‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 73 sur 98 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Nous touchons à l'endroit sensible de la Civilisation; c'est une pénible tâche que d'élever la voix contre la folie du jour, contre des chimères qui sont en pleine vogue.

Parler aujourd'hui contre les ridicules commerciaux, c'est s'exposer à l'anathême, comme si l'on eût parlé au xne siècle contre la tyrannie des Papes et des Barons. S'il fallait opter entre deux rôles dangereux, j'estime qu'il y aurait moins de risque à offenser un Souverain par de fâcheuses vérités qu'à offenser le Génie mercantile qui règne en despote sur la Civilisation et sur les Souverains mêmes.

Ce n'est jamais au plus fort de l'engouement qu'on porte des jugements sains en affaires sociales, témoin les systèmes commerciaux ; une légère analyse va prouver qu'ils dépravent et désorganisent en tous sens la Civilisation, et qu'en matière de commerce, comme en toute autre, on s'égare de plus en plus sous les auspices des Sciences incertaines.

La controverse commerciale ne date guère que d'un demisiècle, et ses auteurs ont déjà fourni des milliers de volumes sans s'apercevoir que le Mécanisme du commerce est organisé à rebours du sens commun. Il subordonne le Corps social à une classe d'agents parasites et improductifs, qui sont les Négociants. Toutes les classes essentielles, le propriétaire, le cultivateur, le manufacturier, et même le Gouvernement, se trouvent maîtrisées par une classe accessoire, par le Négociant, qui devrait être leur inférieur, leur agent commissionné, amovible et responsable, et qui pourtant dirige et entrave à son gré tous les ressorts de la circulation.

Telle est la thèse sur laquelle je disserterai ; j'établirai qu'en bonne Politique le Corps commercial doit être solidaire et assu-

reur de lui-même, et que le Corps social doit être assuré contre les Banqueroutes, l'Agiotage, l'Accaparement, l'Usure, les Déperditions et autres désordres qui naissent du système actuel, système qui aurait dû exciter depuis longtemps l'indignation de tous les écrivains politiques, s'ils avaient pour les bonnes mœurs l'ombre du respect dont ils font parade.

Je ne veux dans ce premier Mémoire que préluder à la question, signaler les scandales qui attestaient notre égarement et qui excitaient à la recherche d'un Mode d'Échange moins vicieux que le Mode actuel, qu'on appelle la Libre Concurrence.

Il est pour l'Échange comme pour toute autre relation un procédé affecté spécialement à chaque Période; par exemple :

En 4e Période (ou Barbarie), la Vente forcée, les maximations, tarifs, etc.;

En 5e Période ( ou Civilisation), la libre Concurrence, l'indépendance du marchand ;

En 6e Période (ou Garanties), la Concurrence sociétaire, la solidarité et subordination du corps commercial aux intérêts des producteurs, des manufacturiers, cultivateurs et propriétaires.

Il est pour les diverses Périodes d'autres procédés dont je ne donne pas le tableau, ne voulant parler que du 6e procédé, de la Concurrence sociétaire, qui est compatible avec nos usages, et qui est déjà aussi préférable au commerce libre'que celui-ci est préférable aux maximations, tarifs et autres usages de 4e Période ou Barbarie.

C'est ici un débat que je traiterai en Civilisé, comme si les lois du Mouvement n'étaient pas inventées ; oublions pour un moment leur découverte, et raisonnons comme s'il ne s'agissait que de chercher un remède aux désordres commerciaux de la Civilisation. Voyons quelle marche auraient dû suivre, dans cette circonstance, les économistes , qui s'attribuent la compétence en affaires mercantiles.

Dans le cours de la discussion qui va suivre, j'aurai lieu d'exprimer des opinions peu flatteuses pour le Commerce en général ; mais j'ai observé déjà qu'en critiquant une profession je ne critique pas les individus qui l'exercent. Quiconque déclame contre les manœuvres des agioteurs, des procureurs ou autres, les surpasserait peut-être en avidité s'il était à leur place; on ne doit jamais blâmer les passions des individus, mais blâmer seulement la Civilisation qui, n'ouvrant aux passions que les routes du vice

pour se satisfaire, force l'homme à pratiquer le vice pour arriver à la fortune, sans laquelle il n'est point de bonheur. La digression sera divisée comme il suit :

1° Origine de l'Économie politique et de la conlroverse mercantile;

2° Spoliation du corps social par la Banqueroute;

3° par l'Accaparement ;

4° par l'Agiotage ;

5° par la Déperdition;

0° Décadence de la Civilisation par l'esprit commercial qui la conduisait en 4e phase *.

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