MAJORITÉ AMOUREUSE
Un très grand malheur pour notre globe, c'est que parmi lés souverains civilisés il ne se soit pas rencontré un seul ami des femmes, c'est-à-dire un prince juste envers les femmes. Quelquesuns ont été galants, mais il y a loin de la galanterie à l'équité dont je vais indiquer deux dispositions. Elles pourront sembler des germes de désordre, jusqu'à ce qu'on en connaisse l'influence.
La première mesure d'équité à l'égard des femmes, c'aurait été de leur accorder une Majorité amoureuse; de les affranchir à un certain âge de l'humiliation d'être exposées en vente, et obligées de se priver d'hommes jusqu'à ce qu'un inconnu vienne les marchander et les épouser. J'estime qu'on aurait dû déclarer les femmes émancipées ou affranchies à l'âge de 18 ans, sauf les règlements convenables sur l'exercice de leurs amours.
A l'âge de 18 ans, une femme a passé i ans en pleine puberté ; c'est, je pense, un délai suffisant pour que les hommes de la ville ou du canton aient eu le temps de réfléchir ou d'opter pour la prendre ou laisser.
Puisque les hommes veulent, d'après la loi du plus fort, qu'on
(l) [Répétons que les dispositions suivantes ne sont pas d'Harmonie el concernent les Ge et 7e Lymbes, ou sociétés moyennes entre l'Harmoni ' et la Civilisation.]
interdise la jouissance à toute fille, pour réserver ses prémices au premier malotru qui viendra la marchander, ne doit-on pas assigner un sort à celles qui définitivement ne trouvent pas d'acquéreur? Ne doit-on pas, après un essai de plusieurs années, les mettre en circulation, les autoriser à se pourvoir comme il leur plaira, et prendre légalement des amants, quelles prennent de même sans cette permission ? Celle qui n'a pas trouvé un mari pendant 4 ans d'exposition dans les bals et promenades , les grand'messes et sermons, risque fort de n'en trouver jamais; les motifs qui ont écarté les maris subsisteront après comme avant les 4 ans d'épreuve. D'ailleurs, si le mariage est utile en Civilisation, il convient d'y exciter les hommes, par la crainte de perdre les prémices des femmes qu'ils laisseraient chômer au delà de 18 ans.
Il serait d'autant plus sage de prendre un parti à l'égard des filles délaissées, que ce sont pour l'ordinaire les plus belles, les plus aptes à procréer de beaux enfants. On voit une multitude de belles femmes rester vacantes, parce que leur beauté est un épouvantail pour les hommes qui redoutent le cocuage et font du mariage un calcul de raison , de jalousie et d'avarice. Ce machiavélisme conjugal fait chômer les demoiselles les plus distinguées, les plus capables de conduire un ménage. Il n'est rien de plus révoltant que de voir ces malheureuses filles dédaignées, parce qu'elles n'ont pas le poids de l'or en leur faveur. Eh î comment leurs parents, qui les ont sur les bras, n'ont-ils pas avisé à proposer la réforme de coutumes si préjudiciables aux familles peu fortunées, qui sont les plus nombreuses et les plus dignes de protection ?
D'après ces considérations, l'on devrait, en Civilisation, distinguer les femmes en deux classes : les Jouvencelles , au-dessous de 18 ans, et les Émancipées, au-dessus de 18 ans. Elles acquerraient dès cet âge le droit de prendre des amants, sauf les lois à faire sur le sort des enfants qui naîtraient de pareilles unions. (J'indiquerai ces lois dans un traité de 6e Période, car ceci est mesure de 6e Période.)
L'opinion s'unissait à la justice pour réclamer cette mesure. On sait que les jeunes filles qui atteignent vingt ans sans être mariées sont ridiculisées par les hommes. On se moque de leur abandon ; elles sont criblées de sarcasmes et de quolibets, et forcées par l'opinion à contrevenir à la loi en prenant secrètement des amants. Les hommes sont si médisants, si injustes à l'égard des femmes,
qu'ils les persifllentdans tous les cas, soit qu'elles aient gardé, soit qu'elles aient perdu leur virginité après l'âge où ce fardeau devient trop pénible à porter.
Quels étaient les risques d'accorder aux femmes une liberté amoureuse après l'âge de 18 ans, et quels avantages a-t-on retiré du système oppressif des philosophes? Avec leur méthode d'éducation cafarde, qui donne aux demoiselles une insouciance affectée pour l'amour, ils ne sont parvenus qu'à organiser le Cocuage uninarsel. Dès lors tout autre système plus conforme au vœu de la nature ne produirait guère plus de cocus qu'on n'en voit, aujourd'hui. Eh ! ne valait-il pas mieux, cornes pour cornes, essayer un ordre moins oppressif, moins avilissant pour les femmes? sans doute, car la liberté amoureuse développe de précieuses qualités chez les classes qui en jouissent le plus; ce sont les Dames de haut parage, les Courtisanes de bon ton et les petites Bourgeoises non mariées.
C'est parmi ces trois classes de femmes qu'on aperçoit les plus heureux développements; leurs qualités réunies composeraient la perfection. En effet :
Les Dames de cour, j'entends celles qui sont galantes, ont des manières franches, aisées, un ton expansif qui inspire l'amitié. Elles séduisent tout à coup celui qui les voit pour la première fois ; il croit trouver des femmes au-dessus de la nature humaine, tant elles diffèrent des bourgeoises, qui sont des mécaniques à mensonges, des âmes étroites , où l'amour règne exclusivement et ne laisse d'accès à aucune autre passion; elles sont de glace pour ('amitié, le goût des arts et autres nobles affections. Sans doute les dames de cour ont aussi leurs côtés vicieux; mais elles donnent à l'intrigue des teintes variées, du naturel et de la magnanimité. Eh! peut-on les blâmer de savoir embellir le vice, puisqu'il doit seul régner en Civilisation ?
Les Courtisanes de bon ton, à part certain manège que nécessite leur genre de commerce, sont remplies de nobles qualités; obligeantes, charitables, cordiales, leur caractère serait sublime Si elles avaient de bonnes rentes; témoin celui de Ninon. Elles perdent, par l'habitude du plaisir, cet esprit cauteleux, ces arrièrepensées toutes charnelles qu'on remarque dans les bourgeoises pétries de morale, dans ces ménagères qui, à travers leur étalage de sentiment , laissent percer à chaque instant une sensualité qu'elles s'obstinent à nier, sensualité qui ne dépare point une
femme quand elle est en balance avec les affections de l'âme, comme il arrive chez les dames franchement galantes.
Les petites Bourgeoises, boutiquières, ouvrières, etc., sont, avant le mariage, une classe de femmes entièrement libres, surtout dans les grandes villes. Elles ont des amants affichés à la barbe de père et mère, elles en ont à rechange en toute occasion, enfin elles jouissent à profusion de ce qui est refusé aux demoiselles d'un rang supérieur^); elles passent leur jeunesse à voltiger d'homme en homme, elles n'en sont que plus intelligentes au travail et plus habiles à trouver quelque innocent qui les épouse quand elles sont sur le retour. On doit blâmer sans doute leur manie de dissimulation perpétuelle, manie qu'il faut attribuer au mauvais ton des hommes de classe moyenne qui les entourent. Du reste, elles ont d'heureuses dispositions ; elles sont surtout d'exellentes ménagères, bien préférables aux Agnès du premier étage.
En résumé : l'on élèverait à la perfection le caractère féminin si l'on pouvait réunir les qualités des trois classes de femmes que j'ai citées ; et tel serait l'effet d'un Ordre social où le sexe féminin jouirait pleinement de la liberté amoureuse. En voulant n'atteindre qu'un but, celui de ménagère, vous manquez tout pour avoir trop peu désiré; vos jeunes filles boursoufïlées de préjugés et de philosophie sont des êtres dénaturés toujours rongés de désirs ; elles ont l'esprit en distraction continuelle, travaillent avec dégoût, effleurent les arts qu'on leur enseigne, oublient après le mariage tout ce qu'elles ont appris, et deviennent bientôt de mauvaises ménagères pour peu que l'époux n'ait pas l'habileté de les conduire à la guide. Le monde les éblouit, les entraine d'autant plus vite qu'elles n'en ont aucune expérience, tandis qu'une femme déjà exercée avant le mariage sera moins infatuée du plaisir, et, connaissant les astuces des galants, elle s'attachera d'autant mieux au ménage et au mari, qu'elle considérera comme protecteur contre la persécution masculine. Si elle prend des suppléants, ce sera
(l ) C'est une déplorable et bizarre persécution que celle qu'éprouvent les demoiselles dites comme il faut; elles voient dans leur ville, dans leur maison, sous leur croisée, les petites Bourgeoises prendre leurs ébats, se bercer dans les amours qu'on leur interdit. Pourquoi cette bigarrure de mœurs dans la Civilisation, et quelles raisons allégueront les pbilosopbes j>our prouver qu'on n'aurait pas dû essayer de généraliser cette liberié amoureuse, qui ne produit que de bons effets parmi les classes de femme* qui en jouissent?
par délassement plutôt que par passion; dans ses amours elle ne perdra point de vue les intérêts du ménage, et adoucira, autant que possible, la disgrâce inévitable du cocuage. De telles femmes conviennent éminemment aux hommes insouciants, aux maris de bonne pâte, à qui il faut une épouse impérieuse, une virago qui sache tenir le gouvernail du ménage et porter les culottes. Une telle épouse fait le bonheur d'un homme faible ; il obtient d'elle le véritable amour conjugal, qui n'est autre chose qu'une ligue d'intérêts entre les époux, une coalition contre les perfidies sociales.
Combien est-il d'autres classes d'hommes qui ne sauraient s'accommoder de ces femmes emmiellées de préjugés, de ces automates philosophiques dont le caractère est une énigme impénétrable, et qui, avec leur ingénuité simulée, excitent la défiance des philosophes même! Ils savent mieux que personne combien l'on doit peu compter sur cet air de candeur que l'éducation donne aux jeunes fdles. Toute dame d'une conduite licencieuse a paru aussi candide qu'une autre avant son mariage ; ce vernis de chasteté est un masque qui n'en impose à aucun homme, n'accélère point les mariages et n'aboutit qu'à exercer les femmes à la dissimulation. On sait qu'un souffle de l'amour leur créera des passions et développera en elles un caractère encore inconnu, et dont la bonté ou la malice est une énigme impénétrable même aux hommes exercés. Bref, ce galimatias d'éducation philosophique n'est qu'un cercle vicieux comme tous les usages civilisés, et n'aboutit qu'à jeter tous les époux dans la disgrâce qu'ils veulent éviter. Ce qui désoriente les philosophes, c'est de voir qu'on n'arrive de toutes manières qu'à ce cocuage objet de leur effroi; aussi ces savants varient-ils chaque jour dans leurs systèmes d'éducation, sans autre résultat que de masquer et non pas de changer le* penchants des jeunes filles.
« Nalurara expellas furcâ, lamen usquè recurrcl. »
Ils s'alarment si l'on élève les femmes à la culture des sciences ou des arts; ils ne voudraient chez les jeunes personnes d'autre jioùt que celui d'ecamer le pot au feu; telles sont leurs propres paroles , qu'ils font entendre jusque sur les théâtres. Ils ne sont occupés qu'à contrarier l'amour du plaisir; ils n'entrevoient que des cornes dans l'avenir ; ils sont hargneux et tracassiers sur les goûts des femmes, ombrageux comme les eunuques autour des odalisques.
Eh! quand on parviendrait à débrouiller leurs systèmes d'éducation, qui varient chaque jour (puisqu'il parait chaque jour de nouveaux traités de morale qui ne sont jamais d'accord avec les précédents), quel fruit en retirerait-on pour l'avantage des jeunes filles? Voit -on se marier celles qui sont boursoufïlécs de préceptes [ et non d'argent] ? Non, elles restent vacantes avec leurs vertus. Il n'y a que deux leviers qui décident les mariages en Civilisation : ce sont la fortune et l'intrigue. Les pères ne l'ignorent pas; aussi sont-ils plus en peine de doter leurs filles que de les éduquer. Quant à l'intrigue, les pères n'excellent pas sur ce point, et, malgré les cajoleries qu'ils emploient auprès des hommes à marier, ils sont déjoués par toute fille un peu manégée qui sait elle-même conduire l'intrigue et mettre enjeu d'autres batteries que les vertus. Ces filles expérimentées ont l'art de souffler les bons partis aux pudibondes et de faire de bons mariages sans l'entremise de personne, tandis que le mariage- des Agnès exige l'entremise scandaleuse des commères, parents, notaires et philosophes, qui se mettent aux trousses d'un jeune homme pour le sermonner et le pousser dans le piège, comme on voit les bouchers et leurs chiens entourer et pousser le bœuf dans la tuerie où il refuse d'entrer.
Ainsi se machinent les mariages; les hommes ne s'y prennent qu'autant qu'ils sont cernés d'embûcies, harcelés de solliciteurs et de moralistes. On ne serait pas si rétif si le mariage était vraiment le gage du bonheur, comme il l'est pour ceux qui épousent une femme opulente.
Comment un siècle si enclin aux expériences de toute espèce* un siècle qui a eu l'audace de renverser le trône et les autels, at-il fléchi si servilement devant les préjugés amoureux, les seuls dont l'attaque eût pu produire quelque bien, et comment n'a-t-on pas songé à essayer sur ce point les systèmes de liberté dont on a tant abusé? Tout invitait à en éprouver l'effet sur les amours, puisque le bonheur des hommes se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes. En effet, supposons qu'on pût inventer un moyen de réduire toutes les femmes, sans exception, à cette chasteté qu'on exige d'elles, de manière que nulle femme ne pût se livrer à l'amour avant le mariage, ni posséder après le mariage d'autre homme que son mari; il résulterait de là que chaque homme ne pourrait avoir dans tout le cours de sa vie que la ménagère qu'il aurait épousée. Or, quelle serait l'opinion des hommes sur cette perspective d'être réduits pour toute leur vie à ne jouir
que d'une épouse qui pourra leur déplaire dès le lendemain du mariage? Certes, chaque homme individuellement opinerait à étouffer l'auteur d'une pareille invention, qui menacerait d'anéantir la galanterie, et les plus ardents ennemis d'un tel ordre seraient les philosophes, qui sont fortement adonnés à la séduction et à l'adultère; d'où l'on voit que tous les hommes sont personnellement ennemis de leurs maximes de chasteté, et que le bonheur du sexe masculin s'établit en proportion de la résistance des femmes aux préceptes de fidélité conjugale. Leur observance rigoureuse causerait le désespoir de tous les hommes individuellement, sans en excepter les philosophes, qui, étant plus séducteurs que d'autres, seraient les plus confondus par le triomphe de leurs maximes amoureuses, comme ils le furent, en 1789, par l'épreuve de leurs svstèmes administratifs.
Une autre conclusion que l'on peut tirer du débat qui nous occupe, c'est que les Civilisés sont dans une ignorance absolue sur remploi des passions dans le système moral ; car en adoptant la modification proposée à l'égard des femmes, la distinction de Minorité et Majorité amoureuse, on arrivait à plusieurs résultats excessivement avantageux au bien des bonnes mœurs civilisées. Entre autres abus qu'on aurait extirpés, je citerai la Confusion amoureuse, qui est un des seize caractères de Civilisation. Je vais la mettre en parallèle avec les Corporations amoureuses ; elles sont un caractère de la 6e période, dont chacun goûtera les tableaux, parce qu'elle est la plus voisine de la nôtre et la plus intelligible pour les Civilisés , dont elle conserve encore divers usages domestiques, tels que le ménage incohérent.