CORPORATIONS AMOUREUSES
Sous le nom de Confusion amoureuse, je désigne l'usage où nous sommes de n'admettre aucune gradation de vice ni de vertu dans les amours; par exemple, s'agit- il d'adultère, toute infidélité conjugale est également coupable aux yeux des philosophes, et ils appellent sur une femme les foudres du ciel et de la terre pour la faute la plus légère. Cependant il est une gradation de délit dans l'adultère comme partout; les accointances avec une
femme stérile ou avec une femme déjà enceinte, enfin toute copulation dont il ne résulte pas de grossesse, ne sont-elles pas des peccadilles, surtout quand l'adultère est conditionnel, toléré tacitement par l'époux ? Il faut donc distinguer ces diverses nuances de délit d'avec l'adultère vraiment coupable, comme celui qui cause la désunion des ménages ou qui y introduit des rejetons hétérogènes. En refusant d'admettre ces distinctions, en voulant confondre et condamner en masse tous les genres d'adultère, on les a tous rendus excusables, on a fait porter sur tous l'indulgence qui est due à quelques-uns. L'opinion révoltée a combattu les persécuteurs par le ridicule, et, sous le nom de Cocuage, on est parvenu à excuser et favoriser des perfidies odieuses, que la législation confond avec des délits très minimes.
L'on a donc manqué le but par excès d'injustice et d'oppression; l'on n'a réussi qu'à faire triompher en amour la fausseté et la dépravation. Si tout plaisir, hors du mariage, est un crime selon les philosophes, il devient nécessaire de tout nier et de tromper sans cesse; de là vient que chaque femme et chaque fille se donnent pour des modèles de fidélité ou de continence; mais pour peu qu'on admît des gradations de vertu et de vice, en affaires galantes, on verrait naître des mœurs loyales et favorables à la vérité comme aux plaisirs.
En admettant la distinction de Minorité et Majorité amoureuse, les femmes émancipées après l'âge de 18 ans doivent se classer en trois corporations principales, savoir :
1° Les Epouses, qui n'ont qu'un seul homme à perpétuité, selon la méthode civilisée;
2° Les Damoiselles ou demi-Dames, qui peuvent changer de possesseurs, pourvu qu'elles les prennent successivement, un seul à la fois, et que la séparation s'opère avec régularité ;
3° Les Galantes, dont les statuts sont moins rigoureux encore.
Chacune de ces trois classes se subdivise en trois genres ou nuances distingués par des tableaux nominaux dans chaque ville ou canton. Toute femme change à volonté de corporation.
Cet ordre de choses (dont les dispositions accessoires seraient trop longues à indiquer) réaliserait la plupart des réformes qu'on tente vainement aujourd'hui dans le système amoureux; par exemple, il préviendrait la séduction et le délaissement des jeune?
filles. Si Ton en voit un si grand nombre végéter toute leur vie en attendant un mari, ou donner dans la débauche, c'est parce que les hommes ont la faculté d'abuser par des délais celles qu'ils courtisent, et parce qu'elles n'entrevoient pas de terme à leur désolant célibat ; mais ce terme une fois fixé à 18 ans, un séducteur n'aurait pas de chances pour abuser une fille; si elle cédait, elle serait rejetée ou suspectée ignominieusement par le corps des Jouvencelles; elle se soutiendrait encore par la certitude de n'attendre que jusqu'à 18 ans. A cette époque, les prétendants seraient obligés de se prononcer, à défaut de quoi la Jouvencelle, pour ne pas perdre sa belle jeunesse, prendrait parti dans le corps des Damoiselles, et, en acquérant le droit de prendre un possesseur, elle ne choisirait sûrement pas celui qui l'aurait leurrée d'un espoir de mariage ; c'est une supercherie que les jeunes filles ne pardonnent pas.
Alors on verrait l'adultère ou cocuage réduit à très peu de chose; un séducteur aurait peu de succès auprès des femmes mariées, car elles risqueraient d'être suspectées même sans preuves matérielles, et classées dans le tableau des douteuses, ou dans celui de infidèles, si le délit était constaté. Les épouses se trouveraient surveillées par les deux corps des Damoiselles et des Galantes ; dès lors une femme n'oserait former le noeud conjugal qu'avec un penchant décidé pour la fidélité. En conséquence, on ne se marierait que fort tard, dans l'âge du calme des passions, et le mariage se trouverait ramené à son but, qui est d'être l'appui de la vieillesse : c'est une retraite du monde, un lien de raison, fait pour les gens Agés et non pour la jeunesse.
Alors se dissiperait le préjugé qui attache du ridicule à épouser des filles déjà possédées par autrui. Les Damoiselles ne seraient aucunement dégradées pour avoir eu des amants, puisqu'elles auraient attendu, pour en prendre, l'âge de dix-huit ans exigé par les lois. On les épouserait sans plus de scrupule qu'on n'en a d'épouser une veuve qui a des enfants. Si c'est un affront que d'être second possesseur en mariage, pourquoi les hommes sontils si friands d'épouser une veuve riche et se charger de l'éducation des enfants d'autrui, enfants qui peuvent provenir de différents pères, si la veuve a été galante? On passe sur toutes ces considérations, tandis qu'on se croirait compromis d'épouser une fille qui n'a été que galante, sans avoir eu d'enfants D'après cela, no& deessur l'honneur et la vertu desfemmes ne sont que des préjugés
qui varient au gré de la législation. 11 suffirait d'une loi pour rallier l'opinion à la nature, et mettre au rang des plaisirs décents ces galanteries qu'il est ridicule de déclarer vice chez les femmes quand on les déclare gentillesse chez les hommes. Dès lors les hommes ne peuvent atteindre à la gentillesse qu'autant que les femmes veulent bien se livrer au vice : plaisante contradiction, qui, au reste, n'est pas plus plaisante que nos coutumes et nos opinions civilisées (!).
(1) L'adultère est déclaré crime, et pourtant uu homme jouit dans ia bonne société d'une considération proportionnée au nombre de ses adultères connus et affichés. On admire, on prône un Richelieu, un Alcibiade, qui ont suborné une infinité de femmes mariées; mais quel cas fait-on d'un homme qui, voulant ohéir aux lois et à la religion, conserve sa virginité pour rapporter en cadeau de noces à sa femme? Un tel homme est persifflé par tout le monde. En fait d'adultère comme de duel, la loi est neutralisée par l'opinion, qui n'est favorable qu'aux supercheries amoureuses et même au dévergondage. En effet, on note d'infamie une pauvre lille qui se laisse faire un enfant sans la permission de la municipalité, on la déclare coupable lors même qu'elle a été fidèle, à son amant ; mais comparez la conduite de celte jeune fille avec celle des honnêtes femmes! Or, qu'est-ce qu'une honnête femme en France? C'est une dame qui a communément trois hommes à la fois, savoir : le mari, l'amant en pied et quelque ancien titulaire qui revient de temps à autre user de ses droits, à titre d'ami de la maison, le tout suis compter les passades. En menant ce train de vie, elle obtient de plein droit un brevet d'honnête femme. Soit dit, sans blâmer les dames qui se divertissent, elles n'auront jamais tant d'amants que leurs maris ont de maîtresses avant et après le mariage.
L'opinion, si ridicule par ses injustices, l'est encore plus par ses contradictions; témoin les filles enceintes. On leur fait un crime de la grossesse et un crime dePavortemenl volontaire; cependant, si elles tiennent à l'honneur, elles doivent aviser aux moyens de conserver l'honneur en effaçant les traces de leur faiblesse. Ce ne sont donc point les filles qui sont blâmables de se faire avorter dans le commencement de la grossesse où le fœtus n'est pas vivant, c'est l'opinion qui est ridicule de déclarer l'honneur perdu pour l'action très innocente de faire un enfant. Les coutumes, en Suède, sont sur ce point bien plus sensées que dans le reste de l'Europe; elles ne déshonorent point une fille enceinte, et de plus, elles défendent aux maîtres de renvoyer, pour cause de grossesse, une fille domestique à qui l'on n'aurait pas d'autre délit à reprocher. Coutume très sage dans un pays qui a besoin de population.
Mais à quoi servirait de s'appesantir sur les ridicules de nos opinions?
Alors s'affaibliraient l'égoïsme et l'esprit servile qu'engendre l'état conjugal. Il corrompt principalement le caractère des femmes: elles adoptent tous les vices d'un époux sans adopter ses bonnes qualités, résultat nécessaire de la souplesse qu'on leur inspire. Mariez une jeune Agnès à Robespierre (l), elle sera le mois suivant aussi féroce que lui, elle le flattera dans tous ses crimes. Ce penchant servile des épouses serait corrigé par la rivalité des Damoiselîes, qui auraient pour esprit dominant de ne s'identifier aux mœurs d'aucun homme, puisqu'elles en pourraient changer; de n'affecter qu'un caractère noble et indépendant^), et de s'éloigner en tout point des vices inhérents à l'état conjugal ; entre autres, de l'égoïsme que le mariage élève au plus haut degré : aussi les gens mariés sont-ils atteints d'une prodigieuse méfiance contre leurs semblables. Rien de plus difficile que d'assembler et faire vivre en ménage deux couples d'époux. L'incompatibilité s'étend des maîtres aux serviteurs, et dans tout ménage on répugne très fortement à prendre en domesticité un couple marié. C'est qu'on n'ignore pas que l'esprit conjugal opère une ligue des époux contre tout ce qui les entoure, qu'il étouffe les passions nobles et les idées libérales; delà vient que la classe des gens mariés est toujours la plus astucieuse, la plus indifférente aux malheurs publics ou particuliers, et leur esprit anti-social est si bien reconnu qu'on croit faire un grand éloge d'un homme en disant : le mariage ne l'a point changé ; il a conservé le caractère aimable d'un garçon.
Alors on verrait les renommées de vertu et de vice réduites à leur juste valeur. J'ai observé que nos coutumes ne distinguent aucune gradation de vice ; chaque femme est obligée de feindre la vertu, et dans ces prétentions confuses l'avantage est tout entier
Personne ne les a mieux jugées que les prôueurs mêmes qui, ne voyant aucun moyen de concilier la Civilisation et la raison, ont pris à cet égard la tactique des charlatans; c'est de vanter outre mesure leur orviétan, leur Civilisation. Quelque rabais qu'on fasse sur le mérite de cette drogue, c'est lui accorder toujours trop de valeur, puisqu'elle n'en a aucune. Ainsi ont calculé les philosophes, quand ils ont imaginé de nous dire que la société civilisée était la perfection du perfectionnement de ia perfectibilité.
(l) Vn des Exemplaires annotés porte en marge [fidélité simple].
(8) En marge (balance par esprit de corps].
iii DEUXIEME PARTIE.
du côté des dames les plus licencieuses, parce qu'elles rabattent sur le nombre des amants qu'elles ont possédés. Combien voit-on d'honnêtes femmes qui ont joui d'une vingtaine d'hommes, et qui, dans leurs adroites confidences, se font passer pour n'en avoir eu qu'une demi-douzaine? tandis qu'une malheureuse qui n'en aura eu que deux ou trois, est diffamée plus que celles qui ont bravé la critique. Cette confusion serait débrouillée par la distinction des femmes en diverses corporations, assorties aux divers caractères. Je répète que ces trois confréries amoureuses, dont j'ai fait mention, seraient subdivisées en neuf genres accessoires, afin d'éviter autant que possible toute confusion; et de même qu'il y aurait trois tableaux d'ÉrousES constantes, douteuses et infidèles, il y aurait aussi trois tableaux de Damoiselles et trois tableaux de Galantes. Cette méthode se rallierait à l'Ordre des Séries passionnées dont j'ai donné la définition dans la note A; et comme il faut placer aux extrémités de chaque Série deux groupes de transition, ces groupes seraient ceux des Jouvencelles et des Indépendantes, dont les unes n'ont aucun exercice de l'amour sensuel, et les autres n'observent aucun statut dans l'exercice de cette passion.
Un tel Ordre est le moindre des développements réguliers qu'on puisse donner aux relations amoureuses; tout système qui restreint davantage les passions tombe nécessairement dans les vices d'égalité et de confusion philosophiques dont nous voyons aujourd'hui les odieux résultats.
VICES du système oppressif des amours.
Il est à remarquer que, dans le désordre actuel des coutumes amoureuses, les femmes ont obtenu le seul privilège qui devrait leur être refusé : celui de faire accepter à l'époux un enfant qui n'est pas de lui et sur le front duquel la nature a écrit le nom du véritable père. Ainsi, dans le seul cas où la femme soit coupable, elle jouit de la haute protection des lois, et, dans le seul cas où l'homme soit vraiment outragé, l'opinion et la loi sont d'accord pour aggraver son affront. Eh ! comment les Civilisés, si persécuteurs quand il s'agit des plaisirs de leurs femmes, s'accordent-ils
si débonnairement à courber leur front sous le joug, à héberger un fruit d'adultère évident, à l'associer dans leur nom et leurs biens, quand ils devraient l'envoyer aux enfants trouvés ? Voilà donc les vœux de la philosophie accomplis ! C'est vraiment dans le mariage que les hommes forment une famille de frères où les biens sont communs à l'enfant du voisin comme au nôtre. La générosité de ces honnêtes maris civilisés sera dans l'avenir un sujet de rire interminable, et il faudra bien quelques pages divertissantes comme celles-là pour aider à soutenir la lecture de nos annales, si souvent écrites en lettres de sang.
Cette tolérance des maris sur l'offense la plus coupable s'accorde bien avec l'inconséquence générale qui règne en affaires amoureuses. Elle est à tel point qu'on voit la religion et les théâtres prêcher publiquement des mœurs contradictoires; à côté d'un temple où l'on enseigne l'horreur des intrigues galantes et des voluptés, on voit un cirque où l'on ne forme l'auditoire qu'à l'exercice des ruses galantes et à la recherche des voluptés. La jeune femme qui vient d'entendre un sermon sur le respect dû aux époux et aux supérieurs, ira l'heure suivante au théâtre , y prendre des leçons sur l'art de tromper un mari, un tuteur ou autre argus : et Dieu sait laquelle des deux leçons fructifie le mieux. Ces contradictions scandaleuses se répètent dans tout le mécanisme civilisé ; et lorsqu'on observe de sangfroid tant de bizarreries, ne doit-cn pas penser que la Civilisation tout entière est une société de fous, d'autant plus fous qu'ils connaissent le principe d'amélioration sociale et se refusent à en faire usage? Us savent que l'on ne s'est avancé de la Barbarie à la Civilisation que par l'adoucissement de la servitude des femmes ; cette notion expérimentale les induisait adonner plus d'extension aux privilèges féminins; de là serait résulté une entrée en 6e période, puis en 7e, par la liberté complète des femmes. D'où l'on voit que la roule des progrès sociaux était facile et connue, et qu'on y serait entré dès l'instant où l'on aurait voulu s'écarter du système oppresseur des philosophes a l'égard des femmes. Ne savent-ils pas par eux-mêmes que la fidélité perpétuelle en amour est contraire à la nature humaine ; que si l'on peut amener à de telles mœurs quelques benêts de l'un ou de l'autre sexe, on n'y réduira jamais la masse des hommes ni des femmes, et que, dès lors, toute législation qui exige des caractères si incompatibles avec les passions ne peut produire que des ridicules spéculatifs et des désordres pratiques, puisque tout le corps
social sera tacitement ligué pour autoriser les infractions? N'estce pas là le résultat du système amoureux qui domine depuis 2500 ans? Il n'est qu'une continuation des mœurs oppressives qui régnaient dans les âges obscurs, mœurs qu'il devient ridicule d'exiger dans un siècle où l'on se vante de raison et de respect pour les vœux de la nature.
Que les anciens philosophes de la Grèce et de Rome aient dédaigné les intérêts des femmes, il n'y a rien d'étonnant, puisque ces rhéteurs étaient tous des partisans outrés de la pédérastie qu'ils avaient mise en grand honneur dans la belle Antiquité. Ils jetaient du ridicule sur la fréquentation des femmes; cette passion était considérée comme déshonorante. Le code de Lycurgue excitait les jeunes gens à l'amour sodomite, qu'on appelait à Sparte le sentier de la vertu. On provoquait également ce genre d'amour dans les républiques moins austères ; les Thébains avaient formé un bataillon de jeunes pédérastes, et ces mœurs obtenaient le suffrage unanime des philosophes qui, depuis le vertueux Socrate jusqu'au délicat Anacréon, n'affichaient que l'amour sodomite et le mépris des femmes, qu'on reléguait au deuxième étage, fermées comme dans un sérail et bannies de la société des hommes.
Ces goûts bizarres n'ayant pas pris faveur chez les modernes, on a lieu de s'étonner que nos philosophes aient hérité de la haine que les anciens savants portaient aux femmes, et qu'ils aient continué à ravaler le sexe, au sujet de quelques astuces auxquelles la femme est forcée par l'oppression qui pèse sur elle; car on lui t'ait un crime de toute parole ou pensée conforme au vœu de la nature.
Tout imbus de cet esprit tyrannique, les philosophes nous vantent quelques mégères de l'Antiquité qui répondaient avec rudesse aux paroles de courtoisie. Ils vantent les mœurs des Germains, qui envoyaient leurs épouses au supplice pour une infidélité; enfin, ils avilissent le sexe jusque dans l'encens qu'ils lui donnent; car quoi de plus inconséquent que l'opinion de Diderot, qui prétend que, pour écrire aux femmes, « il faut trem- «per sa plume dans Varc-enciel et saupoudrer Vécriture avec la « poussière des ailes du papillon ? » Les femmes peuvent répliquer aux philosophes : Votre Civilisation nous persécute dès que nous obéissons à la Nature; on nous oblige à prendre un caractère factice, à n'écouter que des impulsions contraires à nos désirs. Pour nous faire goûter cette doctrine, il faut bien que vous mettiez en
jeu les illusions et le langage mensonger, comme vous faites à l'égard du soldat que vous bercez dans les lauriers et l'immortalité pour l'étourdir sur sa misérable condition. S'il était vraiment heureux, il pourrait accueillir un langage simple et véridique, qu'on se garde bien de lui adresser. Il en est de même des femmes ; si elles étaient libres et heureuses, elles seraient moins avides d'illusions et de cajoleries, et il ne serait plus nécessaire, pourleur écrire, de mettre à contribution V arc- en-ciel et les papillons. Mais si le militaire et le sexe féminin, et même le peuple entier, ont besoin d'être continuellement abusés, c'est un titre d'accusation contre la philosophie, qui n'a su organiser en ce monde que le mal-être et la servitude. Et lorsqu'elle raille sur les vices des femmes, elle fait sa propre critique; c'est elle qui produit ces vices par un système social qui, comprimant leurs facultés dès P enfance et pendant tout le cours de la vie, les force à recourir à la fraude pour se livrer à la nature.
Vouloir juger les femmes sur le caractère vicieux qu'elles déploient en Civilisation, c'est comme si l'on voulait juger la nature de l'homme par le caractère du paysan russe, qui n'a aucune idée d'honneur ni de liberté, ou comme si l'on jugeait les castors sur l'hébétement qu'ils montrent dans l'état domestique, tandis que dans l'état de liberté et de travail combiné ils deviennent les plus intelligents de tous les quadrupèdes. Même contraste régnera entre les femmes esclaves de la Civilisation et les femmes libres de l'Ordre combiné ; elles surpasseront les hommes en dévouement industriel, en loyauté et en noblesse; mais, hors de l'état libre et combiné, la femme devient, comme le castor domestique ou le paysan russe, un être tellement inférieur à sa destinée et à ses moyens qu'on incline à la mépriser quand on la juge superficiellement et sur les apparences. Aussi ne faut-il pas s'étonner si Mahomet, le Concile de Mâcon et les philosophes ont contesté sur Pâme des femmes, et n'ont songé qu'à river leurs fers au lieu de les briser.
Elles semblent avoir plutôt besoin de maîtres que de liberté; aussi parmi leurs amants donnent-elles communément la préférence à ceux dont les procédés la mériteraient le moins. Mais comment la femme pourrait-elle échapper à des penchants serviles et perfides quand l'éducation l'a façonnée dès l'enfance à étouffer son caractère pour se plier à celui du premier venu, que le hasard, l'intrigue ou l'avarice lui choisiront pour époux?
Une chose surprenante, c'est que les femmes se soient toujours montrées supérieures aux hommes quand elles ont pu développer sur le trône leurs moyens naturels, dont le diadème leur assure un libre usage. N'est-il pas notoire que sur huit femmes souveraines, libres et sans époux, il en est sept qui ont régné avec gloire, tandis que sur huit rois on compte habituellement sept souverains faibles? Et si quelques femmes n'ont pas brillé sur le trône, c'est pour avoir, comme Marie Stuart, hésité et biaisé devant les préjugés amoureux qu'elles devaient hardiment fouler. Quand elles ont pris ce parti, quels hommes ont mieux su porter le sceptre? Les Elisabeth, les Catherine ne faisaient pas la guerre, mais elles savaient choisir leurs généraux, et c'est assez pour les avoir bons. Dans toute autre branche de l'administration, les femmes n'ont-elles pas donné des leçons à l'homme? Quel prince a surpassé en fermeté une Marie-Thérèse qui, dans un moment de désastre où la fidélité de ses sujets est chancelante, où ses ministres sont frappés de stupeur, entreprend à elle seule de retremper tous les courages? Elle sait intimider par son abord la Diète de Hongrie mal disposée en sa faveur ; elle harangue les magnats en langue latine, et amène ses propres ennemis à jurer sur leurs sabres de mourir pour elle. Voilà un indice des prodiges qu'opérerait l'émulation féminine dans un Ordre social qui laisserait un libre essor à ses facultés.
Et vous, sexe oppresseur, ne surpasseriez-vous pas les défauts reprochés aux femmes si une éducation servile vous formait comme elles à vous croire des automates faits pour obéir au préjugé et pour ramper devant un maître que le hasard vous donnerait? N'a-t-on pas vu vos prétentions de supériorité confondues par Catherine, qui a foulé aux pieds le sexe masculin? En instituant des favoris titrés, elle a traîné l'homme dans la boue, et prouvé qu'il peut, dans sa pleine liberté, se ravaler de lui-même audessous de la femme dont l'avilissement est forcé, et par conséquent excusable. Il faudrait, pour confondre la tyrannie des hommes, qu'il existât pendant un siècle un troisième sexe, mâle et femelle, et plus fort que l'homme. Ce nouveau sexe prouverait ù coups de gaules que les hommes sont faits pour ses plaisirs aussi bien que les femmes ; alors on entendrait les hommes réclamer contre la tyrannie du sexe hermaphrodite, et confesser que la force ne doit pas être l'unique règle du droit. Or, ces privilèges, cette indépendance qu'ils réclameraient contre le troisième sexe, pourquoi refusent- ils de les accorder aux femmes ?
DESCRIPTIONS. 14f
Je ne prétends pas faire ici la critique de l'éducation civilisée, ni insinuer qu'on doive inspirer aux femmes un esprit de liberté. Certes, il faut que chaque période sociale façonne la jeunesse à révérer les ridicules dominants ; et s'il faut dans l'Ordre barbare abrutir les femmes, leur persuader qu'elles n'unt point d'âme pour les disposer à se laisser vendre au marché et enfermer dans un sérail, il faut de même dans l'Ordre civilisé hébéter les femmes dès leur enfance pour les rendre convenables aux dogmes philosophiques, à la servitude du mariage, et à l'avilissement de tomber sous la puissance d'un époux dont le caractère sera peut-être l'opposé du leur. Or, comme je blâmerais un Barbare qui élèverait ses filles pour les usages de la Civilisation où elles ne vivront jamais, je blâmerais de même un Civilisé qui élèverait ses filles dans un esprit de liberté et de raison propre aux 6e et 7e Périodes, où nous ne sommes pas parvenus.
Si j'accuse l'éducation actuelle et l'esprit servile qu'elle inspire aux femmes, je parle comparativement à d'autres sociétés où il deviendra inutile de dénaturer leur caractère à force de préjugés. Je leur indique le rôle distingué où elles pourront atteindre, d'après l'exemple de celles qui ont surmonté l'influence de l'éducation et résisté au système oppressif que nécessite le lien conjugal. En signalant ces femmes qui ont su prendre leur essor, depuis les Virago, comme Marie-Thérèse, jusqu'à celles de nuances radoucies, comme les Ninon et les Sévigné, je suis fondé à dire que la femme, en état de liberté, surpassera l'homme dans toutes fonctions d'esprit ou de corps qui ne sont pas l'attribut de la force physique.
Déjà l'homme semble le pressentir; il s'indigne et s'alarme lorsque les femmes démentent le préjugé qui les accuse d'infériorité. La jalousie masculine a surtout éclaté contre les femmes auteurs ; la philosophie les a écartées des honneurs académiques et renvoyées ignominieusement au ménage.
Cet atfront n'était-il pas dû aux femmes savantes ! L'esclave qui veut singer son maître ne mérite de lui qu'un regard de dédain. Qu'avaient-elles à faire de la banale gloire de composer un livre, d'ajouter quelques volumes à des millions de volumes inutiles? Les femmes avaient à produire, non pas des écrivains, mais des libérateurs, des Spartacus politiques, des génies qui concertassent les moyens de tirer leur sexe d'avilissement.
C'est sur les femmes que pèse la Civilisation ; c'était aux femmes
à l'attaquer. Quelle est aujourd'hui leur existence? Elles ne vivent que de privations, même dans l'industrie, où l'homme a tout envahi jusqu'aux minutieuses occupations de la couture et de la plume, tandis qu'on voit des femmes s'escrimer aux pénibles tra vaux de la campagne. N'est-il pas scandaleux de voir des athlètes de trente ans accroupis devant un bureau, et voiturant avec des bras velus une tasse de café, comme s'il manquait de femmes et d'enfants pour vaquer aux vétilleuses fonctions des bureaux et du ménage ?
Quels sont donc les moyens de subsistance pour les femmes privées de fortune? la quenouille ou bien leurs charmes, quand elles en ont. Oui, la prostitution plus ou moins gazée, voilà leur unique ressource, que la philosophie leur conteste encore; voilà le sort abject auquel les réduit cette Civilisation, cet esclarage conjugal qu'elles n'ont pas même^songé à attaquer; et cette inadvertance est impardonnable, depuis la découverte d'Otahiti, dont les mœurs étaient un avertissement de la Nature, et devaient suggérer l'idée d'un Ordre social qui put réunir la grande industrie avec la liberté amoureuse. C'était le seul problème digne d'exercer les femmes auteurs ; leur indolence à cet égard est une des causes qui ont accru le mépris de l'homme. L'esclave n'est jamais plus méprisable que par une aveugle soumission qui persuade à l'oppresseur que sa victime est née pour l'esclavage.
Les femmes savantes, loin d'aviser aux moyens de délivrer leur M>\e, ont épousé Pégoïsme philosophique ; elles ont fermé les yeux sur l'asservissement des compagnes dont elles avaient su éviter le triste sort, elles n'ont recherché aucun moyen de délivrance ; c'est pour cela que les Souveraines qui auraient pu servir leur sexe, et qui ont eu, comme Catherine, le bon sens de mépriser les préjugés, n'ont rien fait pour affranchir les femmes. Personne n'en avait suggéré l'idée, personne n'avait indiqué une méthode de liberté amoureuse. Or, si l'on eût publié quelques plans à cet égard, ils auraient été accueillis et mis à l'épreuve aussitôt qu'un prince ou une princesse équitables auraient paru sur les trônes.
L'étude de ces procédés d'affranchissement était une tâche imposée aux femmes savantes; en la négligeant elles auront terni, éclipsé leur gloire littéraire, et la postérité ne verra que leur égoïsme, leur avilissement; car si les femmes auteurs savent généralement s'affranchir des préjugés et prendre leurs ébats, elles ne sont pas moins notées et tympanisées à ce sujet.
Cette tyrannie de l'opinion suffisait, ce me semble, pour irriter des femmes honorables, et les exciter à attaquer le préjugé, non par des déclamations inutiles, mais par la recherche de quelque innovation qui pût soustraire les deux sexes à l'effrayante et avilissante condition du mariage.
Loin qu'on tendit à alléger les chaînes des femmes, la prévention contre leur liberté allait croissant. Trois accidents contribuaient à enraciner chez les modernes cet esprit oppresseur du sexe faible :
1° L'introduction de la maladie vénérienne, dont les dangers transforment la volupté en débauche, et militent pour restreindre la liberté de liaisons entre les sexes (cette maladie est extirpée par le ménage progressif) ;
2° L'influence du catholicisme, dont les dogmes ennemis de la volupté la privent de toute influence sur le système social, et ont ajouté le renfort des préjugés religieux à l'antique tyrannie du lien conjugal ;
3° La naissance du mahométisme qui, aggravant l'infortune et la dégradation des femmes barbares, réfléchit une fausse teinte de bonheur sur la condition moins déplorable des femmes civilisées.
Ces trois incidents formaient un tissu de fatalités qui fermaitplus que jamais la voie à toute amélioration fondée sur le relâchement des chaînes imposées aux femmes, à moins que le hasard n'eût produit quelque prince ennemi des préjugés, et assez pénétrant pour faire sur une province l'essai des dispositions amoureuses que j'ai indiquées. Cet acte de justice était le seul que la Nature réclamait de notre raison, et c'est en punition de cette rébellion à ses vœux que nous avons manqué le passage en 6e et en 7e Période, et que nous sommes restés vingt-trois siècles de trop dans les ténèbres philosophiques et les horreurs civilisées.
152 DEUXIEME partie.