POLITIQUE DE LA GASTRONOMIE COMBINEE
J'ai fait entrevoir, au sujet des Spectacles, quelle prodigieuse différence il y aura entre les plaisirs de l'Ordre combiné et ceux de la Civilisation, combien les divertissements du plus pauvre canton surpasseront ceux de nos plus opulentes capitales. La comparaison sera la même sur tous les genres de jouissances, notamment sur les principales, comme l'amour et la table. Bientôt les fredaines amoureuses d'un Richelieu et d'une Ninon sembleront mesquines, pitoyables, au prix des aventures galantes que l'Ordre combiné assurera au moins favorisés des hommes ou des femmes. Il en sera de même de la chère des Apicius modernes : leurs festins comparés à ceux de l'Ordre combiné ne sembleront que des repas de goujats dépourvus de connaissances gastronomiques.
Les questions relatives à la galanterie et la gourmandise sont traitées facétieusement par les Civilisés, qui ne connaissent pas l'importance que Dieu attache à nos plaisirs. La volupté est la seule arme dont Dieu puisse faire usage pour nous maîtriser et nous amener à l'exécution de ses vues ; il régit l'univers par Attraction et non par Contrainte; ainsi les jouissances des créatures sont l'objet le plus important des calculs de Dieu.
Pour faire connaître avec quelle sagacité il a préparé nos plaisirs, je vais parler de la bonne chère qui régnera dans l'Ordre combiné. On préférerait peut-être une digression sur les amours de ce nouvel Ordre; mais le débat heurterait les préjugés, tandis que personne ne sera offensé d'entrevoir l'extension que vont acquérir les plaisirs de la table si bornés aujourd'hui.
La bonne chère n'est que moitié du plaisir de la table ; elle a besoin d'être aiguisée par un choix judicieux des convives, et c'est sur ce point que la Civilisation est impuissante. L'homme le plus opulent et le plus raffiné ne peut pas rassembler, même à sapetite maison, une compagnie aussi bien assortie que celles qui se formeront dans l'Ordre combiné, celles que le plus pauvre des hommes trouvera à tous ses repas et qui varieront dans tout le cours de l'année.
L'inconvenance des compagnies dans nos festins est cause que les dames civilisées témoignent beaucoup d'insouciance pour les plaisirs de la table -, les femmes tiennent plus que les hommes au choix des convives ; les hommes sont plus exigeants sur la délicatesse des mets. Ces deux jouissances, d'une chère exquise, d'une composition piquante et variée des convives, sont continuellement réunies dans l'Ordre combiné. La Civilisation ne peut pas même en offrir une seule ; et pour le prouver, je vais parler de la bonne chère qui est la base de l'édifice.
C'est ici un article hasardé qui ne peut convenir qu'aux lecteurs confiants ; les autres se récrieront à chaque ligne sur Vimpossibilité. Ils auront une ombre de raison jusqu'à la démonstration ; mais quelques personnes veulent provisoirement des tableaux de l'Ordre combiné; elles veulent la perspective avant la théorie. Il faut un peu les satisfaire dans ce Prospectus, où je dois consulter les goûts des diverses classes de lecteurs.
Pour apprécier les ressources que l'Ordre combiné offrira à la gourmandise, il faut savoir qu'il n'est point populeux comme la Civilisation. Entrons là-dessus dans quelque détails.
La théorie indique 800 ou (') 810 habitants par Phalange, et l'arrondissement moyen des cantons est indiqué à 3,456 toises de diamètre. Ce terrain surpassera la lieue carrée dans le rapport de 87 à 63. L'Ordre combiné comportera donc à peine 600 habitants par lieue carrée de 2,500 toises.
Cependant la Civilisation amoncelle dans certain pays , comme le Wurtemberg, plus de 4,000 habitants par lieue carrée, c'est-àdire sept fois plus que le nombre convenable, et dans les régions de moyenne valeur on trouve communément 1,200 habitants à la lieue, qui n'en devra contenir que 600.
Vu la faiblesse corporelle des Civilisés, on pourra en laisser jusqu'à 8 et 900 par lieue, mais provisoirement et sauf à les réduire successivement à 600, à mesure que le globe se défrichera et que la race humaine prendra de la vigueur.
II faudra donc désobstruer les régions civilisées qui sont encombrées de populace, et qui ont " fréquemment" plus de 800 habitants par lieue carrée, y compris ceux des villes. Les versements ne se feront pas sur les lieux circonvoisins, comme de la France sur l'Espagne, mais sur divers points de tous les pays incultes. On commencera à les couper en échiquier, par des cordons de Phalanges qui traverseront l'Afrique, l'Amérique et l'Australie, afin d'éclairer le pays et d'adjoindre les hordes indigènes.
Certaines contrées européennes, comme le Wurtemberg, évacueront plus de 3,000 habitants par lieue carrée. Ce sera un grand bénéfice pour leur Souverain, qui aura action coloniale ou propriété d'un douzième sur les pays incultes qu'auront défrichés ses émigrants (2).
S'il fallait conserver des amas de populace dont certaines campagnes sont couvertes, il serait impossible d'organiser l'Ordre combiné, qui dispose chaque canton comme une résidence royale, ayant des chasses, des pêches, des hautes futaies, champs de manœuvres, routes "assorties" sur tous les points, une [voie] pour l'été, ombragée et bordée de fleurs [une voie pierreuse ou ferrée pour les pluies, et une voie veloutée pour les chars doux portant
(1) Dans un des Exemplaires annotés, Fourier a effacé — 600 ou — et laissé seulement — 8 ! 0. — Il n'esl pas sans intérêt de remarquer que ce nombre de 810 se trouvait déjà indiqué dans la première édition.
(2) Plusieurs rectifications de chiffres sont ébauchées dans un des Exemplaires annotés. On a conservé l'ancien texte, et le lecteur doit voir les ouvrages postérieurs de Fourier pour les nombres exacts.
les malades, l'ortolage, les objets casuels, les liquides, les fleurs et fruits]. Il faut surtout à chaque canton d'immenses pâturages pour les nombreux troupeaux qu'on élèvera dans cet Ordre.
Heureusement que la terre est vaste eu égard à sa faible population ; nous ne sommes encore qu'au tiers du nombre convenable pour porter le globe au petit complet de 2 milliards ; on pourra donc s'étendre à souhait et vivre au large. C'est pour nous ménager ce bien-être que Dieu nous avait restreints à un si petit nombre, et entassés comme des captifs sur quelques terrains que nous nous disputons, tandis que la très majeure portion du globle reste inculte à cause du risque de perdre les colonies.
Dorénavant rien n'empêchera que les peuples se disséminent , lorsque la terre entière sera ralliée sous un Gouvernement unitaire et immuable, qui pourra garantir à chaque prince une indemnité coloniale sur les pays qu'il aura peuplés du superflu de ses sujets. Quoique l'Ordre combiné ne puisse comporter provisoirement que 900, et ultérieurement 600 habitants par lieue carrée, il arrivera que ce petit nombre d'habitants, formés en Séries progressives, recueillera un produit aussi copieux que pourrait le donner un triple nombre de cultivateurs incohérents sur le même terrain. Je ne prétends pas dire que l'Ordre combiné saura élever à cent grains un épi qui n'en donne aujourd'hui que trente. Il est des objets, comme les graminées, sur lesquels il reste peu de chances de perfectionnement, et pour le blé je n'en entrevois que 4, savoir : 1° le meilleur choix des semences et leur échange par toute la terre; 2° la gradation régulière de température qui s'établira en tous climats ; 3° les irrigations qui s'étendront non-seulement aux champs, mais aux forêts mêmes ; 4° les tentes volantes qui seront posées sur chaque compartiment d'un champ, pour le garantir des excès de soleil ou de pluie. Malgré ces améliorations, le produit des graminées ne s'augmentera guère que dans le rapport de 2 à 3 ; mais sur d'autres objets, comme les fruits, les bois, les troupeaux, etc., l'Ordre combiné donnera en effectif de valeur ou de quantité le triple [et le quadruple et le quintuple] de ce que peut donner l'Ordre incohérent.
Compensation faite de ces divers moyens, estimons seulement au " triple" le produit positif de l'Ordre combiné; il faut y ajouter le produit négatif qui se composera des déperditions évitées. Or, quand j'aurai fait le recensement des déperditions incalculables qu'entraîne le mécanisme civilisé (j'en ai dit deux mots page 11,
Discours préliminaire , et j'en parlerai encore dans la troisième Partie, en traitant du mécanisme commercial), on concevra qu'un produit positivement " triple" du nôtre, se trouvera "quadruple ou quintuple" [par l'addition du négatif], par l'épargne des immenses déperditions que nous commettons.
Comme les récoltes de l'Ordre combiné seront immensément supérieures aux moyens de consommation locale ou extérieure, la surabondance deviendra fléau périodique, comme aujourd'hui la disette, et tout en prodiguant aux animaux les comestibles de l'homme , on sera obligé de jeter fréquemment à la mer et aux égouts une masse de produits qui pourraient être présentés aujourd'hui sur les meilleures tables. On en fera le sacrifice sans aucun regret, parce qu'on saura que cette surabondance est nécessaire au soutien de l'Ordre combiné, cet Ordre social devant fixer sa population à un terme qui établisse superfluité habituelle et abandon d'une masse de bonnes productions. Par exemple : si la Phalange de Vaucluse recueille 50,000 melons ou pastèques, il y en aura à peu près 10,000 affectés à sa consommation, 30,000 à l'exportation et 10,000 inférieurs qu'on partagera entre les chevaux, les chats et les engrais.
Les économes répliqueront que cette Phalange doit élever un plus grand nombre de pourceaux, pour consommer son superflu ; ce serait prendre une peine inutile, puisqu'il y aura sur la masse des pourceaux un superflu comme sur la masse des melons et autres fruits. Il vaudra donc mieux employer aux engrais les fruits superflus que d'en alimenter un surcroît d'animaux dont on n'aurait aucune consommation.
Les économes observeront encore qu'il faudrait augmenter la population pour consommer cette surabondance. Mais on ne peut pas dans l'Ordre combiné élever le nombre des habitants au delà d'une proportion donnée ; et si l'on dépassait le nombre, il arriverait que les Séries seraient obstruées dans leurs fonctions ; elles tomberaient en discorde, en cohue, au lieu d'opérer en Harmonie et en Attraction. Il faudra donc que la population se limite approximativement aux proportions indiquées par la Théorie, et de là résultera ce superflu habituel qui ne pourra pas même être consommé par les animaux. Bref, l'Ordre combiné a pour propriété de donner toujours une surabondance qu'il faut rendre à la terre, comme l'Ordre incohérent donne constamment un déficit qui produit l'indigence.