‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 19 sur 98 · INDICES ET MÉTHODES QUI CONDUISIRENT A LA DÉCOUVERTE ANNONCÉE · texte numérisé non relu

INDICES ET MÉTHODES QUI CONDUISIRENT A LA DÉCOUVERTE ANNONCÉE

Je ne songeais à rien moins qu'à des recherches sur les Destinées ; je partageais l'opinion générale qui les regarde comme impénétrables, et qui relègue tout calcul sur cet objet parmi les visions des astrologues et des magiciens. L'étude qui m'y achemina ne roulait que sur des problèmes industriels ou politiques dont je vais donner quelque notion.

Depuis l'impéritie dont les Philosophes avaient fait preuve dans leur coup d'essai, dans la révolution française, chacun s'accordait à regarder leur science comme un égarement de l'esprit humain; les torrents de lumière politique et morale ne semblaient plus que des torrents d'illusions. Eh! peut-on voir autre chose dans les écrits de ces savants, qui, après avoir employé vingtcinq siècles à perfectionner leurs théories, après avoir rassemblr toutes les lumières anciennes et modernes, engendrent pour leur début autant de calamités qu'ils ont promis de bienfaits, et font décliner la société civilisée vers l'état barbare?

Tel fut l'effet des cinq premières années pendant lesquelles la France subit l'épreuve des théories philosophiques.

Après la catastrophe de 1793, les illusions furent dissipées, les sciences politiques et morales furent flétries et décréditées sans retour. Dès-lors on dut entrevoir qu'il n'y avait aucun bonheur à espérer de toutes les lumières acquises, qu'il fallait chercher le bien social dans quelque nouvelle science, et ouvrir de nouvelles routes au génie politique ; car il était évident que ni les Philosophes

ni leurs rivaux ne savaient remédier aux misères sociales, et que, sous les dogmes des uns ou des autres, on verrait toujours se perpétuer les fléaux les plus honteux, entre autres l'indigence.

Telle fut la première considération qui me fit soupçonner l'existence d'une Science Sociale encore inconnue et qui m'excita à en tenter la découverte. Loin de m'effrayer de mon peu de lumières je n'entrevis que l'honneur de saisir ce que vingt -cinq siècles savants n'avaient pas su découvrir.

J'étais encouragé par les nombreux indices d'égarement de la raison et surtout par l'aspect des fléaux dont l'industrie sociale est affligée : l'indigence, la privation de travail, les succès de la fourberie, les pirateries maritimes, le. monopole commercial, l'enlèvement des esclaves, enfin tant d'autres infortunes dont je passe l'énumération, et qui donnent lieu de douter si l'industrie civilisée n'est pas une calamité inventée par Dieu pour châtier le genre humain.

De là je présumai qu'il existait dans cette industrie quelque renversement de l'ordre naturel ; qu'elle s'exerçait peut-être d'une manière contradictoire avec les vues de Dieu ; que la ténacité de tant de fléaux pouvait être attribuée à l'absence de quelque disposition voulue par Dieu et inconnue de nos savants. Enfin, je pensai que, si les sociétés humaines sont atteintes, selon l'opinion de Montesquieu, « d'une maladie de langueur, d'un vice intérieur, d'un « venin secret et caché, » on pourrait trouver le remède en s'écartant des routes suivies par nos sciences incertaines qui avaient manqué ce remède depuis tant de siècles. J'adoptai donc pour règle dans mes recherches le Doute absolu et l'Écart absolu. Il faut définir ces deux procédés, puisque personne avant moi n'en avait l'ait usage.

1° Le Doute absolu. Descartes en avait eu l'idée ; mais tout en vantant et recommandant le doute, il n'en avait fait qu'un usage partiel et déplacé. Il élevait des doutes ridicules, il doutait de sa propre existence, et il s'occupait plutôt à alambiquer les sophismes des anciens qu'à chercher des vérités utiles.

Les successeurs de Descartes ont encore moins que lui fait usage du Doute; ils ne l'ont appliqué qu'aux choses qui leur déplaisaient ; par exemple, ils ont mis en problème la nécessité des religions parce qu'ils étaient antagonistes des prêtres ; mais ils se seraient bien gardés de mettre en problème la nécessité des sciences politiques et morales qui étaient leur gagne-pain, et qui sont aujour-

d'hui reconnues bien inutiles sous les gouvernements forts, et bien dangereuses sous les gouvernements faibles.

Comme je n'avais de rapport avec nul parti scientifique, je résolus d'appliquer le Doute aux opinions des uns et des autres indistinctement, et de suspecter jusqu'aux dispositions qui avaient l'assentiment universel. Telle est la Civilisation, qui est l'idole de tous les partis philosophiques et dans laquelle on croit voir le terme de la perfection. Cependant, quoi de plus imparfait que cette Civilisation qui traîne tous les fléaux à sa suite? quoi de plus douteux que sa nécessité et sa permanence future? N'est-il pas probable qu'elle n'est qu'un échelon dans la carrière sociale? Si elle a été précédée de trois autres sociétés, la Sauvagerie, le Patriarcat et la Barbarie, s'ensuit-il qu'elle sera la dernière parce qu'elle est la quatrième? n'en pourra-t-il pas naître encore d'autres, et ne verrons-nous pas un cinquième, un sixième, un septième Ordre social qui seront peut-être moins désastreux que la Civilisation, et qui sont restés inconnus parce qu'on n'a jamais cherché à les découvrir? 11 faut donc appliquer le Doute à la Civilisation, douter de sa nécessité, de son excellence et de sa permanence. Ce sont là des problèmes que les philosophes n'osent pas se proposer, parce qu'en suspectant la Civilisation ils feraient planer le soupçon de nullité sur leurs théories, qui toutes se rattachent à la Civilisation, et qui tomberaient avec elle du moment où l'on trouverait un meilleur Ordre Social pour la remplacer.

Les Philosophes sont donc restreints au Doute partiel, parce qu'ils ont des livres et des préjugés corporatifs à soutenir; et de peur de compromettre les livres et la coterie, ils ont escobardé de tout temps les problèmes importants. Pour moi qui n'avais aucun parti à soutenir, j'ai pu adopter le Doute absolu et l'appliquer d'abord à la Civilisation et à ses préjugés les plus invétérés.

2° L'Écart absolu. J'avais présumé que le plus sûr moyen d'arriver à des découvertes utiles, c'était de s'éloigner en tout sens des routes suivies par les sciences incertaines, qui n'avaient jamais fait la moindre invention utile au corps social, et qui, malgré les immenses progrès de l'industrie, n'avaient pas même réussi à prévenir l'indigence. Je pris donc à tâche de me tenir constamment en opposition avec ces sciences; en considérant la multitude de leurs écrivains, je présumai que tout sujet qu'ils avaient traité devait être complètement épuisé, et je résolus de ne

m'attacher qu'à des problèmes qui n'eussent été abordés par aucun d'entre eux.

En conséquence, j'évitai toute recherche sur ce qui touchait aux intérêts du trône et de l'autel, dont les philosophes se sont occupés sans relâche depuis l'origine de leur science : ils ont toujours cherché le bien social dans les innovations administratives ou religieuses; je m'appliquai, au contraire, à ne chercher le bien (jue dans des opérations qui n'eussent aucun rapport avec l'administration ni le sacerdoce, qui ne reposassent que sur des mesures industrielles ou domestiques , et qui fussent compatibles avec tous les gouvernements sans avoir besoin de leur intervenrion.

En suivant ces deux guides, le Doute absolu sur tous les préjugés, et VÉcart absolu de toutes les théories connues, je ne pouvais manquer de m'ouvrir quelque nouvelle carrière, si aucune il en était; mais je ne m'attendais nullement à saisir le calcul des Destinées. Loin de prétendre si haut, je ne m'exerçai d'abord que sur des problèmes très ordinaires, dont les deux principaux furent Y Association agricole et la répression indirecte du monopole commercial des insulaires. Je cite ces deux problèmes, parce qu'ils tiennent l'un à l'autre et se résolvent l'un par l'autre. On ne peut pas abattre indirectement le monopole des puissances insulaires sans opérer l'association agricole; et vice versa, sitôt qu'on trouve le moyen d'effectuer l'association agricole, elle opère sans coup férir l'anéantissement du monopole insulaire, des pirateries, de l'agiotage, de la banqueroute, et autres fléaux qui pèsent sur l'industrie.

Je me hâte de mettre en avant ces résultats pour jeter quelque intérêt sur le problème de Yassociation agricole, qui semble si indifférent que les savants n'ont jamais daigné s'en occuper.

Ici j'invite le lecteur à se rappeler que j'ai jugé nécessaire de lui donner connaissance des calculs qui préparèrent ma découverte. En conséquence, je vais disserter sur un sujet qui paraîtra bien dépourvu de rapport avec les Destins; c'est Y Association agricole. Moi-même, lorsque je commençai à spéculer sur cet objet, je n'aurais jamais présumé qu'un si modeste calcul pût conduire à la théorie des Destinées; mais puisqu'il en est devenu la clef, il est indispensable que j'en parle avec quelque étendue^

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