‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 61 sur 98 · POLITIQUE GALANTE POUR LA LEVÉE DES ARMEES · texte numérisé non relu

POLITIQUE GALANTE POUR LA LEVÉE DES ARMEES

L'annonce de la future liberté amoureuse devant exciter La grande colère des bourgeois et des philosophes, il convient, poulies calmer, de leur faire envisager cette liberté sous le rapport de l'intérêt, qui est leur unique Dieu. L'amour, qui est en Civilisation un germe de désordre , de paresse et de dépenses, devient dans l'Ordre combiné une source de bénéfices et de prodiges industriels.

J'en vais donner un indice, et je choisis la démonstration sur l'une des branches d'administration la plus pénible parmi nous : c'est la levée des armées qui s'opère par la Politique galante.

L'amour produit dans chaque Phalange deux grandes Séries, qui sont le demi-caractère et le caractère plein. Celui-ci se divise en neuf branches : la première est la Vestalité, dont je vais parler.

Dans chaque Phalange , le chœur des Jouvenceaux et Jouvencelles, qui sont vierges, élisent tous les ans un quadrille de Vestalité formé de deux couples de parade et de deux couples de mérite; le choix est réglé pour les premiers sur la beauté, et pour les seconds sur le succès dans les sciences et les arts ou le dévouement dans les travaux.

Les Vestals et les Vestales ont en tous lieux le rang de Magnats et Magnâtes; la plus pauvre fille, lorsqu'elle est élue Vestale, roule en char à six chevaux blancs, couverte des pierreries de la réserve. On rend à ces jeunes gens toutes sortes d'honneurs ; ils commandent les colonnes de l'enfance; enfin, le système conservateur de la virginité tend à produire les jeunes filles au lieu de les isoler. Loin de les habituer à un rôle de buse, comme nos demoiselles emmiellées de morale, qui disent n'aimer personne et n'avoir d'autre volonté que celles du papa et de la maman, on développera leurs inclinations autant que possible, et l'on verra la Vestale avoir des poursuivants titrés, et le Vestal avoir de même ses poursuivantes qu'il aura titrées.

Cette jeunesse d'élite a le privilège d'aller aux armées industrielles, qui sont de magnifiques rassemblements ; c'est là que les Vestals et Vestales exercent leurs premières amours. Chaque jour l'armée donne, à la suite de ses travaux, des fêtes d'autant plus brillantes qu'elle réunit l'élite de la jeunesse en beauté et en talents. Ces fêtes offrent un vaste champ à la courtoisie : les prétendants et prétendantes suivent la Vestalité qui fait ses choix dans le cours de la campagne. Ceux des jeunes gens qui veulent s'attacher à un seul amant ou une seule amante, passent au gracie de Damoiseau et Damoiselle, et entrent dans les Groupes de la constance, qui sont le deuxième des neuf caractères amoureux; d'autres, qui ont le goût de l'inconstance, prennent parti dans les sept Groupes suivants. Le résultat principal de ces amusettes, c'est qu'on forme d'immenses armées industrielles sans aucune contrainte, et sans autre ruse que d'avoir mis en évidence et honoré

171 DEUXIEME PAUTIE.

publiquement cette virginité que les philosophes veulent éloigner du monde, entourer de duègnes et de préjugés.

Pour rassembler une armée, il suffit de publier le tableau des quadrilles de virginité que chaque Phalange y enverra ; dès lors ceux qui se sont déclarés prétendants et prétendantes ne sauraient se dispenser de suivre les prétendus aux armées, où doivent se décider les choix, qui se font secrètement, sans la publicité scandaleuse qu'on apporte parmi nous aux cérémonies du mariage, où l'on avertit une ville entière que, tel jour, un libertin, un roué, va déflorer une jeune innocente. Il faut être né en Civilisation pour supporter l'aspect de ces indécentes coutumes qu'on appelle les ■noces, où l'on voit intervenir à la fois le m igistrat et le sacerdoce avec les plaisants et les ivrognes du quartier. Et pourquoi? parce qu'après de viles intrigues, après un maquereïlage fait par le notaire et les commères, on va enchaîner pour la vie deux individus qui peut-être seront au bout d'un mois insupportables l'un à l'autre. Quel est donc le motif de ces fêtes de noces? l'espoir d'obtenir une postérité? eh! sait-on si la femme ne sera pas stérile? l'espoir du bonheur des conjoints? eh! qui sait s'ils ne se détesteront pas l'année suivante, et si leur union ne fera pas le malheur de tous deux? Dans ces fêtes données sur une vague espérance, les familles sont comparables à un étourdi qui, en prenant un billet de loterie, donnerait à ses voisins un grand repas en réjouissance de ce qu'il espère gagner un terne; on mangerait son repas en se moquant de lui et disant : // ne tient pas encore le terne. N'imitez-vous pas un tel fou quand vous donnez des fêtes à l'occasion d'un mariage qui est un billet de loterie, et moins encore ; car le mariage peut produire beaucoup de malheur, au lieu du bonheur qu'on en espère ? Le seul cas où les fêtes soient raisonnables, c'est lorsqu'un homme épouse une femme très riche ; alors il a lieu de se réjouir; mais d'ordinaire les femmes dépensent plus rie revenu qu'elles n'en apportent, et si l'on remett it les réjouissances de noce à l'année suivante, à l'époque où le mari a tâté des embarras du ménage, des énormes dépenses et du cocuage qui arrive tôt ou tard, on trouverait bien peu de mariés disposés à festoyer leur fâcheuse union. Eh! combien d'entre eux ont regret à la fêle, dès le lendemain, où ils sont déjà confus de n'avoir pas trouvé ce qu'ils croyaient trouver!

Dans l'Ordre combiné, les fêtes relatives aux premières amours ne se donnent qu'après l'union consommée. On se garde bien d'i-

miter les Civilisés, qui prennent le public à témoin du marché conclu pour la défloration. Une Vestale voit ses prétendants réunis et étalant leur mérite dans les jeux publics et les travaux de l'armée ; leur nombre diminue successivement selon l'espoir qu'elle leur donne. Enfin, lorsqu'elle est d'accord avec l'un d'entre eux, les futurs se bornent à envoyer une déclaration cachetée à l'office de la Haute-Matrone (c'est une Ministre des relations amoureuses, celle qui tient le gouvernail des affaires galantes de l'armée pour ce qui concerne la Vestalité), ou aux Vice-Matrones qui régissent chaque division. On fait les dispositions nécessaires pour recevoir chaque soir les couples qui veulent s'unir secrètement ; ils sont reconnus par une intendante de matronage; l'union n'est divulguée que le lendemain, où la Vestale a quitté sa couronne de lis pour une couronne de roses, et se montre en costume de Damoiselle avec son favori ou son Damoiseau, si c'est un Vestal qu'elle a choisi.

Il s'opère chaque nuit, à l'armée, un bon nombre de ces unions de Vestals et Vestales ; elles sont annoncées le lendemain à la mâtine ou repas du matin. Les Bacchants et Bacchantes ont la fonction d'aller chaque matin relever les blessés, c'est-à-dire les prétendants et prétendantes qui se trouvent éconduits par suite des unions secrètes de la nuit.

Je suppose que la Vestale Galatée, prête à faire son choix, ait balancé entre Pygmalion, Narcisse et Pollux. Enfin elle a préféré Pygmalion et s'est unie secrètement à lui. Une centaine de Vestales ont, dans la même nuit, consommé pareille union avec leurs favoris dans l'édifice destiné à cette cérémonie. Le lendemain un millier de Bacchants et Bacchantes de la division sont assemblés avant le jour ; une référendaire de matronage leur communique le tableau des unions de la nuit, puis la liste des blessés et blessées qu'il faut aller relever. On y voit les noms de Pollux et Narcisse. Alors les Bacchantes qui se croient le plus aimées de Pollux se dirigent vers sa demeure; d'autres vont trouver Narcisse, et de même les Bacchants s'acheminent vers les intéressantes blessées qu'ils ont choisies ('). Pollux sera donc éveillé par des Bacchantes

(I) Il est entendu que si les amants disgraciés sont du corps de la Vestalité, ce ne seront pas les Baccliantset Bacchantes qui iront les consoler. En pareil cas, cette fonction sera remplie par d'autres confréries, comme les Sentimentaux et Sentimentales, qui sont le 7e Groupe de la Série amoureuse. Il est maintes exceptions semblables que je ne m'arrête pas à rapporter, et qu'on doit pressentir sans que je les indique.

qui viendront, le rameau de myrte à la main, lui apprendre qu'il est trépassé dans l'esprit de Galatée; elles essuient le premier choc, le> clameurs de perfidie et d'ingratitude; et, pour consoltr Pollux, elles prodiguent leur éloquence et leurs charmes (').

Il y a, chaque matin, une ample déconfiture de pousuivants et de poursuivantes, au grand contentement des légions de Bacchanales, qui font leur profit de cet amoureux martyre; car le remède ordinaire à une telle mésaventure, c'est de s'étourdir pendant quelques jours avec les Bacchantes, les Aventurières et autres corporations de l'armée qui exercent la philanthropie. Quand on connaîtra les détails de ces diverses fonctions et le mécanisme des Séries amoureuses dans les armées de l'Ordre combiné, on trouvera, les amours de la Civilisation si monotones, si pitoyables, qu'on ne pourra supporter la lecture de nos romans et de nos pièces de théâtre; Ton concevra que l'admission aux armées devienne une faveur dans l'Ordre combiné ; qu'il se présente le double des volontaires que Ton désire, et que par le seul levier de l'amour on puisse rassembler cent vingt millions de légionnaires des deux sexes, qui exécuteront des travaux dont la seule idée glacerait d'épouvante nos mercenaires esprits. Par exemple, l'Ordre combiné entreprendra la conquête du grand désert de Sahara; on le fera attaquer sur divers points par 10 et 20 millions de bras s'il est né cessaire, et à force de rapporter des terres, planter et boiser d*

(i) Des Civilisés diront que Pollux ne tiendra aucun cas des consolations des Bacchantes; que s'il est bien amoureux de Galatée, il rejettera avec dédain des dévergondées qui viendront s'offrir à lui. En effet, telle serait la marche de l'amour dans l'Ordre civilisé. Pollux refuserait pendant plusieurs jours toute autre femme que Galatée, et, de plus, il appellerait en duel Pygmalion. Dans l'Oidre barbare, Pollux agirait différemment ; il irait poignarder Galatée, eu attendant l'occasion de poignarder Pygmalion. Et dans l'Ordre sauvage ou patriarcal, Pollux agirait différemment encore. Je n'ignore pas que, selon nos mœurs, Pollux devrait dédaigner les Bacchantes et leurs consolations; mais, m vous voulez, d'après les mœurs civilisées, blâmer Pollux qui se distraira avec les Bacchantes, un Barbare pourra se moquer du Civilisé, qui, se voyant ravir sa belle, n'ira pas la poignarder. J'entre dans ces détails, pour rappeler que les passions ont dans chaque Période sociale une marche différente; el que si les usages de l'Ordre combiné paraissent bizarres sur quelques points, il faudrait, avant de les juger, connaître les circonstances qui introduiront des mœurs si opposées aux nôtres.

proche en proche , on parviendra à humecter le pays, fixer les sables et remplacer le désert par des régions fécondes. On fera des canaux à vaisseaux là où nous ne saurions pas même faire des rigoles d'arrosage, et les grands vaisseaux navigueront non-seulement au travers des isthmes, comme ceux de Suez et Panama, mais encore dans l'intérieur des continents, comme de la mer Caspienne aux mers d'Azof, de Perse et d'Aral; ils navigueront de Québec aux cinq grands lacs; enfin, de la mer à tous les grands lacs dont la longueur égale le quart de leur distance à la mer.

Les diverses légions des deux sexes se divisent dans chaque empire en plusieurs armées, qui s'amalgament avec celle des Empires voisins. L'Ordre combiné n'affecte jamais une entreprise à une seule armée ; il en réunit au moins trois pour les mettre en lutte d'émulation. S'il faut couvrir de terre les landes de Gascogne, ce travail sera exécuté par trois armées, française, espagnole et anglaise, et en compensation la France fournira deux armées, une à l'Espagne et une à l'Angleterre, pour coopérer à leurs travaux. Ainsi se mélangeront tous les Empires du globe, et la compensation sera la même dans les armées de province et les travaux de canton.

Je suppose que la Phalange de Tibur veuille faucher un pré qui emploierait 300 hommes pendant deux heures; si elle n'a que 00 faucheurs disponibles, elle emprunte quatre cohortes à quatre cantons voisins ; elle fait négocier cet emprunt par ses ambassadeurs titulaires à la bourse desdits cantons, et au jour indiqué on voit arriver les quatre cohortes qui se réunissent aux Tiburiens dans la prairie. La fauchaison est suivie d'un repas où se trouvent les belles des divers cantons, et celui de Tibur rendra des cohortes d'hommes ou de femmes pour celles qu'il emprunte aujourd'hui. Cet échange de cohortes est un des moyens qu'emploie l'Ordre combiné pour métamorphoser en fêtes les travaux les plus rebutants; ils deviennent intéressants :

Par la brièveté qui résulte du grand nombre de coopérateurs ;

Par la réunion des cohortes auxquelles viennent se joindre ôo^ amateurs de sexes différents ;

Par les dispositions de mécanique et d'élégance que permettent ces nombreux rassemblements.

J'insiste sur ce dernier point. On voit parmi nous les ateliers si malpropres, si dégoûtants, qu'ils inspirent de l'horreur pour l'industrie et les industrieux, surtout dans îa France, qui semble être

la patrie adoptive de la saleté. Est-il rien de plus répugnant que les buanderies de Paris, où Ton prépare le linge de la belle compagnie? Au lieu de ces cloaques, vous verriez dans l'Ordre combiné un édifice orné de bassins de marbre et garni de robinets à divers degrés de chaleur, afin que les femmes ne gâtent pas leurs mains en les plongeant dans une eau glaciale ou brûlante. Puis, vous verriez maintes dispositions pour abréger l'ouvrage par des mécaniques de toute espèce et pour charmer le repas qui suivra le travail de quatre à cinq cohortes de blanchisseuses rassemblées de divers cantons.

Quelque insipides que soient ces menus détails, je ne dédaigne pas de m'y arrêter pour prouver que tous les obstacles industriels sont prévus ; les convocations de cohortes ne sont qu'un des nombreux procédés par lesquels on aplanira toute difficulté, et l'Ordre combiné fournira des moyens d'opérer, par attraction et rivalité, les travaux les plus odieux.

La galanterie, aujourd'hui si inutile, deviendra donc un des ressorts les plus brillants du mécanisme social. Et tandis que l'Ordre civilisé lève avec tant de peine et de contrainte des Armées destructives qui ravagent périodiquement la terre, l'Ordre combiné n'emploiera que l'Attraction et la galanterie pour former des Armées bienfaisantes qui élèveront à l'envi de superbes monuments. Au lieu d'avoir dévasté trente provinces dans une campagne, ces Armées auront jeté trente ponts sur des fleuves, recouvert trente montagnes effritées, creusé trente canaux d'irrigation et desséché trente marécages; encore ces trophées industriels ne seront-ils qu'une parcelle des prodiges qu'on devra à la liberté amoureuse ©t à la chute de la philosophie.

Dans ces débats futiles en apparence, comme ceux sur la bonne chère et l'amour, il ne faut pas perdre de vue le but de l'Ordre combiné : c'est d'opérer attraction industrielle. Toutes les dispositions que vous entendrez sur cet Ordre et que vous croiriez faites à plaisir sont toujours soumises à deux pierres de touche; il faut q j'elles produisent PAttraction industrielle et I'Économïe de ressorts. J'en vais donner une démonstration tirée des Bandes de chevalerie errante qui parcourent le globe et dont j'ai parlé dans cette Notice.

Ces Bandes, fort attrayantes pour la jeunesse, n'admettent personne qui n'ait fait au moins trois campagnes dans les Armées industrielles, indépendamment des connaissances relatives au ta-

ractère déployé par la Bande. Voilà donc un ressort de plus pour lever des armées. Outre l'amour qui entraîne à suivre les Vestals et Vestales, outre la curiosité causée par les grands événements qui se passeront à l'armée, outre l'empressement d'assister à ses fêtes et bacchanales, de partager la gloire de ses hauts faits, il est encore d'autres leviers, comme l'appât d'obtenir, après trois campagnes, une patente d'Aventurier ou Aventurière, et d'aller exploiter le globe avec les Bandes de Chevalerie errante. D'autres privilèges sont le prix de six campagnes, et au bout de neuf, on a l'entrée dans le corps des Paladins et Paladines, qui sont par toute la terre les officiers de l'Empereur et Impératrice d'Unité. Au retour de chaque campagne les jeunes gens ont le droit de s'orner d'un signe, telle que croix ou étoile, qui porte en légende le fait industriel de l'Armée; et l'on connaît, au nombre des rayons d'étoile, les diverses campagnes et titres de gloire de chacun. Les femmes portent cette décoration, car il y a toujours moitié de femmes dans les Armées industrielles.

Au moyen des divers appâts que les Armées offrent à la jeunesse, elle marche spontanément au premier appel, et l'admission devient, ainsi que je l'ai dit, un privilège acheté par diverses épreuves. On atteint donc par ce mode de levée les deux buts indiqués, 1' Attraction industrielle et I'Économie de ressorts.

Et comme l'appât d'entrer aux Bandes errantes fait partie des amorces qui attirent la jeunesse à l'Armée, concluez que ces Ban des ne sont pas des parties de plaisir vaguement imaginées, et que toutes les autres dispositions qui vous seronT données sur l'Ordre combiné devront, comme les Bandes errantes , coopérer aux deux résultats exigés, à PAttractton industrielle et à I'Économie de ressorts. Et les mesures qui conduisent à ces deux buts sont toutes des jouissances romanesques et immenses comme celles dont je viens de donner une légère idée.

Craignant de vous faire entrevoir l'immensité de ces plaisirs, je n'ai disserté que sur deux accessoires de l'amour et de la gourmandise. J'ai parlé des tables du pauvre, sans vous expliquer quelle sera la somptuosité de celles du riche , lorsque la bonne chère sera favorisée par la culture universelle, par la régularité de température qui raffinera les sucs de la terre, par la cessation des fourberies commerciales et par la liberté absolue des communications. Alors les riches de chaque Phalange pourront tous les jours,

dans le cours des cinq repas (*), savourer par centaines les raretés parvenues de tous les points du globe, transportées et conservées avec des précautions qui sont impraticables dans l'étal d'imperfection où se trouve l'industrie terrestre et maritime des Civilisés.

Je me suis de même borné à parler des moindres jouissances de l'amour en traitant de la Vestalité, qui n'admet que la courtois. ' ou jouissance spirituelle sans plaisir matériel. Les fonctions vestaliques sont une privation et non un exercice de l'amour, qui n* commence qu'à l'instant où le Vestal cède à une première inclination.

Je n'ai pas parlé de ces circonstances qui donnent un plein essor à la galanterie, et qui contrastent si fort avec les viles intrigues de mariage et les odieux calculs par lesquels on avilit parmi nous les premières unions. Je n'ai donc donné aucune notion des amours de l'Ordre combiné, et cependant les accessoires auxque'.^ j'ai touché auront déjà suffi pour faire entrevoir que cet Ordre ouvrira aux amours une carrière si brillante et si variée, qu'on regar-

(l) Il y a cinq repas dans l'Ordre combiné; la mâtine à 5 heures, te déjeunera 8 heures, le dîner à i heure, le goûter à G heures, et lesouptr à 9 heures; i! y a en outre deux intermèdes ou collations vers les 10 et 1 heures. C< Ue multitude de repas est nécessaire à l'appétit dévorant qu'excitera le nouvel Ordre, où fou est en mouvement continuel sans excès. les enfants éievés de la sorte acquerront des tempéraments de fer, et seront sujets à un retour d'appétit de deux en trois heures, à cause de la prompte digestion qui sera due à la délicatesse des mets et à l'art de les mélanger judicieusement. Cet art, auquel on les exercera dès l'enfance, e<! contraire à toutes nos maximes sur la sobriété; il sera pourtant l'un des germes du perfectionnement matériel qui élèvera le genre humain à la stature moyenne de 7 pieds, et à la carrière moyenne de 144 ans. L'espèce humaine, parvenue à celte perfection, devra consommer chaque jour dans l'état de santé une masse égale au douzième de son poids. On voit dès aujourd'hui des appétits plus surprenants; car nous voyons en France un individu nommé l'homme carnassier, qui mange à un seul repas 14 livres de viande crue, sans parler de sa boisson et de ses autres repas. Il consomme donc environ 20 livres par jour, et pourtant il est loin de peser 540 livres. Comme le Créateur a dû produire en tout sens des esquisses renversées de l'Ordre combiné, il a représenté, parla création do ver solitaire, l'appétit prodigieux que ressentiront les individus élevés, dan« ce nouvel Ordre.

dera en pitié les chroniques galanles de la Civilisation. C'est ce que j'aurais démontré en pou de lignes si j'eusse traité des Séries amoureuses et des relations de leurs divers groupes affectés aux divers caractères de l'amour. Mais comme je désire exciter le raisonnement plutôt que l'enthousiasme, je passe sur ces tableaux, qui causeraient une impression beaucoup plus vive que je ne la veux produire.

J'ai satisfait aux désirs de diverses personnes qui me demandaient une petite notice sur l'Ordre combiné, au moins une feuille de détails, quelque incomplets qu'ils pussent être. Si l'on inclinait à soupçonner de l'exagération dans ces aperçus des jouissances futures, il faudra considérer que je parle ici de la 8e période sociale , prodigieusement distante de la 5e où nous nous trouvons. J'aurais pu m'accommoder aux faibles passions des Civilisés en ne leur peignant, comme dans la première Notice, que des jouissances plus bourgeoises de la fic et de la 7e période, que nous franchirons l'une et l'autre pour nous élever d'emblée à l'Ordre combiné.

En rassurant les personnes impartiales contre le soupçon d'exagération, je ne prétends pas ralentir les verbiages de la multitude qui va éclater en railleries contre cette deuxième Notice. Je confesse moi-même que l'annonce doit sombler incroyable jusque après l'expérience; et fût-elle revêtue des preuves mathématiques et autres qui l'appuieront, l'on serait encore fondé à douter jusqu'à l'épreuve; car, ditBoileau :

« Le vrai peut quelquefois n'èlre pas vraisemblable. »

Qu'était-il de plus vrai que l'opinion de Christophe Colomb, à qui j'aime à me comparer? 11 annonçait le nouveau monde matériel, et moi le nouveau monde social. J'exprime ainsi que lui eu vrai qui n'est pas vraisemblable aux yeux du préjugé. On m'accusera comme lui de vision, parce qu'on voudra juger les résultats annoncés par les moyens actuels ; on voudra croire le mécanisme social borné aux faibles ressources qu'offre la Civilisation ; enfin, on oubliera sans cesse que tous ces prodiges sociaux seront opères par des Séries progressives et non par des familles incohérentes qui ont des propriétés contraires.

Mais puisque l'ironie est le souverain plaisir pour les Civilisés, qu'ils se hâtent de donner cours à leur malignité ; comme on peut en moins de six mois faire l'essai de l'Association agricole, les

impossibles n'auront que peu de temps à gloser, et plus leur faconde se débordera, plus ils seront pitoyables quand ils viendront chanter la palinodie. Alors on rappellera leurs sarcasmes pour se délivrer de leurs insipides éloges et les réduire au silence. C'est le plus grand supplice pour ces roquets acharnés contre toute invention, gens que La Fontaine a si bien nommés

« Esprits du dernier ordre

« Qui, n'étant bons à rien, cherchent partout à mordre. •

Toutefois leur manie peut sembler excusable, sous le rapport des duperies qu'a essuyées le corps social de la part des sciences incertaines. Il ne faut pas s'étonner si les modernes, tant de fois bernés par les sophistes, inclinent de plus en plus à la défiance, et que le goût de l'ironie soit aujourd'hui dominant parmi les Civilisés, fatigués de se voir leurrer chaque jour par les théories philosophiques incompatibles avec l'Expérience et la Nature. Ces ridicules sciences touchaient à leur fin; déjà la politique et la morale se sont anéanties l'une par l'autre, dans les révolutions du dix-huitième siècle; une science mercantile leur a survécu : c'est P Economie politique ; elle n'aurait pas tardé à finir plus honteusement encore que les moralistes qu'elle a écrasés.

[Je vais passer en revue leurs sottises réciproques et faire entrevoir le dénouement qui s'apprêtait pour la battante comme pour la battue. ]

Page 1