‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 62 sur 98 · SDR LE DELAISSEMENT DE LA PHILOSOPHIE MORALE · texte numérisé non relu

SDR LE DELAISSEMENT DE LA PHILOSOPHIE MORALE

Nations civilisées, vous allez faire un pas de géant dans " la carrière" sociale. En passant immédiatement à l'Harmonie universelle, vous échappez à vingt révolutions qui pouvaient ensanglanter le globe pendant vingt siècles encore . jusqu'à ce que la Théorie des Destinées eût été découverte. Vous ferez un saut de deux mille ans dans la carrière sociale ; sachez en faire un semblable dans la carrière des préjugés Repoussez les idées de médiocrité, les désirs modérés que vous souffle l'impuissante philosophie. Au moment où vous allez jouir du bienfait des lois divines, concevez l'espoir d'un bonheur aussi immense que la sagesse du Dieu qui en a formé le plan. En observant cet univers qu'il a si magnifiquement disposé, ces " milliards" de mondes qu'il fait rouler en harmonie, reconnaissez qu'un être si grandiose ne saurait se concilier avec la médiocrité et la philosophie, et qu'on lui ferait injure si l'on s'attendait à des plaisirs modérés dans un Ordre social dont il sera l'auteur.

Quel peut être votre but, moralistes, quand vous nous vantez la médiocrité de fortune? Ceux qui sont au-dessus d'un tel sort ne veulent jamais y descendre. Aucun raisonnement ne décidera l'homme qui a 100,000 francs de rente à en distribuer 80,000 pour se réduire au modeste revenu de 20,000 francs , qui est Vaurea mediocritas ; d'autre part, ceux qui jouissent de la médiocrité ne veulent point s'en contenter, et sont fondés à croire qu'elle n'est pas le vrai bien, tant que les gens opulents refusent d'y descendre, malgré la facilité qu'ils en ont. Voilà donc la médiocrité sans attrait pour les deux classes qui peuvent en jouir ; il est ridicule de la leur conseiller, puisqu'ils la connaissent par expérience et s'accordent tous à préférer l'opulence. Quant à ceux qui sont au-dessous de la médiocrité, il est fort déplacé de la leur vanter, car ils y atteindront bien difficilement : les gens peu aisés risquent plutôt de languir et déchoir que de s'élever. La Politique est déjà en butte aux plus amères critiques pour n'avoir pas su leur procurer le nécessaire ; voyez combien il est inconséquent de

leur inspirer le goût de la médiocrité, quand on ne peut pas même leur assurer un sort inférieur.

La Théologie vante la pauvreté comme étant la voie d'une fortune éternelle; la Politique vante les richesses de ce monde, en attendant celles de l'autre; toutes deux conviennent au cœur humain qui ne s'accommode pas de la médiocrité. Si vous l'avez, prônée, c'était par la manie de dire quelque chose de neuf et de ne pas être les échos de la Politique et de la Religion ; l'une se passionnant pour les richesses et l'autre prêchant la pauvreté, elles ne vous ont laissé, moralistes, d'autre belle à épouser que la médiocrité.

Voyez le danger de prendre le rôle que les autres ont dédaigné. On peut, sur le seul éloge de la médiocrité, accuser votre science d'ineptie ou de charlatanerie ; elle est inepte si l'éloge est sincère. Si vous croyez de bonne foi que la médiocrité puisse remplir le cœur de l'homme , suffire à son inquiétude perpétuelle , vous ne connaissez pas l'homme; c'est à vous d'aller à l'école, au lieu de nous donner des leçons. Et si l'éloge n'est qu'une jonglerie oratoire, vons êtes bien inconséquents de vanter cette médiocrité qui déplaît à ceux qui peuvent en jouir, et que vous ne savez pas procurer à ceux qui ne l'ont pas. Choisissez entre ces deux rôles, qui l'un et l'autre rabaissent vos dogmes fort au-dessous de la médiocrité.

Espérez-vous vous sauver par la question intentionnelle? faire valoir vos efforts pour procurer à l'homme des consolations? Si vous aviez l'intention sincère de consoler l'infortune, vous chercheriez d'autres moyens que vos dogmes, reconnus impuissants, de votre propre aveu. Témoin un moraliste moderne qui dit en parlant aux maîtres de l'art , aux Sénèque , aux Marc-Aurèle : - Pour me soutenir dans le malheur, vous m'appuyez sur le bâton « de la Philosophie, et vous me dites : Marchez ferme, courez le ^ monde en mendiant votre pain ; vous voilà tout aussi heureux « que nous dans nos châteaux, avec nos femmes et la considéra- « tion de nos voisins. Mais la première chose qui me manque, « c'est cette Raison sur laquelle vous voulez que je m'appuie. « Toutes vos belles dialectiques disparaissent précisément quand •' j'en ai besoin ; elles ne sont qu'un roseau entre les mains d'un « malade, etc. » (Bernardin de Saint-Pierre.)

Voilà la Philosophie morale décréditée par ses auteurs mêmes ; et sans attendre leur désaveu, ne suffisait-il pas de leurs actions

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