‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 64 sur 98 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

temps. La coterie des moralistes est à peu près éteinte; isolée de la religion et des sciences exactes, à peine ose-t-elle reparaître en s'affublant de quelques termes à la mode, comme les méthodes analytiques dont elle s'appuie encore pour hasarder quelques verbiages sur les passions et leur lancer de loin un faible trait, semblable à ces vieillards qui, retirés au coin de leur feu, disent encore leur mot contre le siècle présent qui ne les connaît plus.

Si la Philosophie morale accuse notre siècle de perversité pour être insensible à ses charmes, il est aisé de lui prouver que son délaissement est le seul acte de raison dont ce siècle puisse se vanter. Une bizarrerie attachée à la doctrine de ses écrivains , c'est que les lieux où elle a été le plus enseignée sont ceux où elle. a été le moins suivie. L'on cite Sparte et Rome pour foyers de la morale; mais il n'y avait guère de moralistes à Sparte où Ton ne voulût pas même souffrir Diogène, le grand prédicateur de la pauvreté. Il y avait encore moins de moralistes à Rome, dans le temps où Cincinnatus faisait cuire ses raves. Les hommes n'en valaient pas mieux pour être pauvres; leur étalage d'austérité n'était qu'une intrigue de circonstance. A Rome , comme ailleurs , l'accroissement des richesses donna à l'ambition des formes plus raffinées ; à mesure que la Civilisation se déveïoppe, on voit l'austérité et la modération moins en honneur; les efforts de la Philosophie pour ramener ces pruderies politiques ne sont qu'un indice de leur inconvenance. Plus un peuple accumule de théories morales, moins il est enclin à suivre leurs dogmes. La coterie moraliste est fille du luxe; en déclamant contre le luxe, elle renie son père; ses volumes, ses systèmes augmentent en raison des progrès du luxe ; et si le luxe tombe, les théories morales tombent avec lui sans que la nation ruinée devienne meilleure. Car les Grecs d'à présent, qui n'ont point de philosophes, n'ont pas plus de mœurs que ceux d'autrefois ; la controverse morale n'a donc d'autre source, d'autre appui que le luxe. Sous son règne, elle peut s'accréditer comme vision romanesque , bonne à amuser les oisifs, pourvu qu'elle se prête aux circonstances. Loin de pouvoir modérer les passions, elle est réduite à flatter les vices dominants sous peine d'être dédaignée ; aussi s'est-elle bien radoucie pour traiter avec les modernes, chez qui les raves ne sont plus en honneur.

La Morale s'abuse lourdement si elle croit avoir quelque existence par elle seule ; elle est évidemment superflue et impuissante dans le mécanisme social; car sur toutes les questions dont elle

forme son domaine, comme le larcin, l'adultère, etc., il suffit je la Politique et de la Religion pour déterminer ce qui est convenable dans l'ordre établi. Quant aux réformes à entreprendre dans les mœurs, si la Politique et la Religion y échouent, la Morale y échouera encore mieux. Qu'est-elle dans le corps des sciences, sinon la cinquième roue du char, l'impuissance mise en action? Partout où elle combattra seule contre un vice, on est assuré de sa défaite; elle est comparable à un mauvais régiment qui se laisserait repousser dans toutes les rencontres, et qu'il faudrait casser ignominieusement. C'est ainsi que les sciences en corps devraient traiter la Morale pour les services qu'elle leur a rendus. Si parfois la Politique et la Théologie vous ont accordé, moralistes, une feinte considération ; si elles vous admettent en tiers dans la lutte contre le vice, c'est pour rejeter sur vous la honte des défaites et garder à elles deux le bénéfice des abus : vous n'êtes pour elles

« Que l'instrument seivile

« Rejeté par dédain lorsqu'il est inutile,

a Et brise sans pitié s'il devient dangereux. •»

Voyez le cas qu'elles ont fait de vous dans les circonstances décisives, comme la Saint-Barthélémy et la Révolution française. Si vous doutez du mépris qu'elles ont pour vos dogmes, essayez de contrarier les leurs, et vous aurez la mesure de votre importance.

Un incident survenu dans le cours du dix-septième siècle vous a enfin éclairés sur ces fâcheuses vérités. Une scission s'est opérée dans le corps philosophique; de là est née une nouvelle science, V Economie politique et commerciale Ses rapides progrès devaient faire prévoir le triomphe des dogmes amis du luxe et la perte des moralistes.

Ils s'aperçurent bien tard que l'Économie politique envahissait tout le domaine de la charlatanerie;dèsle milieu du dix-huitième siècle, tous les esprits se ralliaient à cette nouvelle science qui s'annonce pour dispensatrice de la fortune, et qui promet aux nations de grandes richesses dont chacun se flatte d'obtenir quelque part. Déjà l'empiétement des économistes était consommé lorsque les moralistes s'escrimaient encore à vanter les charmes de la pauvreté. Enfin, la Révolution française ayant fait tomber à plat toutes leurs visions sur les vertus républicaines, ils auraient voulu entrer en accommodement; à cet effet, ils ont mis en avant des

Page 1