MÉNAGE PROGRESSIF OU TRIBU A NEUF GROUPES
Parions de la méthode qu'on peut substituer à notre état domestique; c'est une mesure empruntée de la ?• Période sociale; je (i) [ Disposition de 7e Période et non pas d'Hu-monie. ]
la nommerai Ménage progressif ou Tribu a neuf groupes. Elle peut s'organiser à huit ou dix groupes ; mais le nombre de neuf est le plus convenable pour la balance régulière des passions.
Pour fonder cette Tribu, on disposera un édifice propre à loger une centaine des personnes inégales en fortune, savoir : 80 maîtres d'un seul sexe, puis une vingtaine de domestiques des deux sexes. 11 faudra des logements de différentes valeurs, afin que chacun puisse en choisir selon sa fortune ; il faudra aussi diverses salles de relations publiques.
La Tribu , dans ses relations intérieures, devra former, autant que possible, neuf groupes de neuf personnes ( il faut se rappeler que ces nombres ne sont pas de rigueur, et que j'indique tout approximativement ) ; par exemple , au repas il y aura neuf tables, réparties trois par trois, dans trois salles de lre, 2e et 3e classe, et dans chaque salle le service des trois tables se fera à des heures consécutives, comme à 1, 2 et 3 heures, afin d'éviter en tout point l'uniformité ; car l'uniformité, la tiédeur et la médiocrité sont les trois ennemis naturels des passions et de l'Harmonie, puisque l'équilibre des passions ne peut s'établir que par un choc régulier des contraires.
La Tribu aura trois occupations compatibles ; par exemple, une Tribu d'artisans pourra exercer les trois métiers de charpentier, menuisier et ébéniste. Cette société doit prendre un nom, un écusson; soit la Tribu du Chêne. Plus loin est la Tribu du Lilas, composée de femmes qui exercent les métiers de 1 ingère, tailleuse et modiste.
Chaque associé fournit un fonds capital fixé à trois sommes progressives, comme quatre mille, huit mille, douze mille, ou zéro, mille et deux mille ; ou si ce sont des gens riches qui veulent fonder une Tribu magnifique, leur capital pourra s'élever jusqu'à 100 mille, 200 mille et 300 mille, en observant toujours que la lrc classe fournisse le triple de la 3e. Ce fonds capital sert de garantie pour les avances de subsistances, loyer, impositions, etc., que la tribu en masse fait à chacun des sociétaires.
Lesdites sociétés n'admettent aucun statut coercitif, aucune gêne monastique ; par exemple, les compagnies ou individus de 3e classe peuvent parfois se faire servir en chère de 2e ou de lre classe; la Régence de la Tribu accorde ses crédits à tout individu qui n'en abuse pas.
Les palais ou manoirs des Tribus voisines doivent communi-
DESCRIPTIONS. lltf
quer entre eux par des galeries couvertes et à l'abri des injures de l'air, de manière que dans les relations de plaisirs ou d'affaires on soit garanti de l'inclémence des saisons, dont on souffre à chaque pas en Civilisation. Il faut que jour et nuit l'on puisse circuler de l'un à l'autre palais par des passages chauffés ou ventilés, et qu'on ne risque pas, comme dans l'Ordre actuel, d'être sans cesse mouillé, crotté et gratifié de rhumes et fluxions par le passage subit des salles fermées aux rues ouvertes. Il faut qu'au sortir d'un bal ou festin, les hommes et les femmes qui auront fait la partie de coucher hors de leur Tribu puissent s'acheminer à couvert, sans se botter et fourrer, sans l'embarras de monter en voiture, et qu'au lieu de traverser trois ou quatre rues , comme en Civilisation, l'on traverse seulement les galeries publiques de trois ou quatre manoirs contigus, sans s'y apercevoir de chaud ni de froid, de vent ni de pluie. Cette méthode des communications abritées est un des mille agréments réservés à l'Ordre combiné, dont la Tribu à neuf groupes offre déjà une esquisse.
Pour mettre les Tribus en rivalité balancée, il faudrait en fonder 18 en gradation, savoir : neuf masculines et neuf féminines; cette fondation serait plus coûteuse que celle d'une Phalange d'Ordre combiné. On pourrait donc borner l'essai à six Tribus, dont trois d'hommes et trois de femmes. Au moyen de cette petite rivalité, on verrait déjà les six Tribus extirper en tous sens trois vices philosophiques, qui sont l'uniformité, la tiédeur et la médiocrité. Par exemple, si la Tribu du Roseau est la plus pauvre des six, elle se piquera de pousser au plus haut degré la propreté, la dextérité, la politesse et autres qualités compatibles avec sa petite fortune; puis elle évitera toute prétention dans les genres où elle ne pourrait s'élever qu'à la médiocrité.
Les associations de ce genre n'admettront pas, comme l'Ordre combiné, des contrastes extrêmes, tels que celui du pauvre au millionnaire; ces disparates, qui s'harmonisent dans la 8e période, ne conviennent point à la 7e dont il est ici question. L'Association est contrastée en 8e période, et nuancée en 7e période; ainsi un Ménage progressif ou Tribu à neuf groupes, tout en se composant de membres inégaux, doit maintenir des rapprochements entre eux , tandis qu'une Phalange de 8e Période doit rassembler les contrastes les plus saillants.
On voit dans nos grandes villes un germe imperceptible de Ménage progressif; ce sont les Cercles ou Casinos d'hommes et de
femmes; déjà ils font déserter les insipides soirées de famille. On s'y procure à bas prix les bals et concerts, les collections de jeux, gazettes et autres délassements qui coûteraient dix fois plus en maison privée. Chaque plaisir y devient économique d'argent et de fatigue, car les préparatifs sont soignés par des sociétaires officieux, comme dans le Ménage progressif. Mais les Cercles ou Casinos sont sujets à l'égalité qui gêne les développements de l'ambition, tandis que le Ménage progressif, étant subdivisé en neuf groupes rivaux et inégaux, ouvre un vaste champ aux trois intrigues ambitieuses de protecteur, protégé et indépendant.
Je ne parle pas des dispositions relatives aux enfants et à leur éducation dans un tel ménage ; pour en expliquer tous les détails il faudrait entreprendre un abrégé de 7e Période. Bornons-nous à raisonner sur le germe proposé, sur l'hypothèse d'une fondation de six Ménages progressifs, dont deux en classe opulente, deux en classe moyenne et deux en classe pauvre. Et supposons ces six Tribus placées tout à coup dans la Civilisation, dans une ville comme Paris ou Londres : quels fruits produira cette innovation domestique si étrangère à nos vieilles coutumes d'incohérence?
Remarquez d'abord que pour fonder ces six Tribus il ne sera pas nécessaire de bouleverser et ensanglanter les Empires, comme il arrive toutes les fois qu'on veut mettre à l'essai les visions des philosophes. Ici l'œuvre sera des plus pacifiques, et au lieu de ravager la terre pour l'honneur des Droits de l'homme, on établira paisiblement les Droits de la femme, en lui affectant trois des six établissements proposés, qui comporteront neuf classes de fortunes dans les deux sexes.
Quant aux résultats que produirait cette inoculation, ce sont des énigmes que je donne à deviner aux curieux, et j'essaie de Jes mettre sur la voie.
En Économie administrative, quel bénéfice trouverait le souverain à traiter avec une Tribu qui paierait son impôt à jour fixe et sur un simple avis, ou bien à traiter avec vingt familles incohérentes, dont la moitié fraude l'impôt, l'autre moitié ne le paie qu'à force d'être harcelée de gamisaires? On procéderait tout autrement à l'égard d'une Tribu ; dans le cas de contravention aux lois, on ne lui infligerait que des peines infamantes, comme de faire enlever son écusson du portail d'entrée. Quel serait pour un roi l'accroissement de revenu et la facilité d'administration dans le cas où tout son royaume s'organiserait en Tribus de cette espèce?
Ne pourrait-il pas, tout en diminuant l'impôt d'un tiers, se trouver plus riche de moitié, soit par l'économie de perception, soit par l'accroissement de produit imposable qui résulterait de cette industrie combinée ?
En Économie domestique, quelle serait la réduction de dépense individuelle? Ne pourrait-on pas, dans les Ménages progressifs, vivre avec 1000 livres de rente beaucoup mieux qu'avec 3000 dans les Ménages incohérents, et éviter en outre les embarras d'approvisionnement, gestion, et autres mesures qui seraient dirigées par le groupe des majordomes de chaque Tribu ? Tout homme ou femme qui ne serait pas porté d'inclination à cet emploi de majordome ou aux fonctions d'Économie domestique, ne s'occuperait nullement de ménage, et ne songerait, au sortir de ses travaux, qu'à jouir, en parcourant chaque jour les diverses tables et compagnies de sa Tribu et des Tribus voisines de l'un et l'autre sexe; elles échangeraient leurs invités par compensation. Dès lors les invitations, si dispendieuses parmi nous, ne coûteraient ultérieurement rien aux festoyeurs réciproques. En effet, une Tribu ne gagnerait ni sur ses membres, qu'elle indemnise de chaque repas absenté, ni sur leurs invités qu'elle traite du même prix que les sociétaires ; de sorte qu'à tout balancer, chacun pourrait passer son temps en festins donnés ou rendus, sans dépenser une obole de plus que s'il fût resté isolément chez lui. Quant à la chère, j'ai observé qu'elle ne coûterait, par l'effet du travail combiné, que le tiers des peines et dépenses qu'elle coûte dans les ménages incohérents.
(Pour juger de la variété et du charme que présenteraient ces amalgames de convives des diverses Tribus, il faudrait connaître les relations amoureuses et industrielles de la 7e période, dont il serait trop long de donner un aperçu.)
Relativement aux mœurs, on peut entrevoir que dans chaque Tribu, quelque pauvre qu'elle soit, il règne un esprit de corps, une jalousie de l'honneur de la Tribu, et que la lre des trois classes devient un point de mire pour les deux autres qui se piquent de l'imiter. Cet esprit de corps suffit pour faire disparaître les vices les plus choquants de la populace civilisée, sa grossièreté, sa malpropreté, sa bassesse, et autres défauts par lesquels une Tribu se croirait dégradée, et éliminerait à l'instant celui ou celle qui s'en serait rendu coupable.
Ces résultats seraient dus à la lutte entre les deux sexes. Les
Tribus féminines seraient toujours empressées de se distinguer par la civilité, et compenser le défaut de fortune par l'excès d'urbanité. Un tel esprit est incompatible avec les corporations populaires des Civilisés ; elles manquent des trois véhicules qui tendent à polir l'espèce humaine ; ce sont :
1° La lutte des corporations féminines contre les masculines.
2° L'émulation entre les trois classes d'une même Tribu et des groupes inégaux de chaque classe.
3° V aisance dont jouit le peuple dans la 7 e période, où les fonctions subalternes sont trois fois plus lucratives que dans l'Ordre incohérent.
Les corporations actuelles étant dépourvues de ces trois véhicules, il ne faut pas s'étonner si elles tendent généralement à la grossièreté dans toutes les professions de classe moyenne et inférieure. Cependant on en voit de très pauvres, comme celles des militaires, qui tiennent déjà fortement aux nobles penchants, et sont prêts à sacrifier leur vie pour l'honneur du corps, où ils ne jouissent d'aucun bien-être. Cet enthousiasme commun parmi les soldats dénote quel parti l'on pourrait tirer de l'esprit de corps s'il luttait en progression composée dans les deux sexes, comme il arrive dans la 7e période, où finissent déjà tous les ennuis domestiques et sociaux attachés à la Civilisation.
Parmi les ennuis domestiques il faut placer celui du service individuel, qui cesse déjà en 7e période. Les domestiques, en général, n'y sont pas attachés à l'individu, mais à la Tribu ; chacun d'eux s'affectionne aux divers sociétaires dont les caractères sympathisent avec le sien, et cette faculté d'option rend le service agréable pour les supérieurs comme pour les inférieurs; c'est l'amitié plus que l'intérêt qui les rapproche, et c'est encore un agrément inconnu dans les sociétés à familles, où les domestiques sont généralement ennemis secrets des maîtres. Il en est trois causes principales :
1° La médiocrité des bénéfices, qui sont très exigus dans l'Ordre incohérent; le service, y étant fort compliqué, exige trois foisplus d'agents que dans les Tribus, et leur salaire doit se réduire au fiers de ce qu'il pourrait être dans les Tribus.
2° V inconvenance des caractères, qui rend le supérieur tyrannique et établit dans les rapports mutuels une froideur extrême, augmentée encore par les craintes de larcin et autres défiances qui ne peuvent avoir lieu dans les Tribut.
8° La multiplicité de fonctions; elle n'a déjà plus lieu dans les Tribus, où chaque agent se fixe aux seules fonctions convenables à m\- goûtfi, et peut n'embrasser que partiellement l'état domestique, liais dans l'Ordre actuel, le serviteur, obligé de vaquer à vingt fonctions dont moitié peuvent lui déplaire, s'en prend aux maîtres des dégoûts attachés à son état, et souvent il hait ses maîtres même avant de les connaître.
Ed résumé, le service domestique, dans les Tribus, offre de nombreux agréments aux valets comme aux maîtres, et c'est en tous points que cet Ordre a la faculté de changer en plaisirs des occupations qui deviennent une source d'ennui dans l'Ordre civilisé.
Les vieillards, spécialement, auraient à se louer de ce nouvel Ordre. Il n'est rien de plus fâcheux que le sort des vieillards et des enfants, dans l'Ordre civilisé ; cet Ordre ne comporte pas de fonctions convenables aux deux âges extrêmes, de sorte que l'enfance et la vieillesse sont à charge au corps social. Les enfants néanmoins sont choyés en considération de leurs services futurs ; mais les vieillards, de qui l'on n'attend d'autre service que leur héritage, sont méprisés, importuns, persifflés en secret, et poussés dans la tombe. On leur témoigne encore des égards dans les familles riches ; mais chez le peuple et chez le paysan, rien n'est plus affligeant que le sort des vieillards. Ils sont avilis, rebutés sans ménagement, et l'ironie générale leur reproche à chaque pas leur inutile existence.
Ces scandales cessent dans le Ménage progressif, où les vieillards ont des fonctions non moins utiles que celles des hommes dans la force de l'âge ; ils jouissent dans l'état de santé d'une existence aussi délicieuse que celle de leurs belles années.
Si Ton veut juger combien le Ménage progressif s'adapte merveilleusement aux passions humaines, il faut observer que la nature nous a distribué les divers goûts en proportion et variété convenables à ce nouvel Ordre, et en disproportion constante avec les besoins de l'Ordre civilisé.
En voici une preuve dont j'ai déjà fait usage, et qu'il est bon de reproduire. J'ai dit que la majeure partie des femmes n'a ni goût ni aptitude aux occupations du ménage-, la plupart sont déconcer tées et harassées par le soin d'une petite famille; quelques-unes, au contraire, se font un jeu de ces travaux domestiques, et y excellent à tel point qu'on les juge capables de conduire une maison de cent personnes. Cependant la Civilisation exigerait chez toutes
124 DEUXIÈME PAKTIE.
les femmes un goût uniforme pour les travaux du ménage qu'elles doivent toutes exercer. D'où vient donc que la nature refuse cette aptitude aux trois quarts d'entre elles? c'est pour garder la proportion convenable à l'Ordre sociétaire, qui emploiera à peine le quart d'entre elles à ces fonctions.
Ajoutons quelque détail qui soit de la compétence des hommeet qui puisse leur faire sentir l'inconvenance des ménages isolés. Je citerai le soin des caves, d'où la nature a exclu les femmes. En conséquence, ii serait nécessaire, dans l'Ordre actuel, que tout chef de maison fût initié à l'œnologie, qui est une connaissance difficile à acquérir. A défaut de ce, les trois quarts des ménages riches sont fort mal abreuvés, et, tout en faisant pour les boissons la dépense nécessaire, ils n'ont que des vins frelatés et mal soignés, parce qu'ils sont obligés de s'en rapporter à des marchands de vin qui sont des phénix de fourberie, et à des sommeliers mercenaires qui ne sont habiles que dans l'art de friponner. De là vient que souvent le repas d'un bourgeois qui connaît la manutention des vins est préférable au repas d'un prince qui s'excède en frais pour servir à ses conviés un assortiment de poisons liquides composés par les marchands devin, et même par les propriétaires, qui, depuis les progrès de l'esprit mercantile, sont devenus aussi droguistes, aussi fourbes que les marchands.
Ces friponneries ne sont pas à craindre pour une Tribu sociétaire ; elle a toujours parmi ses membres un comité de cavistes expérimentés, qu'on ne pourrait pas duper, qu'on ne tenterait même pas de surprendre. Dès lors les fournitures de chaque Tribu, les comestibles, boissons et autres objets, sont choisis avec intelligence, et entretenus dans le meilleur ordre, sans que la majorité des sociétaires s'inquiète de cette gestion; car il suffit, pour la surveillance de chaque objet, du comité de fonctionnaires spéciaux, qui trouvent à de telles occupations plaisir, bénéfice et considération.
Si l'on continue l'analyse des inconvénients attachés à notre genre de vie, à nos ménages isolés, on reconnaîtra que tous nos embarras domestiques dérivent d'une seule cause, de l'incohérence sociale, qui exigerait dans chaque homme et dans chaque femme toutes sortes de connaissances et de goûts que la nature n'a départis qu'au trèa petit nombre d'entre nous, afin de ne pas excéder les besoins de l'Ordre sociétaire, qui est notre Destinée, et qui n'emploiera communément que dix personnes là où nous en em-
ployons cent. Il était donc inutile que lu nature distribuât à porfusion tels penchants ou caractères qui nous paraissent louables, comme celui de ménagère, et qui deviendraient superflus et incommodes dans l'état sociétaire, s'ils étaient aussi multipliés que l'exige l'Ordre civilisé. J'arguerai de cette dissertation pour reproduire une conclusion maintes fois énoncée : c'est qu'il n'y a rien de vicieux dans nos goûts et nos caractères ; ils sont distribués avec la variété et la proportion convenables à nos Destinées futures, et il n'y a de vicieux sur la terre que l'Ordre civilisé et incohérent, qui ne peut aucunement se plier au système de nos passions, toutes adaptées aux besoins de l'Ordre sociétaire, dont on trouve déjà un germe dans le Ménage progressif.
MÉTHODE D'UNION DES SEXES EN SEPTIEME PÉRIODE (') [ET NON PAS EN HUITIÈME.]
Dans cette période, si facile à organiser, la liberté amoureuse commence à naître, et transforme en vertus la plupart de nos vices, comme elle transforme en vices la plupart de nos gentillesses. On établit divers grades dans les unions amoureuses; les trois principaux sont :
Les Favoris et Favorites en titre; Les Géniteurs et Génitrices ; Les Époux et Épouses.
Les derniers doivent avoir au moins deux enfants l'un de l'autre; les seconds n'en ont qu'un; les premiers n'en ont pas. Ces titres donnent aux conjoints des droits progressifs sur une portion de l'héritage respectif.
Une femme peut avoir à la fois : 1° un Époux dont elle a deux enfants; 2° un Géniteur dont elle n'a qu'un enfant ; 3° un Favori qui a vécu avec elle et conservé le titre ; plus, de simples possesseurs, qui ne sont rien devant la loi. Cette gradation de titres établit une grande courtoisie et une grande fidélité aux engagements. Une femme peut refuser le titre de Géniteur à un Favori dont elle est enceinte; elle peut, dans les cas de mécontentement, refuser
(l) [Celte période diffère de l'Harmonie en système amoureux comme en système domestique.]
ainsi à ces divers hommes le titre supérieur auquel ils aspirent. Les hommes en agissent de même avec leurs diverses femmes, dette méthode prévient complètement l'hypocrisie dont le mariage est la source. En Civilisation, l'on obtient tous les droits à perpétuité dès que le lien fatal est formé, et l'on jouit pleinement du fruit de son hypocrisie; de là vient que la plupart des époux et épouses se plaignent au bout de quelques jours d'avoir été attrapés, et ils demeurent attrapés pour la vie. Ces attrapes n'existent plus en 7e période; les couples ne s'avancent en grades amoureux qu'avec le temps ; ils n'ont, au début, d'autre titre que ceux de Favoris et Favorites, dont les droits sont faibles et peuvent être révoqués par l'inconvenance des contractants. L'homme qui désire avoir un enfant ne risque pas d'en être privé par la stérilité d'une épouse exclusive; la femme ne risque point d'être malheureuse à perpétuité par l'hypocrisie d'un époux qui, le lendemain du mariage, se démasque pour joueur, ou brutal, ou jaloux. Enfin, les titres conjugaux ne s'acquièrent que sur des épreuves suffisantes, et, n'étant pas exclusifs, ils ne deviennent pour les conjoints que dcc? appâts de courtoisie et non des moyens de persécution, tels que les donnent le mariage exclusif et l'égalité à laquelle il réduit tous les liens amoureux.
Cette courte digression sur les Ménages progressifs ne suffira aucunement à donner une idée de la 7e période ; il faudrait y ajouter entre autres détails une notice sur le Code amoureux de cette société et sur sa méthode d'éducation. Je n'entrerai pas dans ces développements; le peu que j'ai dit sur les Ménages progressifs suffit pour démontrer l'extrême facilité de sortir du labyrinthe civilisé sans secousse politique, sans effort scientifique, mais par une opération purement domestique.
L'affluence de biens que l'on peut entrevoir dans cette facile innovation, me donne lieu d'insister sur deux ridicules déjà signalés : sur Pétourderie des philosophes, qui n'ont jamais su rien innover en affaires domestiques, et sur la duperie générale du sexe masculin, qui laisse perpétuer la servitude conjugale dont il est lui-même victime et dont il ne se console que par le malin plaisir de voir la femme plus asservie et plus malheureuse encore.
Le vil caractère des femmes sauvages et barbares aurait dû prouver aux Civilisés que le bonheur de l'homme, en amour, se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes. Cette liberté, en ouvrant la carrière aux plaisirs, l'ouvre de même aux mœurs
honorables qui en font le charme. Quelle hypocrisie dans vos galanteries! Des jeunes gens s'introduisant mielleusement dans les ménages, s'avilissant par des cajoleries qui s'étendent depuis l'époux jusqu'au petit chien; et pourquoi? Pour y jouir d'une femme qui sort des bras du mari, et placer dans les familles des rejetons de souche étrangère. Je veux que l'amour prête des charmes à tant de turpitudes; mais quel rôle odieux quand on l'examine de sangfroid ! Et faut-il s'étonner si les amours civilisés finissent d'ordinaire par une glaciale indifférence, quand la satiété vient éclairer les amants sur ces tristes vérités? J'ai pourtant cité la chance la plus brillante de vos amours, le cocuage, qui, à le bien examiner, est peut-être aussi ridicule chez l'athlète que chez le patient.
Expliquons cette opinion. Je prétends que le public et le cocu même peuvent s'égayer aux dépens du séducteur, et que le cocuage jette souvent plus de ridicule sur l'amant que sur le mari.
Pour le démontrer, établissons d'abord la hiérarchie du Cocuage et portons dans ce grave débat le flambeau des méthodes analytiques qui, selon les philosophes, sont la route de l'auguste vérité.
On peut distinguer dans le monde cornu neuf degrés de Cocuage, soit parmi les hommes, soit parmi les femmes, car les femmes sont bien plus cocues que les hommes ; et si le mari en porte d'aussi hautes que les bois du cerf, on peut dire que celles de la femme s'élèvent à la hauteur des branches d'arbre.
Je me bornerai à citer les trois classes les plus distinctes, savoir : le Cocu, le Cornette et le Cornard (1).
Le Cocu proprement dit est un jaloux honorable qui ignore sa disgrâce et se croit seul possesseur de sa femme. Tant que le public entretient son illusion par une louable discrétion, l'on n'est pas fondé à le persiffler : peut-il s'irriter d'une offense dont il n'a pas connaissance? Le ridicule est tout au suborneur qui le cajole et fléchit devant celui avec qui il partage sciemment la belle.
2° Le Cornette est un mari rassasié des amours du ménage et
(j) [ Le tableau complet en contient 64 espèces progressivement distribuées en classes, ordres et genres, depuis le cocu en herbe jusqu'au cocu posthume; je n'en ai décrit ici que trois espèces, voulant sur ce sujet, comme sur tant d'autres, sonder quels développements il eonviendrait de donner au Traité.]
qui, voulant prendre ailleurs ses ébats, ferme les yeux sur la con duite de sa femme et l'abandonne franchement aux amateurs, sous *a réserve de n'admettre d'elle aucun enfant. Un tel époux ne prête point à la raillerie; il a, au contraire, le droit de gloser sur les cornes d'autrui aussi hardiment que s'il n'en portait pas lui-même.
3° Le Cornard est un jaloux ridicule, inconvenant à l'épouse, et bien informé de son infidélité ; c'est un furibond qui veut se rebiffer contre l'arrêt du destin, mais qui, résistant avec gaucherie, devient un objet de risée par ses précautions inutiles, sa colère et ses éclats. En fait de cornards, le Georges Dandin de Molière est un modèle accompli.
Parlons du Cocu pur et simple, celui de première classe.
Si le point d'honneur en amour consiste dans la possession exclusive, il est évident que le Cocu sauve l'honneur, tandis que son suppléant se laisse blesser sciemment sur le point d'honneur. I) s'humilie jusqu'à entendre sans murmure des menaces dont il est l'objet ; car le mari manifeste devant lui l'intentien de pourchasser quiconque tenterait de séduire sa femme. Avili par sa souplesse avec le mari, il l'est encore par sa duperie avec la dame, qui ne manque jamais de lui conter que son époux ne vit point avec elle. Il feint d'y croire pour sauver son amour-propre ; mais peut-il ignorer que la femme en pareil cas redouble d'empressement près de l'époux, afin de lui cacher l'intrigue et se mettre à l'abri de soupçon en cas de grossesse? Cette seule considération force la dame à rechercher les faveurs du mari à l'époque même où elle veut céder au galant, dont elle craint les étourderies, et, par prudence, elle ne se livre à l'amant qu'après être nantie des faveurs de l'époux; précaution flatteuse pour le courtisan! situation brillante pour lui! Ces vérités incontestables font grimacer tout merveilleux à qui on les expose; on le voit alors bien confus de ses prétendus trophées sur les maris, et convaincu que le point d'honneur n'est point pour lui en pareille affaire.
Et lors même que le mari est un homme bénin qu'on peut élaguer, l'amant ne sait-il pas que cet argus peut revenir à la charge et exiger quand il lui plaît les faveurs de la dame? Eh ! quel triomphe que de posséder une femme vivant avec un maître qui peut à volonté jouir d'elle et l'accointer d'autorité civile et religieuse! car, selon Sanchez et autres casuistes, chacun des époux pèche mortellement s'il refuse le devoir à celui ou celle qui le demande. (Dans cette décision l'Église assure du moins aux femmes l'égalité
de droits, puisqu'elle damne indifféremment, le mari ou la femme qui se refuserait au service conjugal. C'est un acte de justice qu'on ne trouve pas chez les philosophes; ils s'inquiètent peu si la femme est dédaignée, et ne lui donnent aucun droit d'exiger le pain quotidien qui est de devoir en ménage.)
Si l'on passe en revue ces prouesses du Cocuage, on n'y découvre que des situations avilissantes pour les petits-maîtres qui en tirent vanité, quand elles ne sont pour la plupart qu'un sujet de honte et n'ont d'autre mérite que de tromper des maris qui ne sont pas sur leurs gardes : mérite qui semblera bien chétif quand on connaîtra des amours plus libres et plus honorables que ceux de la Civilisation.
J'en ai dit assez pour prouver que les Civilisés envisagent toutes choses à contre-sens, témoin ces intrigues de cocuage dont ou fait trophée et qui ne sont rien moins que flatteuses pour un homme délicat. On peut présumer de là combien les Civilisés sont sujets à l'erreur sur les questions importantes, puisqu'ils s'abusent à ce point sur les plus simples, comme celles du cocuage. Si nos opinions sur ce sujet sont si peu d'accord avec la raison, c'est que nous cherchons à nous étourdir sur la mesquinerie et la grossièreté des plaisirs que nous présente la Civilisation. Quelle triste opinion vous prendriez de vos amours, si je vous donnais seulement le tableau du monde galant en 7e période, dans ces Tribus ou Ménages progressifs qui, étant un embryon de l'Ordre combiné, ont déjà comme lui la propriété d'extirper par toute la terre les maladies accidentelles qui apportent tant d'entraves dans les amours des Civilisés, même les plus libres.
L'intérêt, le plaisir et l'équité provoquaient la facile invention des Ménages progressifs . Si des procédés aussi simples sont restés longtemps ignorés, c'est par suite de la funeste habitude qu'a prise le genre humain de se reposer de tonte amélioration sociale sur les philosophes, qui ne s'évertuent qu'à bouleverser les affaires administratives pour s'y entremettre, et qui ne s'occupent de l'Ordre domestique que pour y resserrer les chaînes du sexe faible. La plupart sont dans l'âge où l'on n'est plus en faveur auprès de§ femmes; leur unique but est de contenir et abuser une servile ménagère; tout occupé de façonner ce tendron par de cafardes insinuations, ils coordonnent à ce but tous leurs écrits, prêchent l'oppression des femmes, leur vantent le plaisir de s'enterrer vivantes pour embellir la retraite d'un libertin retiré du monde, Il
se coalisent pour priver les jeunes gens d'une liberté dont ils ont tant usé; ils sont cette classe de jaloux cités par Horace, cette vieillesse qui
« Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abusf,
« Blâme en elle un bonheur que l'âge lui refuse. »
Témoin ce J.-J. Rousseau qui déclame pour faire reléguer les femmes dans le ménage, tout en avouant qu'il a été un ardent partisan des courtisanes et des beautés débonnaires, descendant aux détails les plus indiscrets sur les formes de celles qui avaient eu des bontés pour lui. Gomment se serait-il procuré ces distractions si toutes les dames avaient suivi ses préceptes et n'eussent vécu que pour un époux? Voilà les philosophes; ils déclament contre les richesses, les honneurs, les plaisirs, et ils s'y jettent à corps perdu, sous prétexte de réformer et moraliser le monde. Tout pétris de cet égoïsme, peuvent-ils accueillir aucune idée, ni former aucun plan favorable aux femmes? Pouvaient-ils se rallier en aucun sens aux vues de Dieu, qui tendent à la justice, c'est-à-dire au bien du sexe faible comme à celui du fort?