PREVENTIONS GENERALES DES CIVILISES
Lorsque j'apporte l'invention qui va délivrer le genre humain du chaos civilisé, barbare et sauvage, lui assurer plus de bonheur qu'il n'en eût osé souhaiter, et lui ouvrir tout le domaine des mystères de la nature, d'où il se croyait à jamais exclu, la multitude ne manquera pas de m'accuser de charlatanerie, et les hommes sages croiront user de modération en me traitant seulement de visionnaire.
Sans m'arrêter à ces petits assauts auxquels tout inventeur doit s'attendre, j'essaie de disposer le lecteur à l'impartialité.
Pourquoi les inventeurs les plus célèbres, comme Galilée, Colomb et tant d'autres, furent-ils persécutés ou tout au moins ridiculisés avant d'être écoutés? Il en est deux causes principales : V Infortune générale et V Orgueil scientifique.
1° L'Infortune générale. Si une invention promet du bonheur, on craint de se livrer à l'espoir d'un bien qui paraît incertain; on repousse une perspective qui vient réveiller des désirs mal éteints, aigrir par des promesses trop brillantes le sentiment des priva-
lions actuelles. Ainsi l'indigent qui gagne inopinément une fortune, une succession, refusera d'en croire la première annonce; il rebutera le porteur de ce gracieux message et l'accusera d'insulter à sa misère.
Tel est le premier obstacle que je vais éprouver en annonçant au genre humain qu'il va passer tout entier à un immense bon heur, dont il avait perdu tout espoir pendant cinq mille ans de misères sociales qu'on croyait sans remède. Je serais mieux accueilli si j'annonçais un bien-être médiocre; c'est ce qui me décide à atténuer beaucoup les tableaux du bonheur prochain. Lorsqu'on en connaîtra toute l'étendue, on s'étonnera que j'aie eu la patience de temporiser et différer la publication , que j'aie pu mettre tant de réserve et prendre un ton si glacial dans l'annonce d'un événement qui doit exciter tant d'enthousiasme.
2° L'Orgueil scientifique sera le second obstacle contre lequel j'aurai à lutter. Toute invention trop brillante est jalousée par ceux qui pouvaient la faire ; on s'indigne contre l'inconnu qui s'élève par un coup de hasard au faîte de la renommée; on ne pardonne pas à un contemporain de pénétrer des mystères que chacun pouvait pénétrer avant lui; on ne lui pardonne pas d'éclipser tout à coup les lumières acquises et de laisser bien loin en arrière les savants les plus illustres. Un tel succès devient un affront pour la génération existante; on oublie les bienfaits que va donner la découverte pour ne songer qu'à la confusion dont elle couvre le siècle qui l'a manquée, et chacun avant de raisonner veut venger son amour-propre offensé. Voilà pourquoi l'on ridiculise et persécute l'auteur d'une brillante invention avant de l'avoir examinée et jugée.
On ne jalousera guère un Newton, parce que ses calculs sont si transcendants que le vulgaire scientifique n'y avait aucune prétention ; mais on attaque, on déchire un Christophe Colomb, parce que son idée de chercher un nouveau continent était si simple que chacun pouvait la concevoir comme lui. Dès lors on s'accorde à traverser l'inventeur, à empêcher l'essai de ses idées.
J'use d'un exemple pour rendre plus sensible cette malignité générale des Civilisés envers les inventeurs.
Lorsqu'un pape ignorant lançait contre Colomb les foudres de l'Église et de l'opinion, ce pape n'était-il pas le plus intéressé à voir réussir le plan de Colomb? Sans doute; car à peine l'Ame rique fut-elle connue que le pontife distribuait des empires dans
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ce nouveau monde, et trouvait fort commode de profiter d'une découverte dont la seule idée avait excité toute sa colère. Le chef de l'Église, dans cette inconséquence, était le portrait de tous les hommes ; ses préjugés et son amour-propre l'aveuglaient sur ses intérêts. S'il eût raisonné, il eût " compris " que le Saint-Siège, pouvant à cette époque distribuer la souveraineté temporelle des terres inconnues et les soumettre à son empire religieux, était intéressé sous tous les rapports à encourager la recherche d'un nouveau continent. Mais le pape et son conseil ne raisonnèrent point, par excès d'amour-propre. C'est une petitesse commune à tous les siècles et à tous les individus; c'est un contre-temps qui poursuit tout inventeur ; il doit s'attendre à être persécuté en proportion de la magnificence de sa découverte, surtout s'il est un homme profondément obscur, et qui ne soit recommandé par aucune production antérieure aux connaissances dont le hasard lui livre la clef.
[Si j'avais affaire à un siècle équitable, qui cherchât franchement à pénétrer les mystères de la nature, il serait aisé de lui prouver que les Newtoniens n'ont expliqué qu'à demi les lois de la branche de mouvement qu'ils ont traitée, la sidérale.
En effet, ils resteront muets si on les interroge sur le système distributif des astres; leur plus docte continuateur, Laplace, ne pourra pas donner ombre de solution sur les problèmes suivants :
Quelles sont les règles du placement sidéral, des rangs et postes assignés aux astres ?
Pourquoi Mercure est-il le premier?
Pourquoi Herschel est-il si loin du soleil, plus petit que Saturne ? et Jupiter ne devrait-il pas être plus près du foyer?
Quelle est la cause du plus ou du moins d'excentricité des orbites?
Quelles sont les règles d'accolade ou conjugaison?
Pourquoi certains astres se conjuguent-ils en lunes et sur une pivotale, comme les satellites de Jupiter, Saturne et Herschel?
Pourquoi d'autres, comme Vénus, Mars, etc., sont-ils en orbite libre?
Pourquoi Herschel, seize fois plus petit que Jupiter, a-t-il huit lunes et Jupiter quatre seulement? Ne serait-ce pas au colossal Jupiter à porter le grand nombre de lunes? Il pourrait, selon sa dimension, en régir seize fois plus qu'Herschel. Cette répartition
est étrangement contraire au théorème de l'attraction en raison directe des masses.
Pourquoi , en vertu de ce théorème, l'énorme Jupiter n'attiret-il pas et ne se conjugue-t-il pas les quatre petits astres, Junon, Cérès, Pallas et Vesta, si rapprochés de lui? En se les adjoignant il n'en porterait que huit comme Herschel, seize fois plus petit; ce fardeau serait encore bien minime pour lui.
Pourquoi Saturne a-t-il des anneaux lumineux et Jupiter point, quoique Saturne reçoive de ses sept lunes plus de lumière que Jupiter de ses quatre?
Pourquoi la terre a-t-elle une lune et Vénus point?
Pourquoi notre lune, Phœbé, n'a-t-elle pas, comme Vénus et nous, d'atmosphère?
Quelle est la différence de fonctions entre les astres conjugués ou satellites, comme Phœbé, les conjuguants ou lunigères, comme la Terre, Jupiter, les isolés, comme Vénus, Mars, Mercure, Vesta?
Quels sont les changements qu'a subis et que subira le système distributif des planètes ?
Quelles sont les planètes inconnues? où sont-elles stationnées? où faut-il les chercher? Quelle est leur dimension, leur emploi?
Sur vingt pages de pareilles questions nos savants resteront muets ; ils n'ont donc aucune notion sur le distributif, ils ignorent en majeure partie les lois du mouvement sidéral, qu'ils se flattent d'avoir expliquées.
Et moi, qui depuis mes découvertes de 1814 réponds pertinemment à toutes ces questions, n'ai-je pas rempli la tâche que les Newloniens ont ébauchée et non remplie?
Cette pleine connaissance de la théorie sidérale ne contient encore qu'une branche des lois du Mouvement universel; il restera à expliquer entre autres la branche du Mouvement passionnel ou social, d'où dépend l'organisation unitaire du genre humain, son avènement à la Destinée sociale, et on ne peut la découvrir qu'en étudiant l'ensemble des lois du Mouvement, dont les Newtoniens ont saisi un lambeau très inutile au bonheur.
En produisant cette théorie générale du Mouvement, il faudrait pouvoir Pétayer d'un grand nom pour assurer l'examen et l'épreuve. Si c'était Newton, ou l'un de ses rivaux, de ses continuateurs, comme Leibnitz, Laplace, qui annonçât la Théorie de V Attraction passionnelle, tout lui sourirait; chacun verrait dès ce titre
une extension très naturelle de ses découvertes sur l'Attractionmatérielle, une conséquence de l'Unité de l'univers en vertu de laquelle tout principe d'harmonie matérielle doit être applicable à la théorie passionnelle ou sociale, et sur cette annonce, faite par un Newton ou autre personnage en crédit, toute la séquelle des critiques applaudirait d'avance à l'inventeur ; on chanterait sa victoire avant qu'il fût entré en lice. Mais si la découverte est l'ouvrage d'un inconnu, d'un provincial ou paria scientifique, d'un de ces intrus qui ont comme Piron le tort de n'être pas même académiciens , il doit encourir tous les anathèmes de la cabale, témoin] l'homme que j'ai cité, Christophe Colomb. Il fut ridiculisé, honni, excommunié pendant sept ans, pour avoir annoncé un nouveau monde continental; ne dois-je pas m'attendre aux mêmes disgrâces en annonçant un nouveau monde social?
On ne heurte pas impunément toutes les opinions ; et la philosophie qui règne sur le dix-neuvième siècle élèvera contre moi plus de préjugés que la superstition n'en éleva au quatorzième siècle contre Colomb. Cependant, s'il trouva dans Ferdinand et Isabelle des souverains moins prévenus et plus judicieux que tous les beauxesprits de leur siècle, ne puis-je pas comme lui compter sur l'appui de quelque souverain plus clairvoyant que ses contemporains? Et tandis que les sophistes du dix-neuvième siècle répéteront avec ceux du quatorzième qu'il n'y a rien de nouveau a découvrir, ne se peut-il pas qu'un potentat veuille tenter l'essai que firent les monarques de Castille? Ils exposaient peu de chose, en hasardant un vaisseau pour courir la chance de découvrir un nouveau monde et d'en acquérir l'empire; un souverain du dix-neuvième siècle pourra dire de même : «Hasardons sur une lieue carrée l'es- « sai de l'Association agricole. C'est bien peu risquer pour courir « les chances de tirer le genre humain du chaos social, de monter « au trône de l'Unité universelle, et de transmettre à perpétuité-' « le sceptre du monde à nos descendants. »
J'ai signalé les préjugés que l'infortune générale et l'orgueil scientifique élèveront contre moi ; j'ai voulu par là prévenir le lecteur contre les sarcasmes de cette multitude qui prononce franchement sur ce qu'elle ignore, et qui répond aux raisonnements par des jeux de mots dont la manie a gagné jusqu'au petit peuple et répandu partout l'habitude du persiflage. Lorsque les preuves de ma découverte seront produites et qu'on verra s'approcher l'instant d'en recueillir le fruit; lorsqu'on verra l'Unité uni-
verselle prèle à s'élever sur les ruines de la Barbarie et de la Civilisation; les critiques passeront subitement du dédain à l'ivresse ; ils voudront ériger l'inventeur en demi-dieu , et ils s'aviliront derechef par des excès d'adulation comme ils vont s'avilir par des railleries inconsidérées.
Quant aux hommes impartiaux , qui composent le très petit nombre, j'aime leur défiance et je la provoque, en les invitant à suspendre leur jugement jusqu'à ce que j'aie traité du mécanisme des Séries progressives. Les deux premiers MémoiresC1) ne toucheront pas à cette matière ; ils n'auront d'autre but que de préparer les voies, et familiariser l'esprit humain à l'excès de bonheur qui se prépare.