EPILOGUE
dogmes ambigus, comme tfinconsidérer les richesses, sans les aimer ni les haïr : dogmes vraiment plaisants, mais qui n'ont pu sauver la coterie morale ; car les économistes, devenus trop forts pour avoir besoin d'alliés, ont dédaigné toute voie de rapprochements et ont soutenu de plus belle qu'il fallait de grandes et très grandes richesses, avec un commerce immense et un immense commerce: Dès lors les moralistes sont tombés dans le néant, et ont Hé incorporés sans pitié dans la classe des romanciers. Leur secte est trépassée avec le dix-huitième siècle; elle est morte politiquement, ne jouissant plus d'aucun crédit dans le monde savant, surtout en France, où elle ne figure plus dans les académies.
La coterie morale a fait une belle mort, une mort édifiante ; eUe a fini comme ces athées qui se décident à croire en Dieu au dernier moment. Quand elle s'est vue perdue sans retour, elle a confessé ce qu'elle niait depuis 2,300 ans. E!le a reconnu que la sagesse s'allie fort bien avec 100,000 écus de rente, ainsi qu'on la voit dans le po'ëme de VHomme des champs, qui exerce la sagesse dans un beau château, avec meutes, équipages, brelans et soupers, où l'on fait sauter les bouchons pour le bien de la vertu. Voilà sans contredit le genre de sagesse qui peut faire des prosélytes, ainsi que je l'expliquerai dans la troisième partie, en parlant de la Franc-Maçonnerie.
Du reste, les écrivains s'y prennent trop tard pour donner à la Morale des couleurs raisonnables; c'est amener du secours à une place qui a capitulé. D'ailleurs cette science, en confessant, à son heure dernière, qu'on peut être plus sage dans un château que sous des haillons, n'aboutit qu'à nous prouver combien elle est insuffisante pour no;:s conduire au bonheur et à la sagesse. Nous ïîe pouvons y arriver que sous les^auspices de la Politique et de la Théologie. Ces deux sciences étant les seules qui procurent des châteaux à leurs favoris, tandis qu'il n'y a pas la moindre place à gagner en s'enrôlant sous les drapeaux de la Morale.
De même qu'on voit les restes d'une armée détruite former des bandes éparses qui infestent le pays pendant quelque temps encore, ainsi l'on voit les restes de la coterie morale former quelques partis, qui marchent sans ordre, sans système, sans aucun but. Éperdus comme des noyés, ils s'accrochent à tout, à la métaphysique, au bien du commerce, à chaque nouveauté. Ce sont des bandits littéraires qui infestent la grande route scientifique, et veulent s'entremettre partout où l'on n'a que faire de
leur ministère. Ils se battent les flancs pour trouver quelque asile à leur science exilée ; on les écoute en pitié murmurer de morale, comme on se rit des tonnerres lointains qui se font entendre à la suite d'un orage. On ne voit plus en eux que la mouche du coche; jamais règne ne fut mieux fini que le leur.
Il n'est sorte de bassesses qu'ils ne hasardent pour rentrer en grâce avec les passions qu'ils ont insultées pendant tant de siècles. J'emprunte à ce sujet les paroles d'autrui, afin qu'on ne m'accuse pas d'avilir une science tombée dans l'infortune. « Elle « s'est bien humanisée ; douce, indulgente, elle ne vous enseigne « plus à combattre, mais à céder. L'art de satisfaire et d'entre- « tenir les passions, de les ranimer lorsqu'elles languissent, de « leur substituer des goûts lorsqu'elles sont tout à fait éteintes, « voilà l'objet principal de ses leçons. » (Gazette de France, 17 janvier 1808.)
Les voilà donc ramenés au bon sens par leur disgrâce ; ils imitent ces princes détrônés qui reconnaissent trop tard qu'ils ne savaient pas régner. Mais en supposant que la Civilisation pût se prolonger, croit-on que les économistes qui ont éclipsé les sectes morales soient bien affermis sur le trône de l'opinion? Non, ces sciences éphémères se précipitent l'une par l'autre comme les partis révolutionnaires. Je démontrerai dans la troisième Partie que déjà l'Économie politique courait à sa ruine, et que la chute des moralistes préparait celle de leurs rivaux. On peut appliquer à ces partis littéraires le mot de Danton qui, étant sur l'échafaud,déjà lié d'une courroie, dit au bourreau : Garde Vautre 'pour Robespierre; il me suivra de près. Ainsi les moralistes peuvent dire à leur bourreau, dire à l'opinion qui les sacrifie : Garde Vautre courroie pour les économistes ; ils nous suivront de près.
Si jamais la Civilisation dut rougir de ses égarements scientifiques et de sa crédulité pour les charlatans, c'est aujourd'hui, où elle foule aux pieds les dogmes qu'elle a révérés pendant plusieurs mille ans, aujourd'hui qu'on voit les sciences philosophiques ramper devant l'Attraction passionnée qu'elles ont voulu réprimer, corriger, modérer. L'une des deux sciences, l'Économie politique, excite l'amour des richesses; l'autre science, la Morale, permet de ne pas les haïr; elle élève une voix mourante pour faire amende honorable aux passions. L'esprit humain a donc la faculté de se repaître pendant plusieurs mille ans desophismes dont il finit par rougir. Eh ! que savez-vous, Nations civilisées, si vos