PAIX PERPÉTUELLE SOUS TRENTE ANS
Article publié par Fourier dans le Bulletin de Lyon, le 25 frimaire an XII (17 décembre 1803).
Les grands événements qui ont signalé la fin du dix-huitième siècle ne sont que des bagatelles en comparaison de ceux qui se préparent. L'Europe touche à une catastrophe qui causera une guerre épouvantable, et qui se terminera par la paix perpétuelle.
A ce mot l'on se rappelle la vision de l'abbé de Saint-Pierre ; mais il ne s'agit pas ici d'up plan de pacification, il s'agit d'une crise forcée par les circonstances.
Le genre humain passera d'abord à une paix temporaire et générale, par l'effet du triumvirat continental. Il ne reste sur le continent que quatre puissances marquantes , France , Russie , Autriche et Prusse. La plus faible des quatre, la Prusse, peut être conquise et démembrée, selon l'usage établi depuis un demi- siècle, de se réunir pour écraser le plus faible. La Prusse, malgré sa belle armée, n'est qu'un État paralytique. Ouverte de toutes parts, elle sera partagée par ceux des trois autres qui voudront se liguer pour l'envahir. Elle prévoit le choc qui la menace, elle n'ose rien entreprendre. En vain grossit-elle ses armées; la pauvre Prusse ne peut pas tenir une campagne contre deux des trois puissances liguées.
Si l'une des trois grandes puissances, comme la France, se trouve embarrassée par une révolution ou autre incident, les deux autres se ligueront et attaqueront la Prusse, qui sera anéantie par une seule bataille perdue. Dès lors l'Europe sera réduite au triumvirat France, Autriche, Russie. On sait quelle est l'issue de tout triumvirat : une dupe et deux rivaux qui se déchirent. Il ost bien probable que l'Autriche jouera le rôledeLepidus. Elle se trouve resserrée entre deux prétendants. La France et la Russie partageront l'Autriche, et disputeront sur son cadavre l'empire
du globe. Ainsi, pour donner au globe la paix générale, il faut former le triumvirat par l'anéantissement de la Prusse; dix an* après il ne restera qu'un seul maître.
Je compte pour rien l'Angleterre dans cette lutte. Celui qui commandera à l'Europe enverra une armée prendre possession de l'Inde, fermera aux Anglais les ports d'Asie et d'Europe ; il fera incendier toute ville qui recevrait les produits anglais, même indirectement. Alors cette puissance purement mercantile sera anéantie sans coup férir.
Le souverain de l'Europe imposera tribut au globe entier, et établira la paix temporaire sur la terre. Il reste à savoir par quels moyens il pourra perpétuer cette paix. Avant de les expliquer, j'observe que les Philosophes, gens qui ont la vue courte, n'ont pas encore entrevu le principe de la paix temporaire. Ce principe est la formation du Triumvirat, d'où résulte le choc ultérieur et l'unité du Continent. Quel est l'empire barbare qui résisterait au maître de l'Europe? Serait-ce la Chine, que 8,000 Russes ont fait trembler, et que lord Clive se flattait de conquérir avec 20,000 Anglais? Lorsque les Romains et Charlemagne ont possédé l'Europe, ils ne pouvaient réunir le globe, parce qu'ils n'avaient pas comme nous la tactique et Part de la navigation, devant lesquels tout Empire barbare n'est qu'un pygmée.
Tout occupés de calculs mercantiles, nos savants ne s'aperçoivent pas que la civilisation marche à ce dénouement, au Triumvirat, et qu'il faudra bientôt débattre le sceptre de l'Europe. Que serviront alors les îles à sucre? Qui aura le plus de colonies sera le plus confus; tout sera la proie du Triumvir victorieux; et la France, au lieu de s'exténuer dans ses luttes coloniales et mercantiles, devra prendre ses mesures pour pouvoir tenir le dé dans le Triumvirat, dont la formation est prochaine et inévitable. Mais si la France s'arrête plus longtemps aux chimères commerciales, elle sera jouée par la Russie qui ne tardera pas trente ans à réaliser la prédiction de Montesquieu.
Je n'ignore pas combien les esprits sont prévenus en faveur de la France, et combien ses triomphes récents lui inspirent de sécurité. Mais ceux qui voient un peu plus loin, ne se laisseront, pas éblouir par cet éclat. Je pourrai démontrer dans d'autres articles que si le Triumvirat se formait dans la conjoncture actuelle, la France serait perdue. La Russie pourrait, après la chute de l'Autriche, occuper toutes ces régions situées en arrière de l'Elbe
et de l'Adriatique, et armer contre la France deux millions de soldats rassemblés dans l'Europe et l'Asie.
Voilà le coup de partie qui menace l'Occident. Et vous, publicistes, qui ne prévoyez pas cette crise, n'êtes-vous pas des enfants à renvoyer à l'école ? Combien d'autres événements se préparent et dont vous n'avez rien prévu ! Votre crédit touche à sa fin. Vous siégez dans les académies à côté des hommes qui enseignent la vérité, à côté des physiciens et géomètres ; préparezvous à rent er dans le néant. La vérité que vous cherchez depuis deux mille cinq cents ans va paraître pour votre confusion ; les sciences politiques et morales ont plus duré qu'elles ne dureront.
Fourrier, (sic.)
Fourier écrivait alors son nom avec deux R.
En reproduisant l'article précédent, la Phalange ( numéro du 1er janvier 1838) l'accompagna des détails suivants :
« A peine le magnifique article que l'on vient de lire eut-il paru que Bonaparte, alors premier consul, envoya à M. Dubois, commissaire général de la police à Lyon, l'ordie de lui donner des informations sur l'auteur. M. Ballanche, chez qui s'imprimait le Bulletin de Lyon, et à qui les renseignements furent demandés, répondit que l'auteur de l'article était un jeune commis marchand de draps, d'une maison qu'il indiqua. M. Ballanche joignit à sa déclaration l'éloge du caractère et des connaissances de Fourier, à qui il fil connaître l'attention dont il était l'objet. L'affaire n'eut pas d'autres suites et le commis marchand resta dans sa boutique.
« C'est de la bienveillante amitié de M. Ballanche lui même que nous tenons ces renseignements. M. Ballanche n'ayant pas la collection du Bulletin de Lyon, M. Consideraut lui remit les articles copiés par notre ami O. Barbier dans une collection appartenant à M. Bouchot, M. Ballanche répondit à la communication de M. Considérant par la lettre suivante, et eut l'obligeance de lui raconter ensuite tout ce que sa mémoire lui rappela de cette circonstance. »
« Mon très cher monsieur Considérant,
« Je vous remercie beaucoup de ce que vous avez bien voulu me « communiquer divers articles insérés dans le Bulletin de Lyon, vers le o commencement du siècle, par Charles Fourrier, qui alors n'avait pas cna. core publié la Théorie des quatre mouvements.
m\Jn de ces articles, intitulé Triumvirat continental, du 17 dé. em- ■ bre 1S03, attira tellement l'attention du Gouvernement, que M. Du-
« bois, alors commissaire de police, reçut immédiatement ordre de prendre « des informations sur l'auteur de l'article. M. Dubois, homme excellent « et éclaire, voulut bien me consulter à ce sujet. Je lui dis qui était « Fourrier, un homme modeste, étranger à toute espèce d'intrigue et « d'ambition, et jouissant parmi nous autres, jeunes hommes de ce temps, « d'une grande réputation de science géographique.
« Quant à l'article sur l'acceptation des lettres de change, il faut bien « remarquer : i° que l'acceptation était contraire à toutes les traditions « de réserve et de prudence du commerce de Lyon 5 2° que le Code de « commerce qui devait imposer l'acceptation comme une loi générale, n'a- « vait point encore été publié. Ce qui, au reste, fait honneur à la prévi- « sion de Fourrier, c'est que le commerce de Lyon ayant voulu persévérer « dans ses anciens usages de non-acceptation, un assez grand nombre de « maisons de Genève vint s'établir dans la ville môme pour pratiquer l'ac- • ceptation qui répugnait aux maisons lyonnaises.
« Agréez, je vous prie, mon cher monsieur Considérant, l'expression o de me» sentiments les plus distingués.
« Ballancue. »
La seconde partie de la lettre de M. Ballanche est relative à un des autres articles de Fourier, insérés dans le Bulletin de Lyon, et qui a été reproduit dans la Phalange, numéro du 1er novembre 1838. Voyez ce Numéro.
Le morceau suivant, que nous aurions intitulé Nouvelle Introduction à la Théorie des quatre Mouvements, s'il eût été placé en tète du volume, a été écrit par Fourier en 1818, dix ans après la première publication de l'ouvrage, et quatre ans avant celle du Traité de l'Association Domestique- Agricole que l'auteur préparait alors. Ce morceau a é;é imprimé déjà, du vivant de Fourier, dans la Phalange, t. 1, numéro 22, année 18 37.
[Il faut se garder, en lisant cet ouvrage, d'une erreur où tombent tous les Français; ils veulent qu'un Prospectus contienne les détails réservés à un Traité ; ils se plaignent de ne pas comprendre comment on pourra exécuter les changements annoncés. S? j'avais voulu l'expliquer, j'aurais donné un Traité et non pas un Prospectus. Il ne convenait pas de livrer d'emblée ma Théorie ; comme je n'en publie qu'une annonce, je n'y dois autre chose que des aperçus propres à piquer la curiosité et faire désirer le traité qui la satisfera.
En publiant ce livre j'avais deux buts : sonder Vopinion, et prévenir le plagiat. C'était une prise de possession, mesure nécessaire surtout en France, où l'on trouve toujours après coup vingt plagiaires qui revendiquent une découverte et accusent l'auteur même de plagiat.
J'ai donné à cet essai des formes quelquefois choquantes et des tons variés, pour masquer diverses épreuves que je faisais sur les préjugés, plus forts en France que partout ailleurs. Pour les sonder tour à tour, il a convenu de distribuer l'ouvrage comme l'habit d'Arlequin, cousu de toutes pièces et bigarré de toutes couleurs. On lui a reproché de manquer de méthode ; il a la méthode nécessaire dans un travestissement.
La première partie de l'ouvrage, la Cosmogonie, n'est pas fixe, quoique renfermant beaucoup de détails fort justes que la Théorie fixe a confirmés. Je n'ai fait qu'en 1814 la découverte du Clavier général de Création qui sert de boussole dans ce genre de calcul.
Dans le Traité de 1821, cette partie de l'ouvrage sera fixe, ainsi que les autres. J'ai rectifié à la main les erreurs notables, comme celles de la page 50.
Du reste, il y a sur ce point très peu d'erreurs conjecturales, et je puis m'étonner d'en avoir si peu commis lorsque je manquais du calcul de vérification trouvé en 1814.
Jugeons, par quelques exemples, de la ténuité de ces erreurs. J'ai porté au grand tableau le nombre des périodes sociales à 3*2 ; il est de 3 i, y compris les deux pivotales, qui ne comptent pas en mouvement; j'omettais tous les Pivots en 1807.
J'ai estimé le nombre de nos planètes à une cinquantaine, y compris les inconnues ; c'est l'erreur la plus grave. Elles ne sont que 32 en gamme sur le soleil, non compris notre lune Phœbé, qui est un astre mort, à remplacer par la petite étoile Vesta entrée pourcette fonction.
Il ne reste à découvrir que deux planètes de gamme ; ce sont. Protée, ambiguë de Saturne, et Sapho, ambiguë d'Herschell, toutes deux d'ordre mixte , et correspondant pour l'emploi à Vénus et Mars.
Il peut rester aussi quatre planètes de réserve au delà d'Herschell; tout cela n'élèverait encore le tourbillon qu'aux environs de 40 au lieu de 50. Je ne savais pas faire le compte régulier de ces astres inconnus lorsque j'en fixai approximativement l'ensemble à 50.
Une erreur de méthode assez grave est d'avoir divisé le Mouvement en quatre branches, au lieu de cinq, dont une pivotale et quatre cardinales. En 1 808, je ne connaissais pas la théorie des Pivots et je les omettais fréquemment. Cette irrégularité ne change rien, quant au fond de la Théorie générale, non plus que l'inadvertance commise en 1808 sur le mode neutre, dont je n'ai pas fait mention dans ce volume, n'en ayant découvert les emplois que six ans plus tard.
Les beaux-esprits qui firent des plaisanteries sur les quatre Mouvements auraient, certes, mieux fait de rectifier ces erreurs; ils pouvaient me prouver que j'oubliais le Mouvement aromal, et que je plaçais mal à propos le passionnel sur la ligne des quatre autres, dont il est Pivot et type.
Une science nouvelle n'arrive pas à terme du premier jet, surtout quand l'auteur est seul à l'ouvrage. Or, en 1807, je n'étais qu'à îa huitième année de la découverte ; il me restait une infinité de problèmes à résoudre pour compléter un corps de doctrine. Je ne me serais pas pressé d'entrer en scène sans quelques instances de curieux qui me demandaient au moins un aperçu; ils m'y engageaient par la crainte d'une censure dont on menaçait et qui bâillonna la France dès l'année suivante. Pour l'esquiver, je composai précipitamment cet essai.
J'avais déjà résolu quelques-uns des problèmes principaux, entre autres celui de la formation des Séries passionnelles et de la distribution d'une Phalange d'harmonie domestique, à 810 caractères contrastés. Je tenais déjà le secret de la répartition équilibrée en raison directe des masses et inverse du carré des distances.
On pouvait donc, dès cette époque, sortir de la Civilisation. Les Français ont préféré y rester; elle leur a valu, depuis, une perte de 1,500,000 têtes dans les combats, des humiliations et spoliations de toute espèce. Le tableau de ces désastres est la meilleure réponse à leurs plaisanteries, dont ils ont été si bien punis.
Les conférences que j'ai eues sur cette découverte avec des personnes de diverses nations m'ont prouvé que les Français, par leur manie de bel-esprit, leurs nombreux préjugés et leur coutume de trancher sur tout débat sans examen, sont inhabiles à l'étude de l'Attraction, dans laquelle réussissent fort bien les Allemands et les gens du Nord. Ces peuples, moins bouffis de
prétentions, peuvent se façonner au précepte de Condillac et Bacon qui conseille aux Civilisés de refaire leur entendement, oublier tout ce qu'ils ont appris des sciences incertaines.
C'est principalement en étude d'Attraction passionnelle qu'on doit rappeler ce précepte ; mais comme les Français ne sont pas gens à le goûter, il ne leur est pas possible de se familiariser avec la Nouvelle Science qui heurte tous les préjugés et en exige l'oubli. D'ailleurs, ni eux ni d'autres ne peuvent la juger sur un Prospectus borné à des aperçus sans théorie complète et à des raisonnements préparatoires.
Les journaux de Paris, tout en avouant que ces raisonnements sont bien faits, bien suivis, y ont répliqué par des railleries, selon l'usage français; mais raillerie n'est pas réfutation. Au surplus, pour payer les Français en leur monnaie, puisqu'ils n'admettent que la raillerie, je les félicite des bienfaits éclatants qu'ils ont recueillis de la Civilisation, depuis l'époque où je leur en ai indiqué l'issue, en payant sa prolongation de tant de sang et de trésors; je doute qu'ils aient les rieurs de leur côté.
Ceux qui apporteraient dans cette lecture l'esprit français, la manie de primer et ravaler un compatriote vivant, seraientdupes d'eux-mêmes; je vais le prouver par l'aperçu de deux chances de bénéfice et d'honneur que la découverte présente à la France ; je me borne à deux preuves entre cent.
1° Chance de bénéfice ; il faut la placer au premier rang pour se mettre au ton de notre siècle mercantile.
Une dette énorme pèse sur la France, dette qui, en 1820, s'élèvera à quatre milliards, aveu fait dans le sein du corps législatif. Ne serait-il pas commode pour la France de faire passer sa dette sur le compte du globe?
Mais l'Angleterre a aussi une dette; elle est de 18 milliards; disons 20 milliards au premier contre-temps et 1 milliard d'agio annuel. On sait combien les peuples sont écrasés par cette plaie. Quels horribles tableaux de mendicité nous donnent les statistiques de ce pays, grevé pourtant d'un impôt additionnel et communal de 200 millions pour secours aux indigents! L'Angleterre sera donc plus intéressée que la France à saisir le moyen de se libérer sans qu'il lui en coûte une obole ; car maintenant l'opération d'épreuve de l'Harmonie est établie sur de nouveaux procédés qui exempteront un souverain de tout risque et de tous frais. A ce prix, comment l'Angleterre hésiterait-elle sur une épreuve dont
NOTES Ef ADDITIONS. 321
le succès éventuel la délivrerait de sa dette colossale, et dont le succès assurerait encore une foule d'économies matérielles qui seront mathématiquement démontrées?
Or, si l'xVngleterre prend l'initiative d'épreuve que lui commande impérieusement le poids de sa dette, quelle sera la contusion de la France qui aurait pu s'approprier cet avantage, cet affranchissement de sa dette, en traitant son inventeur avec les égards dus à un homme qui ne demande pas de confiance prématurée, mais seulement l'examen et l'épreuve de nulle dépense pour tout souverain de 500,000 habitants, comme celui de Darmstadt?
Les sceptiques vont répliquer : « On ne voit pas quels sont les moyens d'exécution de l'auteur.» Eh! comment les verrait-on dans un prospectus fait en 1807, puisque les principaux progrès de la Théorie ont eu lieu de 1814 à 1817? Ils régularisent et complètent la Science et les moyens d'enseignement. Il ne reste plus, pour en assurer le succès, qu'à donner tout le temps convenable à la confection du Traité, et l'appuyer du tableau des intérêts de chaque souverain, de chaque nation, de chaque homme riche, à tenter la facile épreuve de l'initiative d'harmonie.
2° Chance d'honneur. Les Français sont accusés de ne savoir que perfectionner et non inventer, d'être avortons en génie. S'ils tenaient à laver leur nation de ce reproche, ils seraient flattés de voir qu'un des leurs jette le gant au monde savant, prétend que les Newton, les Keppler, qui croient avoir découvert les lois du Mouvement, n'en ont mis au jour que la cinquième branche, et qu'un Français va dévoiler les quatre autres. Sur cette annonce ils devraient à ma Théorie une protection provisoire et subordonnée à l'engagement de fournir un Traité régulier, pleinement compatible avec l'expérience, et appliqué aux sciences fixes, aux connaissances positives.
Les Français en jugent tout autrement; ils ne voient dans cette affaire que le plaisir trivial de ravaler un des leurs, de l'attaquer sous le rapport delà rhétorique, lorsqu'il ne s'agit que de juger l'esprit inventif et d'attendre l'Exposé dogmatique.
Ce n'est pas une tâche facile à remplir. La seule ébauche du corps de doctrine vient de me coûter seize mois, pendant lesquels je n'ai fait que dégrossir un tiers de l'ouvrage. A la vérité, c'était la partie la plus épineuse et embarrassante par la quantité de problèmes; le reste en est moins hérissé, et c'est un travail de deux
ans dont je puis répondre à jour fixe pour 1820 on 1821, y compris une année à donner à la révision et correction.
Si, à cette époque, je publie un traité suffisant, et que la découverte des lois intégrales du Mouvement soit bien constatée, quelle sera la confusion des Français de classe savante en voyant qu'ils ont élevé aux nues l'inventeur de la cinquième branche, l'inventeur partiel, Newton, bien digne des plus grands honneurs, et que leur compatriote, inventeur des lois intégrales qui comprennent tout l'ensemble du Mouvement dans les cinq branches, n'a trouvé chez eux que railleries, découragement, vexation, à tel point qu'il a été obligé de se retirer en pays étranger pour y publier. Je m'y retirerai dès l'an 1819.
La France alors voudra, selon son usage, revendiquer l'honneur d'invention, comme elle revendique aujourd'hui la vaccine, le bateau à vapeur, enfin jusqu'aux soupes-Rumfort. Que ne revendique-t-elle pas ? La détraction et le plagiat vont de pair ; elle veut bafouer tous les inventeurs et s'arroger après coup le mérite de l'invention. Je lui donnerai le démenti : je prouverai qu'elle n'a travaillé qu'à me rebuter; que, si j'eusse cédé aux insinuations et aux sarcasmes, j'aurais lâché prise, et le monde serait privé de la Théorie intégrale du Mouvement.
Alors ceux qui auront résisté au mouvement, opiné à attendre le Traité avant de condamner l'inventeur, pourront reconnaître combien l'on est dupe de juger une invention avant qu'elle soit publiée, et de la juger sur un prospectus incomplet, donné quand la Théorie n'avait fait que moitié des progrès auxquels elle est parvenue aujourd'hui.
Eh! quels jugements ont-ils portés? Ne pouvant rien dire sur les moyens d'exécution que je ne communiquais pas, ils se sont pris au style et à la méthode. Qu'importe le style en fait de découvertes! Si un homme apporte une nouveauté immensément utile, comme la boussole nautique, n'est-il pas indifférent qu'il s'exprime en patois, pourvu qu'il donne le bien qu'on désire, un moyen efficace de s'orienter dans l'obscurité et dans les mines?
C'est un travers de notre siècle, et surtout de la France, que d'exiger partout des talents oratoires qui ne sont utiles que dans certains emplois. 11 n'y a qu'une chose à exiger de moi : une Théorie complète sur l'art de développer et mécaniser toutes les passions dans une Phalange de 144 Séries passionnelles, modulant par les 810 caractères du clavier général. Je n'ai posé que ce
problème ; je ne dois que cette solution. Fût-elle donnée en patois, j'aurai payé ma dette. La philosophie aura-t-elle pareil mérite? A-t-elle résolu un seul de ces problèmes, depuis les collectifs, ceux du Bonheur social et de l'Unité des nations, jusqu'aux partiels, comme l'extirpation de l'indigence, de la fourberie, etc. ? Elle a échoué sur tous, malgré son attirail de style, de méthode, etc. Il faut donc d'autres armes pour forcer la Nature et lui ravir son secret.
Il sera pleinement dévoilé par le Traité du Mouvement intégral ou des cinq divisions, savoir : le Passionnel ou type qui est Pivot des quatre Mouvements cardinaux, de l'Instinctuel, de l'Aromal, de l'Organique, et du Matériel ou newtonien. En attendant le Traité qui les présentera en cadre unitaire, si l'on veut tirer quelque fruit de cette annonce, il faut se rappeler :
1° Que tout défaut de style ou de méthode est insignifiant dans un inventeur, puisqu'on ne peut exiger de lui qu'une découverte utile. On est rassasié d'agréables inutilités; la rhétorique et le bel-esprit courent les rues. Il faut donc dispenser de ces colifichets celui qui donnera l'utile scientifique, la Théorie d'Unité passionnelle ou sociale ;
2° Qu'ici l'inventeur est d'autant mieux exempt de tributs oratoires qu'il est habitué de commerce, étranger aux sciences et aux lettres. Il est d'autant plus louable de braver la critique et les dégoûts, et d'user de ses propres moyens pour mettre au jour l'invention dont le sort l'a favorite;
3° Que les sciences les plus exactes, les mathématiques, ne s'étant développées que par degrés, on doit fort peu exiger dans un livre d'initiation et d'aperçus d'une nouvelle science ; on doit se contenter d'un germe évident de découverte , germe qui est plus que constaté dans ce Prospectus, où l'on trouve déjà d'amples indices d'un secret dérobé à la nature, et manqué par nos sciences philosophiques ou répressives de la nature ;
4° Que depuis ce Prospectus il s'est écoulé dix ans, pendant lesquels la Théorie a pris, surtout en 1814, un tel accroissement que l'auteur peut, sans jactance, promettre sous trois ans un corps de doctrine très satisfaisant ;
5° Qu'enfin l'auteur, loin de quêter les suffrages des Français, ne veut ni traiter avec eux ni publier chez eux ; et on se trompera fort si on le considère comme cherchant à faire des prosélytes
sur cet aperçu incomplet, retiré de la circulation, qu'il ne livre qu'à regret et pour ne pas paraître désobligeant.
Telles sont les considérations à présenter aux sceptiques et détracteurs. Quant aux juges impartiaux, il ne s'agit que de les rassurer sur les défiances auxquelles l'esprit français s'abandonne trop légèrement par dédain de ses compatriotes Si, au lieu de me signer Fourier, je signais Fourington, tout Français me proclamerait un sublime génie qui va surpasser Newton, enlever le voile dont ce grand homme n'a su que soulever un coin. Passons sur ce travers national, et rassurons les gens bien intentionnés, en leur donnant un gage de succès tiré des facilités d'exécution. 11 y a 3,000 candidats de fortune ou de pouvoir, gens dont chacun peut faire l'épreuve de la Phalange d'Harmonie, et devenir par cette épreuve monarque héréditaire du globe. C'est un sceptre dont les attributions n'ont aucun rapport avec celles des Souverains partiels régissant chaque Empire, sceptre qui sera conféré par la Hiérarchie Sphérique à l'individu qui aura notoirement opéré la délivrance du globe et l'avènement aux destinée? sociales par la fondation du canton d'épreuve de l'Harmonie.
Chacun des 3,000 candidats peut prétendre à ce poste éminent, en employant à cette fondation, très lucrative en sens pécuniaire, le quart des sommes qu'on dépense chaque jour en profusions inutiles, en fausses spéculations ou luttes d'amour-propre, ou même en déperditions nécessaires que préviendrait l'Harmonie ; telles sont les aumônes.
Par exemple, en Angleterre, une seule branche d'aumône, te* secours publics fournis aux indigents, absorbent annuellement 8 millions sterling, soit 200 millions de France. Cette taxe des pauvres est un des nombreux fardeaux dont on serait dégagé en affectant seulement un demi-million de France à former le noyau de souscription pour fonder le canton d'essai de l'Harmonie.
Passons aux aperçus tirés des prodigalités ou déperditions individuelles.
Marialva dépense à Vienne, en 1817, un million de florins (2,400,000 fr.) à une fête de mariage ; qu'il en avance le quart sur garantie territoriale pour fonder l'Harmonie, et il devient monarque héréditaire du globe. Observons bien que avancer n'est pas dépenser, et que le fondateur, les actionnaires d'un canton
d'Harmonie, sont aussi bien à couvert qu'un prêteur sur nantissement.
Burdett a, dit-on, semé plus d'an demi-million de France pour atteindre au médiocre poste de député; ne peut-il pas, pour obtenir le trône héréditaire du monde , avancer sur garantie la somme qu'il dépense en pure perte pour le grade temporaire de député ?
Labanoff, à Pétersbourg, fait construire un palais qui coûtera 16 millions de France. Il se ferait monarque héréditaire du globe avec l'avance d'un 32e de ce qui sera dépensé à un édifice ruineux pour sa famille ; car il nécessitera un train de maison à ruiner, sinon le prince actuel, au moins son successeur.
Dans la classe moyenne, dans le commerce, on voit de même de folles entreprises absorber des millions. Cabarrus de Bayonne s'engage avec le banqueroutier Tassin pour 1 ,300,000 francs bien perdus pour lui. S'il aventure au delà d'un million pour gagner une provision de 2 ou 3 cent pour cent, il peut bien placer avec garantie un demi-million dans l'entreprise de l'Harmonie, qui lui vaudrait le trône du monde et le remboursement sur le pied de 144 capitaux pour i, à lui et à tous les actionnaires.
Avis à ceux qui convoitent les grandeurs et le bénéfice à la fois. Que d'intrigues pour s'élever au rôle précaire de ministre : Le trône du monde tend les bras à tout ambitieux qui voudra l'obtenir par une opération exempte de tout risque.
Ajoutons une particularité bien séduisante pour les coopérateurs. Il y aura à distribuer environ 115 à 120 Empires de surface égale à la France, puis des couronnes d'ordre supérieur ou inférieur, le tout à prendre sur les petits Etats non ralliés en grandes masses, comme ceux de l'Afrique intérieure, auxquels on donnera des empereurs, puis sur les terres incultes contenant les trois quarts du globe , et dont la Hiérarchie Sphérique traitera pour colonisation qu'elle peut seule effectuer par voie d'Attraction. Le mode actuel de fondation des colonies, l'émigration de misérables poussés par la famine, sera impraticable du moment où il existera un état de bonheur général ; il faudra donc, pour coloniser, recourir à la voie d'Attraction ou d'émigration attrayante, qui ne pourra être mise en jeu que par la Hiérarchie Sphérique, et non par les souverains partiels. Cette nécessité où l'on se trouvera de recourir à la Hiérarchie Sphérique, pour coloniser et porter le globe au complet, sera pour elle un gage certain de la propriété
d'environ 120 trônes impériaux à distribuer à ceux qui auront servi la cause du genre humain en provoquant ou aidant l'épreuve de l'Harmonie sur un canton de mille habitants.
Elle ne sera pas moins riche en bénéfices pécuniaires : la colonisation, à caver au plus bas, doit lui rendre successivement quatre mille milliards, par la rétrocession des terrains colonisés, que les colons paieront en annuités. Avec une telle fortune il ne lui en coûtera guère de prendre à son compte la dette d'Angleterre, fûtelle le double, et de rembourser à 144 pour un la somme affectée à l'opération, dans le cas où elle serait faite par un particulier aidé de souscripteurs et de coactionnaires.
Quand ces assertions seront démontrées arithmétiquement et irrésistiblement, quand on verra que la métamorphose du monde social ne tient qu'au facile essai d'une Phalange d'Harmonie, on aura plus qu'on ne voudra de souverains, ministres ou particuliers qui se disputeront l'initiative.
L'empereur Alexandre donne 500,000 fr. aux pauvres de Glaris; qu'il les avance sur hypothèque, pour devenir omniarque du globe. Il affecte 60 millions à construire l'église Saint-Sauveur ; qu'il en distraie 800,000 fr. pour noyau d'actions du canton de fondation; il aura, outre l'omniarcat du globe, outre l'honneur d'être libérateur du genre humain, l'avantage de faire payer par le globe le double des frais de l'église, 120 millions , pour l'avance des 840,000 fr. qu'il aura distraits sur garantie. Combien d'autres motifs plus brillants à faire valoir! Je me borne à ceux d'intérêt, les seuls en crédit chez les Civilisés.
Il est un écueil pour les âmes faibles, un piège contre lequel il faut les prémunir ; c'est la fausse honte, la crainte de l'opinion et des zoïles, qui, jusqu'au dernier moment, rebuteront, assailliront le fondateur, prétendront qu'il est dupe d'une vision, qu'il y a folie d'ajouter foi à une théorie qui contredit 400,000 tomes de perfectibilité philosophique , d'où naissent l'indigence et la fourberie.
C'est ici qu'on doit sentir la nécessité d'un bon système de preuves, le besoin d'y donner tout le temps convenable, de ne rien précipiter, et ne pas publier chez les zoïles parisiens, dont les gazetiers ne jugent favorablement que celui qui laisse un rouleau de louis sur leur cheminée.
Quant aux autres nations, elles ont sans doute leur part des faiblesses humaines et surtout de l'amour-propre; j'ai ménagé les
moyens de le mettre à couvert par une opinion qui garantira le fondateur des traits de la critique.
Voici quel thème il pourra adopter :
Il pourra feindre de négliger comme suspect et romanesque tout ce qui tient à l'harmonie passionnelle des Séries ( non expliquées dans ce volume ), et ne s'attacher dans leur tableau qu'aux avantages purement matériels , étayés de preuves arithmétiques et péremptoires. Us composent trois branches : 1° culture combinée, 2° ménage combiné, 3° logement combiné. Lesdites associations, impraticables entre dix et vingt familles, sont pleinement praticables entre 200 familles inégales en fortune et considérées comme une petite ville.
Le candidat de fondation pourra donc prendre un masque de mode, la philosophie perfectibilisante, et dire :
« Je n'ajoute pas foi à l'ensemble de la théorie, à cette unité « passionnelle de 144 Séries, à ce prestige d'un concert de 810 « caractères distribués par octaves comme un jeu d'orgues. C'est « l'écart d'imagination d'un inventeur que des succès réels ont « emporté au delà des bornes; mais distrayant de ses calculs la « portion suspecte d'illusion , j'en adopte seulement les disposi- « tions matérielles , dont le compte arithmétique établi démontre « un bénéfice du trentuple relatif , ou faculté de mener avec « 1,000 fr., dans cette Exploitation combinée, le train dévie qui « coûterait 30,000 fr. en Civilisation ; puis d'obtenir de ce Nouvel « Ordre industriel une foule d'améliorations morales , comme « l'extirpation de l'indigence, de la fourberie et du larcin entre les « coopérateurs ; l'économie prodigieuse de temps, de bras, de ma- « chines et de denrées; une réduction considérable sur la somme « de maladies inhérentes au régime industriel et domestique des « Civilisés. »
C'est ainsi que le fondateur pourra se travestir en économiste moral, pour ne pas se ranger sous les drapeaux d'un inventeur anti-philosophe qui a l'audace d'enlever la plus belle palme aux savants, et de faire dans le fond de sa province une magnifique découverte, pendant que les virtuoses de Paris se battent vainement les flancs pour inventer quelque chose de neuf.
Le Fondateur, dans cette hypothèse, jouerait à mon égard le rôle de sévère critique, séparant le bon or du faux ; en cédant ainsi quelque terrain aux sceptiques, ils se concilierait l'opinion, figurerait en perfectibiliseur de Civilisation perfectible, en intro-
dueteur d'une nouvelle philosophie économico-morale; on sait qu'il en faut une nouvelle à chaque génération, comme un almauach nouveau chaque année.
Au moyen de cette apparente scission avec ma doctrine passionnelle, le fondateur, au premier instant, recueillera de ma découverte plus de gloire que moi-même, et mon ouvrage ne semblera que le fumier d'Ennius, d'où un Virgile philosophique aura su tirer des perles.
Nouveau triomphe pour lui ; s'il veut encenser en toutes lettres le minotaure parisien, le monopole de la perfectibilité de la raison par les idéologues, et les perfectibilités du commerce par les économistes, il devra, dans son manifeste de fondation, déclarer qu'il a puisé son plan non pas dans ma Théorie, qui n'envisage que la superficie des choses, mais dans les torrents de lumière des économistes et les profondes profondeurs des idéologues; et pour remplir tous les lecteurs parisiens des plus douces espérances, il assurera que cette fondation a pour but de donner un nouveau lustre à la philosophie du commerce, et de prouver au monde que les sensations naissent des idées par les perceptions d'intuition de la cognition de la volition du bien du commerce et de la charte.
Avec quelques lignes de ce jargon en vogue, il ravira tous les cœurs académiques et sera proclamé !a colonne de la saine métaphysique, l'oracle des grandes vérités du commerce économicomoral, et le vrai perfectibiliseur du perfectibilisantisme de Civilisation perfectible.
Entre temps le bon apôtre fera ses dispositions pour mener de front l'essai du matériel et du passionnel, et courir la chance du double succès. Combien de candidats spéculeront sur ce masque de défiance partielle pour tenter la conquête du sceptre universel, entre autres les princes qui gémissent en secret d'avoir perdu des trônes! Quelle occasion de revanche! ceux qui les ont détrônés deviendraient leurs subalternes.
Dire que ces perspectives et autres non décrites séduiront un trentième des candidats, 100 sur 3,000, ce n'est sans doute pas exagérer; or, il n'en faut pas 100, il suffit d'un seul; et pour apprécier mes moyens de déterminer l'un des 3,000, il faut attendre que je présente un Traité suffisant ; il faut, je le répète, se garder d'établir l'augure sur un Prospectus partiel, et antérieur aux découvertes de 1814.
On doit donc envisager cet embryon comme les statues grossières des Égyptiens ; aucun de nos élèves ne voudrait les avoir faites. Cependant elles ont du prix comme germe de l'art et gage des progrès qu'il devait faire.
Dans le même sens, loin de gloser sur les côtés faibles de ce livre, il serait plus sage de s'étonner qu'à la huitième année j'aie déjà pu réunir tant de parcelles du calcul de l'Harmonie, auquel je n'avais donné que deux années franches et quelques moments perdus. 11 faut s'étonner que les contemporains n'aient pas vu dans ce prélude les indices d'une grande découverte à poursuivre, d'une Science passionnelle absolument neuve et dont tout juge équitable eût opiné à encourager la publication. ]