et le savant ou artiste n'a besoin d'aucune protection ou sollicitation ; loin de là, toute protection ne servirait qu'à humilier le protecteur et le protégé. En effet :
Je suppose que Pradon, à force de s jllicitations, parvienne à intéresser pour sa Phèdre une vingtaine de cantons voisins où il a des amis et où il a obtenu qu'on jouât la pièce; je veux même que ces cantons aient eu la faiblesse d'adjuger un prix à Pradon. Que lui servira le vote de vingt Phalanges sur un nombre de trois millions? et quel affront vont recevoir ces vingt Phalanges, lorsque le dépouillement des votes sera publié par le Ministère de Constantinople? On y verra, d'après la liste des votes, qu'une Phèdre inconnue, et composée par un sieur Pradon, a trouvé des amateurs dans vingt cantons du globe qui sont tels et tels, tous compères et voisins dudit Pradon. On conçoit qu'une telle annonce couvrirait de honte par tout le globe et l'auteur et les vingt cantons qui l'auraient protégé. Mais qu'arriverait-il, malgré toutes
les intrigues de Pradon? C'est que les vingt cantons qu'il aura sollicités ne voudront pas s'exposer à l'affront, ni attacher leur suffrage à une pièce si médiocre; que loin de pouvoir espérer quinze cent mille ou la moitié des suffrages du globe, elle n'est pas même admise à vingt lieues de là, dans les cantons où Pradon n'a plus d'amis particuliers.
C'est ainsi que dans l'Ordre combiné toute intrigue ou protection ne sert qu'à confondre un mauvais auteur sans le servir, tandis que l'homme à talent s'élève subitement à l'immensité de gloire et de fortune, sans le secours d'aucune intrigue ni protection. Il n'y a qu'un seul moyen de succès , c'est de charmer la majorité des Phalanges du globe. Les cas d'exception seront infiniment rares. Si quelque haut personnage, comme un parent de l'Empereur d'Unité, s'avisait de faire une mauvaise comédie, ou de mauvais vers, la pièce se répandrait par l'importance de l'auteur, et il se pourrait que le globe eût l'indulgence de le couronner; mais les personnages dignes de partialité aux yeux de tout le globe seront excessivement rares, et une petite faveur qu'ils pourraient obtenir ne portera aucun obstacle au succès des vrais talents qui aujourd'hui peuvent rarement parvenir, parce qu'ils n'ont ni les moyens de se former, ni des récompenses suffisantes, ni l'art des intrigues, sans lesquelles on ne parvient à rien en Civilisation.
Après cette digression sur les récompenses de l'Ordre combiné, examinons quelle sera leur influence sur un objet quelconque, soient les spectacles.