ENNUI DES HOMMES DANS LES MÉNAGES INCOHÉRENTS
Si l'on réfléchit sur les inconvénients sans nombre attachés à la vie de ménage et au mariage permanent, on s'étonnera de la duperie du sexe masculin, qui n'a jamais avisé aux moyens de s'affranchir d'un tel genre de vie. A part les gens riches, il me semble que notre vie domestique n'est rien moins qu'amusante pour les époux, et entre autres désagréments j'en vais citer huit qui affligent plus ou moins tous les maris et qui disparaîtraient dans le Ménage progressif.
1° Le Malheur hasardé. Est-il un jeu de hasard plus effrayant que celui d'un lien indissoluble dans lequel on tire au sort le bonheur ou le malheur de sa vie, par le risque d'incompatibilité dans les caractères?
2° La Dépense. Elle est énorme dans l'Ordre actuel, et l'on va s'en convaincre par comparaison aux immenses économies qui résultent du Ménage progressif.
3° La Vigilance. L'obligation de surveiller les détails d'un ménage sur la conduite duquel il n'est pas prudent de s'en rapporter aveuglément à la ménagère.
4° La Monotonie. Il faut qu'elle soit grande dans nos ménages isolés, puisque les maris, malgré les distractions attachées à leurs travaux, courent en foule dans les lieux publics, cafés, cercles , spectacles , etc., pour se délasser de cette satiété qu'on trouve, dit le proverbe, à manger toujours du même plat. La monotonie est bien pire pour les femmes.
5° La Stérilité. Elle menace de déjouer tous les projets de bonheur ; elle vient déconcerter les époux et leurs aïeux, livrer leur patrimoine aux collatéraux, dont l'avidité et l'ingratitude désespèrent les légataires ('), leur inspirent de l'aversion pour une compagne stérile, et pour ce nœud conjugal qui a déçu toutes leurs espérances.
6° Le Veuvage. Il réduit l'époux au rôle de forçat, bien pire que les faibles ennuis du célibat ; et si vous devancez l'épouse au tom-
(l) Par ce mot légataire, l'auteur croyait exprimer ce qu'on entend, en droit, par le De cvjus. (Note des Éditeurs.)
beau, l'inquiétude pour des enfants livrés à des mains mercenaires, la perspective des désastres qui vont fondre sur votre jeune famille, vous abreuvent de fiel à vos derniers moments.
7° L'Alliance. L'inconvénient d'entrer en affinité avec des familles qui, dans leur conduite postérieure, réalisent rarement les espérances d'intérêt ou de plaisir qu'on fondait sur leur parenté.
8° Enfin, le Cocuage, qui est sans doute un fâcheux accident, puisqu'on s'épuise en précautions pour y échapper, malgré la certitude qu'a l'époux, avant le mariage, de subir le sort commun qu'il a fait subir à tant d'autres (*).
En voyant ces nombreuses disgrâces attachées à l'état de mariage et de ménage isolé, comment les hommes ont-ils négligé de chercher une issue à tant de servitudes, et de provoquer des innovations domestiques qui n'auraient pu produire rien de plus malencontreux que la vie de ménage actuelle?
On dit, en affaires politiques, que les plus forts ont fait la loi ; il n'en est pas de même en affaires domestiques; le sexe masculin, quoique le plus fort, n'a pas fait la loi à son avantage, en établissant les ménages isolés et le mariage permanent qui en est une suite. On dirait qu'un tel ordre est l'œuvre d'un troisième sexe qui aura voulu condamner les deux autres à l'ennui. Pouvait-il inventer mieux que le ménage isolé et le mariage permanent pour établir la langueur, la vénalité, la perfidie dans les relations d'amour et de plaisir?
Le mariage semble inventé pour récompenser les pervers ; plus un homme est astucieux et séducteur, plus il lui est facile d'arriver par le mariage à l'opulence et à l'estime publique. Il en est de même des femmes. Mettez en jeu les ressorts les plus infâmes pour obtenir un riche parti ; dès que vous êtes parvenu à épouser, vous devenez un petit saint, un tendre époux, un modèle de vertu. Acquérir tout à coup une immense fortune pour la peine d'exploiter une jeune demoiselle, c'est un résultat si plaisant que l'opinion pardonne tout à un luron qui sait faire ce coup de partie. Il est déclaré de toutes voix bon mari, bon fils, bon père, bon frère, bon gendre, bon parent, bon ami, bon voisin, bon citoyen, bon républicain. Tel est aujourd'hui le style des apologistes ; ils ne sauraient louer un quidam sans le déclarer bon des pieds à la tête, en gros et en détail. L'opinion en agit de même à
(1) Voyez le yota qui vient après la Note A, à la fin du volume.
l'égard d'un chevalier d'industrie qui parvient à épouser une somme d'argent. Un riche mariage est comparable au baptême, parla promptitude avec laquelle il efface toute souillure antérieure* Les père et mère n'ont donc rien de mieux à faire, en Civilisation, que de stimuler leurs enfants à tenter, pour obtenir un riche parti, toutes les voies, bonnes ou mauvaises, puisque le mariage , vrai baptême civil , efface tout péché aux yeux de l'opinion. Elle n'a pas la même indulgence pour les autres parvenus ; elle leur rappelle longtemps les turpitudes qui les ont conduits à la fortune.
Mais pour un qui arrive au bonheur par un riche mariage , combien d'autres ne trouvent dans ce lien que le tourment de leur vie ! Ceux-là peuvent reconnaître que l'asservissement des femmes n'est nullement à l'avantage des hommes. Quelle duperie au sexe masculin de s'être astreint à porter une chaîne qui est pour lui un objet d'effroi, et combien l'homme est puni, par les ennuis d'un tel lien, d'avoir réduit la femme en servitude !
Si la vie de ménage peut garantir de quelques inconvénient» attachés au célibat, elle ne donne jamais aucun bonheur positif '(*)., pas même dans le cas d'un parfait accord entre les époux ; car s'ils sont de caractères éminemment assortis, rien ne les empêcherait de vivre ensemble dans un Ordre où l'amour serait libre et la société domestique différemment organisée. On connaîtra par le tableau d'un nouvel Ordre domestique que le mariage ne présente pas une seule chance de bonheur que les deux époux ne puissent trouver dans le cas d'une pleine liberté.
Pour nous étourdir sur l'inconvenance évidente du mariage avec les passions , la philosophie nous prêche le fatalisme ; elle répand que nous sommes destinés en cette vie aux tribulations, qu'il faut savoir se résigner, etc. Point du tout; il ne faut qu'inventer un nouveau mode de société domestique accommodé au
(l) J'exceple le cas où l'on acquiert une grande fortune en mariage: mais dans l'état de liberté et dans le Ménage progressif, il est aussi des moyens de s'élever à la fortune par des alliances amoureuses. Quant aux autres jouissances, le mariage n'en peut donner aucune qu'on n'obtienne bien plus facilement dans l'Ordre Sociétaire, où les gens de l'âge le plus avancé trouveut amplement à exercer toutes leurs affections sans s'exposer aux perfidies et aux ridicules qui poursuivent les Civilisés au retour de l'Age, et jettent finalement les vieillards dans l'indifférence absolue,
vœu des passions, et c'est ce qu'on n'a jamais ni cherché ni proposé. Je veux, à quelques lignes d'ici, vous mettre sur la voie et vous faire entrevoir cette nouvelle vie privée dont l'invention était si facile.
Continuons sur les inconvénients du ménage isolé et du mariage permanent. Cet Ordre a la propriété de nous éloigner en tout sens du bonheur positif , des plaisirs réels, comme la liberté amoureuse, la bonne chère, l'insouciance et autres jouissances que les Civilisés ne songent pas même à convoiter, parce que la philosophie les habitue à traiter de vice le désir des biens véritables.
Malgré les soins qu'elle prend de nous préparer et amadouer pour le mariage, comme on cajole un enfant à la veille de lui administrer une médecine, malgré toutes ces bénignes et mielleuses insinuations sur le bonheur du ménage, on voit encore les hommes s'épouvanter à l'idée de mariage, surtout quand ils sont dans l'âge de réflexion. Il faut que ce nœud soit bien redoutable, puisque les hommes frémissent plusieurs années à l'avance quand il s'agit de le former. Je ne parle pas des unions entre gens riches ; tout est de roses dans un ménage qui commence avec de bonnes rentes, encore l'époux se montre-t-il peu empressé de renoncer à son sérail (') pour se rendre esclave d'une ménagère près de laquelle il faudra faire assiduement le service conjugal, sous peine de laisser un accès facile à des suppléants et d'être gratifié d'enfants douteux qu'on est forcé d'accepter, d'après la loi «Ispaterest « quem justœ nuptiœ demonstrant ; c'est-à-dire : le véritable père « est celui qui est désigné comme tel par le mariage. » Cette loi , épouvantail de tous les hommes , autorise une femme blanche à procréer un enfant mulâtre, quoique l'époux soit blanc. Et ce n'est là qu'un des dangers auxquels le mariage expose les hommes ; aussi le considèrent-ils comme un piège qui leur est tendu, comme uti saut périlleux. Avant de franchir le pas ils s'épuisent en ruses et en calculs. Rien de plus plaisant que les instructions qu'ils se
(l) Ce mot sérail ne s'eniend que des grandes villes, où tout jeune homme qui a quelque ton et quelque fortune sait se composer un sérail mieux assorti que celui du grand Sultan. Il a trois classes d'odalisques, les honnêtes femmes , les petites bourgeoises et les courtisanes. Voilà pourquoi les jeunes gens des grandes villes répugnent si fort au lien du mariage, qu'ils redoutent peu dans des villes morales et ennuyeuses comme celles de Suisse.
donnent sur la manière de façonner l'épouse au joug et de l'ensorceler de morale ; rien de curieux comme ces conciliabules de garçons où l'on fait l'analyse critique des demoiselles à marier et des pièges tendus par les pères qui cherchent (*) à se défaire de leursfilles. Après tous ces débats on les entend conclure qu'il faut s'attacher à l'argent; que si l'on doit être cocu de la femme, il faut au moins n'être pas cocu de la dot, et s'assurer, en prenant femme, une indemnité qui compense les inconvénients du mariage. Ainsi raisonnent entre eux les hommes à marier ; telles sont les dispositions qu'ils apportent à ces nœuds sacrés, à ces douceurs philosophiques du ménage.
Certes, il y a aussi loin de ces calculs à l'amour qu'il y a loin de la vie de ménage à la bonne chère. Sans doute on vit bien dans les ménages riches qui composent le très petit nombre, à peine un sur huit, mais les sept autres végètent et sont atteints de jalousie à l'aspect du bien-être dont jouit le huitième. Tous enfin, riches ou pauvres, sont tellement rassasiés d'eux-mêmes et de leur uniforme train de vie , qu'on les voit se jeter à grands frais dans les jouissances anti- ménagères, comme de hanter les lieux publics, spectacles, bals, cafés, etc., tenir table ouverte, s'ils sont riches, et se donner des festins alternatifs, s'ils n'ont pas de quoi fournir à eux seuls les frais d'une distraction qui leur est nécessaire.
Ces délassements, qu'on achète si chèrement dans l'Ordre actuel, seraient prodigués à tout le monde, sans aucun frais, dans la 7e période, dont je vais indiquer quelques dispositions. Cette société assurerait à chacun une variété habituelle de festins et de compagnies, et une liberté dont on ne trouve pas même l'ombre dans vos repas de ménage, où règne un ton guindé, une tyrannie de préjugés si différente de l'aisance qu'on trouve déjà dans le pique-nique et la partie fine.
(i) A parler ne», les pères jouent un vilain rôle en Civilisation quand ils ont des filles à marier. Je conçois que l'amour paternel puisse les aveugler sur l'infamie des démarches et cajoleries qu'ils mettent en usage pour amorcer les épouseurs ; mais au moins ne s'aveugleront-ils pas sur les inquiétudes et les disgrâces attachées à un pareil rôle. Combien ceux qui sont surchargés de filles doivent- ils désirer qu'on invente un nouvel Ordre domestique, où le mariage n'existe plus, et où l'on soil délivré du souci de pourvoir les filles d'un époux, et combien doivent-ils d'actions de grâces à celui qui leur apporte celle invention!
Quant à ces repas de ménage qui sont affadis par le mélange inconvenant des âges et des convives et par la fatigue des préparatifs, observons que ce médiocre délassement n'est encore possible qu'aux gens riches ; mais quel est le sort de ces nombreux époux qui, par défaut de fortune, sont privés de ce qu'on appelle les plaisirs, et réduits à cette guerre intestine que le proverbe a fort bien définie en disant : Les ânes se battent quand il n'y a pas de foin au râtelier ? Eh ! combien de ménages, malgré leur opulence, tombent encore dans cette discorde qui est presque générale chez le grand nombre toujours aigri par la pauvreté !
Il est des exceptions à admettre; on trouve non-seulement des individus, mais des nations entières qui se plient facilement au joug du mariage ; tels sont les Allemands , dont le caractère patient et flegmatique convient à la servitude conjugale bien mieux que le caractère volage et inquiet du Français. On s'appuie de ces exceptions pour faire l'apologie du mariage; on ne cite que le9 chances qui lui sont favorables. Sans doute un tel noeud convient à un homme sur le retour, qui veut s'isoler de la corruption générale. Je veux croire qu'une épouse puisse trouver du charme dans la société d'un tel homme, et dédaigner pour lui le tourbillon du grand monde ; mais pourquoi le sexe masculin ne conçoit-il ces sages penchants qu'après 15 ou 20 ans passés dans la coquetterie? Pourquoi, en se retirant du monde, les hommes ne prennent-ils pas desfemmes mûries comme eux par l'expérience, et veulent-ils trouver dans une jouvencelle des vertus plus précoces que les leurs qui ont été si tardives? Il est plaisant que les Civilisés, qui se vantent de surpasser les femmes en raison, exigent d'elles, à 16 ans, cette raison qu'ils n'acquièrent qu'à 30 et 40 ans, après s'être vautrés dans la débauche pendant leur belle jeunesse. S'ils ne sont arrivés à la raison que par le sentier des plaisirs, doivent-ils s'étonner qu'une femme prenne la même voie pour y arriver?
Leur politique de ménage, fondée sur la fidélité d'un jeune tendron, n'entre aucunement dans les vues de Dieu ; s'il a donné aux jeunes femmes le goût de la dissipation et des plaisirs, c'est une preuve qu'il ne les destine pas au mariage ni à la vie de ménage, qui exigerait le goût de la retraite. Dès lors les hommes doivent être malheureux en ménage, puisqu'ils veulent épouser des jeunes femmes à qui la nature n'a pas donné les penchants convenables à ce genre de vie.
Là -dessus interviennent les philosophes qui promettent de
changer les passions des femmes , réprimer la nature. Prétentions risibles ! on sait quel en est le succès. En mariage comme en tout, autre contrat, l'infortune échoit à l'homme le plus digne d'un heureux sort ; celui qui mérite de fixer une femme rencontre la plus libertine et la plus perfide. La loyauté d'un tel mari devient le principe de sa duperie ; il sera pris mieux que tout autre à ces simagrées de pudeur, à ces airs d'innocence que l'éducation philosophique donne à toutes les jeunes filles pour masquer la nature. En dépit de tous les systèmes des moralistes, le bonheur n'est point dans nos ménages ; un cri universel s'élève contre les ennuis attachés a ce genre de vie, et ce sont les hommes qui s'en plaignent, eux qui ont fait la loi et qui ont dû la faire à leur avantage ! Que diraient donc les femmes si elles avaient le droit de se plaindre? et que doit-on penser d'une institution fatigante pour le sexe fort qui l'a établie, et plus fatigante encore pour le sexe faible à qui l'on ne permet de faire entendre aucune plainte ?
On nous vante la concorde apparente de ces ménages où une jeune victime supporte avec un dévouement héroïque les persécutions d'un jaloux retiré du monde. Eh ! n'est-ce pas là un état de guerre pire encore que celui des époux de certains villages allemands, où le mari place auprès du foyer un bâton qu'on appelle le repos du ménage , et qui termine en dernier ressort tout débat conjugal? L'oppression, pour être moins apparente dans la classe polie, n'en est pas moins réelle. Eh! comment les deux sexes ne s'élèvent-ils pas contre un Ordre domestique qui les assujettit à tant de contrariétés? Lorsqu'on voit cette guerre domestique chez toutes les classes de citoyens, pourrait-on ne pas reconnaître que l'état conjugal n'est point la Destinée de l'homme? et loin de chercher quelques palliatifs à cette désunion intérieure des époux, il fallait chercher un moyen de s'affranchir de cette vie de ménage qui couve et développe tous les ferments de discorde et d'ennui, sans produire aucun bien qu'on ne puisse trouver dans Vêlât depleine liberté.