ORIGINE DE L'ECONOMIE POLITIQUE ET DE LA CONTROVERSE MERCANTILE
C'est ici un sujet vraiment digne de l'Épopée. Muse, redis-nous les exploits de ces Novateurs audacieux qui ont terrassé l'antique Philosophie ; une Secte sortie tout à coup du néant, les Économistes ont osé attaquer les dogmes révérés de la Grèce et de Rome. Les vrais modèles de la vertu, les Cyniques, les " Stoïciens ", tous les illustres amants de la Pauvreté et de la Médiocrité, sont en déconfiture et plient devant les Économistes , qui combattent pour la cause du Luxe. Le divin Platon, le divin Sénèque sont chassés de leurs trônes ; le brouet noir des Spartiates, les raves de Cincinnatus, la souquenille de Diogène, tout l'arsenal des Moralistes est frappé d'impuissance, tout fuit devant des Novateurs impies qui permettent l'amour du faste, de la bonne chère et des plus vils métaux, tels que l'or et l'argent.
C'est en vain que les Jean-Jacques et les Mably ont défendu courageusement l'honneur de la Grèce et de Rome. Vainement ont-ils représenté aux Nations les vérités éternelles de la Morale : « que la pauvreté est un bien, qu'il faut renoncer aux richesses «et embrasser sans délai la Philosophie (2).» Inutiles remon-
(l) [Le Traité des crimes du Commerce en définira 32 ; je n'en décrirai que 4, ayant voulu sur ce sujet comme sur tout autre me borner à des aperçus, conformément à mon titre de Prospectus.]
(â) Ce sont les propres paroles de Sénèque, de l'homme aux 80 millions. Il veut qu'on se défasse des richesses à l'instant ; il ne donne poinl
tranees! rien n'a pu résister an choc des nouveaux dogmes: le siècle corrompu ne respire que traités de commerce et balances de commerce par sous et deniers; les drapeaux du Portique et du Lycée sont désertés pour les Académies de Commerce et les Sociétés d'amis du Commerce ; enfin, l'irruption des Économistes a été pour les Sciences incertaines une autre journée de Pharsale, où la sagesse d'Athènes et de Rome, et toute la belle Antiquité ont essuyé une irréparable défaite.
Humainement parlant, la Civilisation a changé de phase : elle a passé de la 2e à la 3e où l'esprit commercial domine et régit exclusivement la Politique (p. 218). Ce changement est né des progrès de l'Art nautique et des Monopoles coloniaux. Les philosophes qui interviennent toujours après coup dans le Mouvement social se sont rangés à l'opinion du siècle et ont commencé à prôner l'esprit commercial quand ils l'ont vu dominant; de là est née la secte des Économistes et avec eux la controverse mercantile:
A quel propos les philosophes se ravisent-ils après tant de siècles, et viennent-ils s'immiscer dans les affaires commerciales, objet de leur antique dédain ? ils n'avaient cessé dans la belle Antiquité de persifïïer le Commerce. Alors tous les écrivains tournaient en dérision les marchands et répétaient avec Horace que la Science du Commerce se réduit à savoir :
« Cent francs au denier vingt, combien font-ils? cinq livres! »
Cependant on avait vu par l'influence de Tyr et de Carthage que la puissance commerciale pourrait maîtriser un jour la puissance agricole et influencer tout le système administratif. Mais la chose n'était pas encore arrivée, donc elle ne devait jamais arriver. Telle est la règle des jugements de la Philosophie, elle ne voit le
de délai. « Qu'aUendez-vous? dit-il, ne remettez point à demain ; ahan- « donnez vos richesses aujourd'hui même, pour vous livrer à la Philo- « sophie. »
Voilà les jongleries qui ont occupé la Civilisation pendant 2,000 ans ; ces sornettes ont passé pour de la sagesse. Aujourd'hui l'on sent le ridicule de ces savantas qui nous conseillent « de jeter les richesses pei fi Jca « dans le sein des mers avides. » (J.-B. Rousseau.) Eh bien! ces faiseurs de phrases ne sont pas encore les plus ridicules; il est des histrions plus ineptes et plus coupables; c'est la coterie des Économises, d'autant plus dangereuse qu'elle s'affub!e d'un masque de raison.
Mouvement soeial qu'en sens rétrograde; aussi les générations futures représenteront-elles la Politique civilisée avec une tête placée à rebours et ne voyant qu'en arrière.
"Jusqu'au milieu" du xvme siècle, les Sciences incertain es ont entretenu fort tard l'antique prévention qui dévouait le Commerce au mépris; témoin l'esprit qui régnait en France en 1788. Alors les écoliers dans leurs disputes disaient quelquefois à un adversaire : fils de marchand! et c'était une cruelle injure. Telle était l'opinion dans les provinces ; l'esprit mercantile était relégué dans les ports et les capitales où résident les hauts banquiers et les hauts tripotiers. Ce ne fut [guère] qu'en 1789 que les marchands furent tout à coup transformés en demi-dieux, et que la cabale scientifique se rangea hautement de leur parti et les exa lta comme des instruments utiles à ses desseins (*).
Le Commerce dans son origine fut donc méprisé et méconnu des philosophes, [qui aujourd'hui même le connaissent si peu qu'ils le confondent avec la classe utile des manufacturiers. Le Commerce] n7a conquis les hommages de ces savants que lorsqu'il a été en plein triomphe, comme les traitants qui ne commencent à être prônés que lorsqu'ils paraissent en voiture à six chevaux; ulors les orateurs célèbrent leurs vertus et grugent leurs bons repas. C'est ainsi que la philosophie s'est comportée à l'égard de l'esprit commercial -, elle ne l'a cajolé que lorsqu'il a été sur le pinacle; auparavant elle ne le jugeait pas même digne d'attention. L'Espagne, le Portugal, la Hollande et l'Angleterre exercèrent longtemps le monopole commercial, sans que la philosophie songeât ni à les louer ni à les blâmer. La Hollande avait su faire son immense fortune sans demander aucune lumière aux Économistes; leur secte n'était pas encore née, quand les Hollandais amoncelaient déjà des tonnes d'or. Les philosophes à cette époque étaient encore tout occupés à fouiller dans la belle Antiquité , ou à "s'immiscer" dans les querelles religieuses.
Enfin ils s'aperçurent que cette nouvelle politique de Commerce et de Monopole pouvait donner matière à remplir de gros livres et mettre en crédit une nouvelle coterie; ce fut alors qu'on vit la philosophie accoucher des sectes d'Économistes, qui malgré leur
(f ) [Zaïre dédiée à marchand.] — Celte pièce a effectivement été dédiée par Voltaire à M. Falkener, négociant auglais, depuis ambassadeur à Constantinopïe. La dédicace est de 173-2. {Soie des Éditeurs.)
récente origine ont déjà entassé honnêtement de volumes et promettent d'égaler en nombre les tomes de leurs devanciers.
Selon l'usage de tous les sophistes, ces nouveau-venus ont embrouillé la matière autant que possible, afin d'alimenter la controverse et de vivre aux dépens de ceux qui les lisent. On peut dire que les Economistes, loin d'avoir rien découvert , ne savent pas encore de quoi ils traitent ; car, sur les questions les plus importantes, comme sur les limites à assigner à la population, ils avouent que leur science n'a pas de principes fixes. Elle ne donne donc pas de résultats fixes, et dès lors on ne voit guère à quoi elle peut servir ; mais cela n'importe aux auteurs : les presses gémissent, les livres se vendent, et le but philosophique est rempli.
On pourrait demander aux Économistes si leur intention est de diminuer ou d'augmenter les fléaux politiques, tels que l'accroissement des impôts, l'empiétement des gens de chicane, l'augmentation des armées, les progrès de la banqueroute et de la u fiscalité", etc. Il est hors de doute que tous ces fléaux n'ont jamais augmenté si rapidement que depuis la naissance des théories économiques; n'aurait-il pas mieux valu que la science eût fait moins de progrès, et le mal aussi ?
Quels intérêts ont pu décider les philosophes, ces fougueux apôtres de la vérité, à se ranger, au xvme siècle, sous les drapeaux du mensonge, c'est-à-dire du Commerce? Car qu'est-ce que le Commerce? c'est le mensonge avec tout son attirail, banqueroute, agiotage, usure et fourberies de toute espèce. La philosophie moderne passe l'éponge sur tous ces scandales ; indiquons les causes d'une telle impudeur, appliquons à la conduite de ces savants les méthodes analytiques qu'ils veulent appliquer partout.
En se décidant à prôner le Commerce, ils n'ont considéré que le poids de l'or, l'énormité et la rapidité des fortunes mercantiles, l'indépendance attachée à cet état qui est le plus libre et le plus favorable aux développements de l'ambition, l'air de haute spéculation répandu sur de viles manœuvres que le dernier lourdaud peut concevoir et diriger au bout d'un mois (si on les lui enseigne, car on n'enseigne rien dans le Commerce) ; enfin, le faste des agioteurs et accapareurs qui rivalisent avec les grands de l'État. Tout cet éclat a ébloui les savants, réduits à tant de veilles et d'intrigues avant de gagner quelques écus, avant d'obtenir quelque avilissante protection. Ils ont été étourdis, désorientés à l'aspect des Plutus commerciaux ; ils ont hésité entre la flagornerie et la criti-
que. Enfin le poids de l'or a emporté la balance ; ils sont devenus définitivement les très humbles valets des marchands et les admirateurs de la science mercantile qu'ils avaient tant persifflée» Eh ! comment ne pas admirer ces agioteurs, ces hommes qui,
« Sachant pour tout secref,
« Cinq et quatre font neuf, ôtez deux, reste sept. »
Boileau.
parviennent, avec une telle science, à acquérir un palais dans la ville où ils étaient arrivés en sabots? On les voit dans les capitales mener un train de vie splendide à côté des savants que dévore la misère; un philosophe admis dans le salon d'un agioteur s'y trouve à table entre le courtisan et l'ambassadeur. Quel parti prendre en pareil cas, sinon de vanter les Saints du jour?
Car, en Civilisation, l'on ne fait pas son chemin avec des vérités, et voilà comment les philosophes, tout en nourrissant une haine secrète contre le Commerce, ont pourtant fléchi devant le veau d'or, et n'osent écrire une page sans faire retentir les louantes du Commerce immense et de l'immense Commerce.
Ils avaient tout à gagner en l'attaquant; ils pouvaient recouvrer la considération et réparer leurs échecs en dénonçant le? brigandages du Commerce qu'ils méprisent en secret, autant que le Commerce les méprise.
L'analyse de ces brigandages démontrera que le corps des négociants (il faut se garder de les confondre avec les manufacturiers) n'est dans l'Ordre social qu'une troupe de pirates coalisés, qu'une nuée de vautours qui dévorent l'industrie agricole et manufacturière, et asservissent en tous sens le corps social.
Soit dit sans les critiquer individuellement : ils ignorent euxmêmes la malfaisance de leur profession; et quand ils la connaîtraient, peut-on blâmer aucun spoliateur en Civilisation, puisque cette Société est le jeu des dupes et des fripons; vérité déjà trop connue et dont on va acquérir une nouvelle preuve dans les chapitres suivants.