ÉPILOGUE
Trois Sociétés se partagent la Terre : ce sont la Civilisation, la Barbarie et la Sauvagerie. L'une des trois est nécessairement meilleure que les deux autres. Or, les deux imparfaites, qui ne s'élèvent pas et ne s'identifient pas à la meilleure des trois , sont atteintes de celte maladie de. Jangueur dont Montesquieu suppose avec raison que le Genre Humain est frappé.
Quant à la 3e Société qu'on suppose la meilleure et qui ne sait pas ou qui ne peut pas amener les deux autres à l'imiter, elle est évidemment insuffisante pour faire le bien du Genre Humain, puisqu'elle en laisse languir la majeure partie dans un état inférieur au sien.
En résultat, deux des trois Sociétés actuelles sont atteintes de paralysie, et la troisième d'impuissance politique. Décidez après cela auxquelles des trois Sociétés doivent se répartir ces caractères morbifiques dont le Globe entier est visiblement affecté dans son Mécanisme social.
En débattant cette thèse, vous reconnaîtrez que les deux Sociétés paralytiques sont la Sauvage et la Barbare, qui ne font aucun effort pour s'améliorer, et qui s'obstinent à croupir dans leurs coutumes bonnes ou mauvaises. Quant à la Civilisation, c'est elle qui est affligée d'impuissance politique, car on la voit s'agiter sans relâche , tenter chaque jour des innovations pour se délivrer de son mal-être.
Les Humains, en passant de l'Inertie sauvage à l'Industrie barbare et civilisée, ont donc passé de l'état d'apathie à la douleur active, car le Sauvage ne se plaint pas de son sort et ne cherche point à en changer, tandis que le Civilisé est sans cesse inquiet et rongé de désirs, même au sein de l'opulence :
« Il brûle d'un feu sans remède, u Moins riche de ce qu'il possède « Que pauvre de ce qu'il n'a pas. »
(J.-B. Rousseau.)
Apôtres de l'erreur, Moralistes et Politiques ! après tant d'indices de votre aveuglement, prétendrez- vous encore éclairer le Genre Humain ? Les Nations vous répondront : « Si vos Sciences « dictées par la Sagesse n'ont servi qu'à perpétuer l'Indigence et « les Déchirements, donnez-nous plutôt des Sciences dictées par « la Folie, pourvu qu'elles calment les Fureurs, qu'elles soulagent « les Misères des peuples. »
Ah ! loin de ce Bonheur que vous promettiez, vous n'avez su que ravaler l'Homme au-dessous de la condition des animaux. Si
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l'animal est parfois privé du nécessaire, il n'a pas l'inquiétude de pourvoir à ses besoins avant de les ressentir. Le lion, bien vêtu, bien armé, prend sa subsistance où il la trouve, et sans se mettre en peine du soin d'une famille ni des risques du lendemain. Combien son sort est préférable à celui des pauvres honteux qui fourmillent dans vos cités, à celui des pauvres ouvriers qui, privés de travail, harcelés de créanciers et de garnisaires, parviennent après tant de dégoûts à la mendicité, et promènent leurs plaies, leurs nudités et leurs enfants affamés à travers vos villes qu'ils font retentir de lugubres complaintes ! Voilà, philosophes, les fruits amers de vos Sciences : l'Indigence, et toujours l'Indigence! Cependant vous prétendez avoir perfectionné la Raison, quand vous n'avez su que nous conduire d'un abîme dans un autre. Hier vous reprochiez au Fanatisme la Saint-Barthélémy, aujourd'hui il vous reproche les prisons de Septembre ; hier c'étaient les Croisades qui dépeuplaient l'Europe, aujourd'hui c'est l'Egalité qui moissonne trois millions de jeunes gens, et demain quelque autre vision baignera dans le sang les Empires civilisés. Perfides Savants, à quelle abjection avez-vous réduit l'Homme social, et combien ïes Gouvernements les plus vantés par vous se sont montrés prudents en suspectant vos secours ! Vous fûtes toujours un objet d'effroi même pour les Souverains que vous avez comptés parmi vos disciples. Sparte vous rejetait de son sein, et Caton voulait qu'on vous chassât de Rome. De nos jours encore Frédéric disait que, s'il voulait punir une de ses provinces, il la donnerait à gouverner aux Philosophes, et Napoléon a éliminé les Classes politiques et morales du temple où siègent les Sciences utiles. Eh ! n'êtes-vous pas encore plus suspects à vous-mêmes ? Ne confessezvous pas qu'en opérant sur les Passions vous ressemblez à des enfants qui se jouent avec des artifices au milieu des barils de poudre? La Révolution française est venue mettre le sceau à cette vérité et couvrir vos Sciences d'un opprobre ineffaçable. *
Vous aviez pressenti que ces ridicules Sciences seraient anéanties dès l'instant où le doute pourrait les atteindre; aussi avezvous de concert étouffé la voix de quelques hommes qui inclinaient à la sincérité, tels que Hobbes et J.-J. Rousseau, qui entrevoyaient dans la Civilisation un renversement des vues de la Nature , un développement méthodique de tous les vices. Vous avez repoussé ces traits de lumière pour faire entendre vos jactances de perfectionnement.