‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 71 sur 201 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

semblaient n'avoir, comme celles de Turquie, guère plus d'un siècle à exister; si le désordre actuel du Globe se fût prolongé, l'Asie, l'immense Asie, tendait de toutes parts à abandonner l'Industrie. La Chine même , ce colosse de lésine et de ridicule, la Chine est dans un déclin sensible ; les dernières relations de Van- Braam nous ont bien désabusés sur sa prétendue splendeur. L'esprit social s'y dégrade depuis le mélange des Tartares ; les Hordes occupent en Chine d'immenses territoires, et, dans cet Empire si vanté pour son industrie, on trouve à quatre lieues de Pékin de belles terres presque inconnues et désertes, tandis que dans les provinces du Midi les prêtres appellent en vain le peuple à la culture; il laisse en friche de vastes contrées, et court de plus en plus à la Horde. La Horde est pour la Civilisation un volcan toujours prêt à l'engloutir: c'est une humeur invétérée, qui, à peine étouffée, fait une nouvelle éruption , qui reparaît dès qu'on cesse un instant de la traiter. Enfin cette tendance universelle des salariés à reformer la Horde ramène tous les calculs de la Politique à un seul problème : Trouver un nouvel Ordre Social qui assure aux moindres des industrieux assez de bien-être pour qu'ils préfèrent constamment et passionnément leurs travaux à V état d'inertie et de brigandage auquel ils aspirent aujourd'hui.

Tant que vous n'auriez pas résolu ce problème, la Nature vous aurait livré des assauts perpétuels ; vous n'élevez des Empires que pour servir de jouets à cette Nature qui se plaît à les abîmer dans les Révolutions ; vous n'êtes qu'un fardeau pour elle, qu'une proie dévouée à ses vengeances ; vos prodiges scientifiques n'aboutissent toujours qu'à l'indigence et aux bouleversements; vos héros, vos législateurs ne bâtissent que sur le sable ; toute la prévoyance d'un Frédéric ne peut empêcher que de faibles successeurs ne laissent ravir son épée sur son tombeau. La Civilisation n'enfante les héros présents que pour humilier les héros passés ; elle déprime l'un par l'autre ceux à qui elle dut tout son éclat ; quel sujet d'inquiétude pour les Grands Hommes qui auront à leur tour de faibles successeurs ? ne doivent-ils pas souffrir des Révolutions à venir plus qu'ils ne jouissent des triomphes présents? ne doivent-ils pas abhorrer cette perfide Civilisation qui n'attend que leur trépas pour ébranler et renverser leur ouvrage? Oui, l'Ordre civilisé est de plus en plus chancelant ; le volcan ouvert en 1789 par la philosophie n'est qu'à sa première éruption; d'autres succéderont dès qu'un règne faible favorisera les agitateurs.

La guerre du Pauvre contre le Riche a si heureusement réussi que les intrigants de tous pays n'aspirent qu'à la renouveler. En vain cherche-t-on à la prévenir ; la Nature se joue de nos lumières et de notre prévoyance; elle saura faire naître les Révolutions des mesures que nous prenons pour assurer le calme, et si la Civilisation se prolonge seulement d'un demi-siècle , combien d'enfants mendieront à la porte des hôtels habités par leurs pères! Je n'oserais présenter cette affreuse perspective si je n'apportais le calcul qui va guider la Politique dans le dédale des passions et délivrer le Monde de la Civilisation, plus révolutionnaire et plus odieuse que jamais.

Nations civilisées î tandis que les Barbares privés de vos lumières savent maintenir pendant plusieurs mille ans leurs Sociétés et leurs Institutions , pourquoi les vôtres sont-elles anéanties si promptement, et souvent dans le même siècle qui les a vues naître? Toujours on vous entendit déplorer la fragilité de vos œuvres et la cruauté de la Nature qui fait écrouler si rapidement vos merveilles. Cessez d'attribuer au temps et au hasard ces bouleversements ; ils sont l'effet " de l'impéritie de vos systèmes sociaux, " qui n'assurent point à l'indigent des moyens de travail et de subsistance. C'est pour vous amener à l'aveu de votre ignorance que la Nature promène le glaive sur vos Empires et se plaît sur leurs décombres.

Je veux être un moment l'écho de vos élégies politiques. Que sont devenus les monuments de l'orgueil civilisé? Thèbes et Babylone, Athènes et Carthage sont transformées en monceaux de cendres. Quel pronostic pour Paris et Londres, et pour ces Empires modernes dont les fureurs mercantiles pèsent déjà à la raison comme à la nature? Fatiguée de nos sociétés, elle les renverse tour à tour, elle persiffle indistinctement nos vertus ou nos crimes; les lois réputées pour oracles de sagesse et les codes éphémères des agitateurs nous conduisent également aux naufrages politiques.

Pour comble d'affronts, nous avons vu la législation grossière de la Chine et de l'Inde braver pendant 4000 ans la faux du temps, lorsque les prodiges de la Philosophie civilisée ont passé comme l'ombre. Nos sciences, après tant d'efforts pour consolider les Empires, semblent n'avoir travaillé qu'à fournir des jouets au vandalisme, qui renaît périodiquement pour détruire en peu de temps les travaux de plusieurs siècles.

Quelques monuments ont survécu, mais pour la honte de la

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