SPECTACLES ET CHEVALERIE ERRANTE
J'ai dit qu'il existera des moyens de faire récompenser par le globe tout savant ou artiste dont les talents sont locaux et ne peuvent pas avoir le globe pour juge. Un fameux chirurgien et une fameuse cantatrice ne peuvent pas mettre leur habileté sous les yeux du globe, comme un poète ou un graveur, dont l'ouvrage se répand partout; mais ils recevront également les récompenses dont j'ai parlé, et qui s'élèvent bien vite à plusieurs millions quand on possède un mérite transcendant. Dès lors tout homme pauvre ne s'étudiera qu'à faire germer quelque talent chez son enfant ; du moment où l'on apercevra dans l'enfant quelque moyen de succès
dans les sciences ou les arts, le père sera ivre de joie et o: de félicitations. Tout répétera autour de lui : « Votre enfant va devenir un fameux littérateur, un fameux comédien; il va gagner la décoration triomphale, gagner des millions; » et l'on sent combien un tel pronostic chatouille les oreilles des parents pauvres | voire même des riches ] .
Dès lors, quels seront les gens les plus ardents à l'étude? ce seront les pauvres et leurs enfants. Or, comme les exercices du théâtre sont un acheminement à toute étude des sciences et des arts, même à la mécanique qui est d'un grand usage sur la scène, les gens pauvres n'auront rien de plus empressé que de voir leurs enfants s'exercer et se former sur le théâtre de leur Phalange, sous la direction des riches, qui, dans tous pays, ont un penchant favori pour le soin d'un théâtre. En conséquence, tous les enfants seront dès le plus bas âge habitués à figurer sur la scène dramatique ou lyrique ; ils y prendront parti dans quelque Série de déclamation, de chant, de danse et d'instruments; riches ou pauvres, tous y paraîtront, parce que la Phalange jouant pour elle-même et pour ses voisins, devient comédie d'amateurs. Dès lors un canton peuplé de 1 ,000 personnes aura au moins 800 acteurs ou musiciens à mettre en scène dans un jour de fête, puisque tout enfant aura été élevé sur le théâtre, et aura pris parti spontanément dans quelqu'une des fonctions théâtrales. Dans l'Ordre combiné, un bambin de quatre ans n'oserait pas se présenter pour être admis au chœur des Néophytes (Note A) et à la parade s'il ne savait pas figurer déjà dans les danses et manœuvres de théâtre.
On a pu voir dans le chapitre Étude de V Attraction passionnée (Ire Partie) que la nature distribue au hasard , sur 800 [810] personnes, toutes les dispositions nécessaires pour exceller dans les fonctions sociales. En conséquence, un canton peuplé d'environ mille personnes trouve nécessairement sur ce nombre de grands acteurs dans tous les genres, si l'on a développé et cultivé dès l'enfance les dispositions de chacun. C'est ce qui arrive dans TOrdre combiné. L'enfant y est affranchi de la tyrannie des institutions et des préjugés ; il se porte naturellement aux emplois que la nature lui destine, et ses progrès ne sont dus qu'à l'émulation. La .seule ruse qu'on emploie pour en faire d'excellents acteurs, c'est de les conduire en masse dans les cantons voisins, où ils voient les représentations données par leurs rivaux, avec qui on les fait entrer en lice.
Il n'est pas besoin de demander : «Qui est-ce qui fait les frais d'une salle d'opéra? » Il n'en faut construire qu'une seule, pour qu'il s'en élève trois millions de proche en proche. Si les cantons sont en rivalité régulière, ils n'ont pas de repos jusqu'à ce qu'ils aient égalé leurs voisins, cl pour construire une salle de spectacle, n'ont-ils pas tous des Séries de maçons, charpentiers, mécaniciens, peintres, etc.; puis des productions quelconques pour compenser l'achat des matériaux de construction ?
Si chaque Phalange a pour le moins sept à huit cents acteurs, musiciens et danseurs, sur une population d'environ mille personnes, elle peut donner à elle seule tous les spectacles dont on jouit dans une immense capitale, comme Paris ou Londres. De là résulte déjà que dans le plus pauvre canton des Alpes et des Pyrénées, l'on trouvera un opéra semblable à celui de Paris ; je pourrais même dire supérieur, car l'éducation civilisée ne peut pas, sur l'étude des arts ni sur l'épuration du goût, opérer les prodiges qu'on obtiendra de la méthode d'éducation naturelle.
Si aux acteurs d'un canton l'on ajoute ceux des cantons voisins, quel sera l'éclat des spectacles dans un jour de fêle où se rassemblent les virtuoses de plusieurs Phalanges voisines, et où l'on jouit d'une réunion de talents telle que pourraient la fournir une douzaine de capitales comme Paris? Or, le plus pauvre des hommes pouvant assister à ces spectacles, il aura sur ce point des jouissances bien supérieures à celles des Potentats civilisés.
La chance est bien autrement brillante si Ton suppose un passage d'amateurs, voyageant comme on en voit fréquemment dans l'Ordre combiné, où les voyageurs se forment en grande caravane de Chevalerie errante, qui vont courir les aventures, en déployant un caractère quelconque. Aujourd'hui l'on verra arriver les Bandes Roses qui viennent de Perse, et qui déploient caractère dramatique et lyrique; quelques jours après viennent les Bandes Lilas du Japon, qui déploient caractère poétique et littéraire; et le passage successif de ces caravanes fournit dans le cours de l'année des fêtes et jouissances délicieuses à chaque amateur de sciences ou arts. Il passe des Bandes de tous les caractères; elles ne reçoivent dans leur corporation que des personnages capables de soutenir l'honneur de la troupe dans les deux sexes.
Je suppose que les Bandes Roses de Perse arrivent aux environs de Paris ; elles sont composées de trois cents chevaliers errants et trois cents chevalières errantes, tous choisis parmi les Persans
et Persanes les plus distingués dans l'art dramatique et lyrique. Les Bandes indiquent station à la Phalange de Saint-Gloud ; elles y arrivent en grande pompe, étalant une infinité de drapeaux qui leur ont été donnés dans leurs incursions, et sur lesquels sont inscrits les faits et gestes des Bandes Roses de Perse.
Arrivant à Saint-Gloud, elles sont reçues par la Chevalerie fixe, qui se compose de gens riches, amateurs de la comédie et de la musique, et formant une corporation pour défrayer et festoyer les Bandes de leur caractère favori.
Comme les Bandes Roses se sont formées de l'élite de la Perse, chaque homme ou femme dont elles sont composées était un Mole ou une Contât dans sa Phalange. Ce sont tous les premiers chanteurs, danseurs et joueurs d'instruments de la Perse, et ils donnent des spectacles d'une excellence qui ne peut être décrite. La contrée leur donne aussi un étalage de ses principaux talents qu'elle a rassemblés.
Entre temps arrivent les Bandes Hortensia du Mexique, qui viennent se mesurer avec les Bandes Roses de Perse, et l'assaut de talent s'établit entre les deux troupes sur les théâtres des Phalanges de Saint-Cloud, Neuilly, Marly, etc. S'il y a une prééminence décidée dans les talents de la Bande Rose, elle recevra de la contrée un drapeau qu'elle déploiera parmi ses trophées et sur lequel on lira : « Défaite des Bandes Hortensia du Mexique à la Phalange de Saint-Cloud. »
Dans le cours de leurs voyages, les Bandes de même caractère se croisent en tout sens, pour rencontrer leurs rivales et livrer des assauts qui font le charme de la contrée témoin de cette guerre. En poursuivant leur route, elles se dispersent et ne voyagent point en troupeau comme nos régiments. Si les Bandes Roses ont indiqué pour prochaine station la Phalange du Loiret, près Orléans, elles auront trouvée Saint-Cloud des députés des Phalanges qui avoisinent la route d'Orléans ; ces députations sont composées des hommes et femmes les plus aimables, qui ont pour mission de séduire et entraîner les chevalières et chevaliers Roses. On les attirera dans les cantons éloignés de la grande route. Chaque Phalange se disputera l'avantage de les choyer pendant une journée, et chaque chevalier ou chevalière trouvera dans les Phalanges qui l'auront entraîné les mêmes empressements que la Bande entière avait trouvés à Saint-Cloud. Le quartier général de la Bande suivra seul la grande route, et an jour indiqué l'on se réunira à
lui clans Orléans, pour faire une entrée solennelle à la Phalange du Loiret et s'y signaler par de nouvelles prouesses. Ainsi voyageront les corps d'amateurs formés en caravanes de Chevalerie errante, menant partout joyeuse vie, et exploitant tout le genre humain, sans être induits à la moindre dépense; car ils sont défrayés en tous lieux par la Chevalerie fixe.
On peut à présent juger qu'en fait de spectacles, l'homme le plus pauvre aura gratuitement jouissances centuples de celles que peuvent se procurer aujourd'hui les riches Souverains; car il verra fréquemment lutter des milliers de ces fameux comédiens, chanteurs, danseurs et joueurs d'instruments, dont un seul aujourd'hui suffit pour enthousiasmer la cour et la ville, tandis que toutes les campagnes en sont privées, et que même les villes de cent mille habitants ne peuvent pas entretenir un grand théâtre. Quelle mesquinerie, quelle pitoyable langueur dans les plaisirs de la Civilisation, comparés à ceux dont jouira le moindre canton du globe dans l'Ordre combiné!
GASTRONOMIE COMBINÉE ENVISAGÉE EN SENS POLITIQUE, MATÉRIEL ET PASSIONNÉ.