SPOLIATION DU CORPS SOCIAL PAR "LE PARASITISME" COMMERCIAL
Le vice dont je vais parler n'est pas scandaleux comme les précédents, mais il n'est pas moins préjudiciable.
Dans un siècle où Ton a poussé l'économie jusqu'aux détails les plus minutieux, comme de remplacer le café par du jus de chicorée, le sucre par du jus de rave, et autres épargnes qui ne servent qu'à favoriser la supercherie des marchands, qu'à impatienter les voyageurs qui ne peuvent se procurer de bonnes choses à aucun prix ; dans un siècle si lésineux, dis-je, comment ne s'est-on pas aperçu que la principale économie doit être l'économie des bras, des agents superflus qu'on pourrait épargner, et que nous prodiguons à des fonctions improductives comme celles du Commerce ?
J'ai observé (page 7) que nos usages emploient fréquemment cent personnes à un travail qui en exigerait à peine deux ou trois si l'Association existait, et que, dès la 7e Période, il suffirait de vingt hommes pour approvisionner le marché d'une ville où se rendent aujourd'hui mille paysans. Nous sommes, en fait de mécanisme industriel, aussi neufs que des peuples qui ignoreraient l'usage des moulins, et qui emploieraient cinquante ouvriers à triturer le grain que broie aujourd'hui une seule meule. La superfluité d'agents est partout effrayante et s'élève communément au quadruple du nécessaire dans tous les emplois commerciaux.
Depuis que la Philosophie prêche l'amour du trafic, on voit pulluler les marchands jusque dans les villages. Les chefs de famille renoncent à la culture pour s'adonner au brocantage ambulant ; n'eussent-ils à vendre qu'un veau, ils iront perdre des journées à muser dans les marchés, halles et cabarets. C'est surtout dans les
pays vignobles qu'on voit régner cet ab 13; pirlout la Libre Concurrence élève à l'infini le nombre des marchands et agents commerciaux. Dans les grandes cités, comme Paris, on compte jusqu'à trois mille épiciers, quand il en faudrait à peine trois cents pour suffire au service habituel. La profusion d'agents est la même dans les bourgades ; telle petite ville, qui reçoit aujoard'hui dans le cours d'une année cent voyageurs de commerce et cent colporteurs, n'en voyait peut-être pas dix en 1783, où l'on ne manquait pourtant ni de subsistances, ni de vêteimnts, à des prix très modérés, quoique les marchands ne s'élevassent pas au tiers du nom bre actuel.
Cette multiplicité des rivaux les jette à Tenvi dans les imsure s les plus folles et les plus ruineuses pour le Corps Social ; car tout agent superflu, comme étaient les moinas, est un spoliateur de la Société, dans laquelle il consomma sans rien produire. N'est-il pas reconnu que les moines d'Espagne, dont on élève le nombre à 500 mille, produiraient la subsistance de 2 millions de personnes s'ils retournaient à la culture? Il en est de mêma des commerçants superflus, dont le nombre est incalculable ; et quand vous connaîtrez la méthode commerciale de 6e Période, la Concurrence Sociétaire, vous serez convaincus que le commerce pourrait s'exer cer avec le quart des agents q l'il emploie aujourd'hui, et qu'il y a dans la seule France un million d'habitants enlevés à la culture et aux fabriques par l'afïluence d'agents que crée la Libre Concur rence. C'est donc pour la seule France une perte annuelle de la subsistance de 4 millions d'habitants, par suite d'une erreur des Économistes.
Outre la Déperdition de bras, l'Ordre actuel cause encore Déperdition de capitaux et denrées; je cite pour exemple un des abus les plus communs aujourd'hui, celui de V Écrasement.
Depuis "la Révolution" il n'est bruit que à'Ecrasermnt parmi les marchands. Devenus trop nombreux, ils se disputent avec acharnement des ventes qui deviennent chaque jour plus difficiles par Paffluence de concurrents. Une ville qui consommait mille tonneaux de sucre lorsqu'elle avait dix marchands n'en consommera toujours que mille tonneaux lorsque le nombre des marchands se sera élevé à quarante au lieu de dix; c'est ce qui est arrivé dans toutes les villes de France. Maintenant l'on entend ces fourmilières de marchands se plaindre de la langueur du commerce quand ils devraient S3 plaindre de la surabondance des
commerçants; ils se consument en frais de séduction etde rivalité; ils s'aventurent dans les plus folles dépenses pour le plaisir à' écraser leurs rivaux. C'est à tort qu'on croit le marchand asservi à son seul intérêt : il est fortement esclave de sa jalousie et de son orgueil ; les uns se ruinent pour le stérile honneur de brasser d'immenses affaires, les autres par la manie d'écraser un voisin dont le succès les désespère. L'ambition mercantile pour être obscure n'en est pas moins violente, et si les trophées de Miltiade troublaient le sommeil de Thémistocle, on peut dire aussi que les ventes d'un boutiquier troublent le sommeildu boutiquier voisin. De là vient cette frénésie de concurrence par laquelle tant de marchands se poussent à leur ruine et se consument en frais qui retombent ultérieurement sur le consommateur; car toute déperdition est supportée en dernière analyse par le Corps Social ; et si un nouvel Ordre commercial (la Concurrence Sociétaire) peut réduire au quart le nombre d'agents mercantiles et les dépenses commerciales, vous verrez diminuer d'autant chaque denrée; puis vous verrez augmenter la production en rapport des nouvelles demandes qu'occasionnera cette baisse, et en rapport de la masse de bras et de capitaux rendus à la culture par cette diminution d'agents commerciaux.
Les abus naissent l'un de l'autre ; cela est vrai en Commerce comme en Administration. Par exemple, la prodigalité d'agents cause l'Agiotage et la Banqueroute; on en a vu une preuve frappante dans les luttes des messageries qui, pour se nuire l'une à l'autre, auraient volontiers transporté gratis les voyageurs. En les voyant baisser leurs prix pour s'écraser mutuellement, on se disait : Bientôt ils nous paieront une prime pour nous voiturer en poste. Il importe de s'appesantir sur ces détails pour prouver que les Économistes se sont lourdement trompés en croyant que l'intérêt était le seul mobile du négociant. Quel homme sensé aurait pu, de sang-froid, concevoir l'idée de conduire en poste, de Paris à Rennes, pour 18 livres tournois ? Voilà les folies qu'a produites la manie d'écraser. Le résultat de ces assauts divertissants pour les voyageurs, c'était la banqueroute des divers champions, qui étaient à quelques mois de distance écrasés l'un par l'autre ; leurs banqueroutes étaient supportées par le public, qui s'intéresse toujours dans les plus folles entreprises, et, malgré leur insuccès, elles donnent du profit au banqueroutier par la spoliation des coassociés qu'il ne rembourse pas de leur mise de fonds. De là vient que
les négociants, assurés de se sauver en ca^ de revers par une banqueroute, hasardent tout pour perdre un rival et jouir du malheur d'un voisin; semblables à ces Japonais qui se crèvent un œil à la porte de leur ennemi pour lui en faire crever deux par la justice.
Les anciennes maisons de commerce, déconcertées par ces guerres d'extermination, renoncent de toutes parts à une profession devenue dangereuse, et avilie parles intrigues des nouveau venus, qui souvent vendent à perte (!) pour avoir la vogue. Les anciens, qui n'ont pas voulu perdre, se trouvent abandonnés, dépourvus de consommation et hors d'état de satisfaire à leurs engagements. Bientôt les deux partis tombent dans l'épuisement et sont obligés de recourir à l'agioteur, dont les secours usuraires augmentent leur embarras, leur insolvabilité, et précipitent la «Iiute des uns et des autres.
C'est ainsi que la Libre Concurrence, en provoquant les banqueroutes, fournit un aliment habituel à l'Agiotage et lui donne l'accroissement colossal auquel on le voit parvenu. Il s'établit des agioteurs jusque dans les bourgades; partout on rencontre des hommes qui, sous le nom de banquiers, n'ont d'autre métier que de prêter à usure (2) et d'attiser les guerres de concurrence. Ils
(i) Je m'explique sur les mois vendre à perte. Souvent un négociant est en perle lorsqu'il gagne 10 et i 5 pour cent ; car il peut arriver que la masse de ses frais, mise en balance avec la masse de ses ventes, l'oblige a gagner 25 pour cent, afin d'avoir un bénéfice net de 10 pour cent sur son capital. Or. s'il se borne à gagner 15 pour cent par l'effet de la Concurrence, il n'aura, au bout de l'année, pas une obole de bénéfice, et il aura perdu I'intéièt de son capital el le fruit de ses peines et risques. Voilà ce qui arrive dans les commerces honnêtes comme celui de consommation, qui ne donne pas de grands profils ainsi que l'Accaparement- et voilà pourquoi l'on voit beaucoup de négociants probes végéter, chanceler au bout de quelques années, par l'effet de celle concurrence immodérée qui ne laisse pas à chacun des bénéfices et débouchés proportionnels aux irais.
(-2) On ne saurait croire quelle quantité d'usuriers contient aujourd'hui la France. On a commencé à s'en apercevoir sur les bords du Rhin, où les Juifs ont envahi par l'usure une grande partie des propriétés; le scandale est moins sensible dans l'intérieur, parce que l'usure est exercée par les naturels du pays. Aujourd'hui le seul état lucratif après l'Accaparement et l'Agiotage, c'est de prêter sur gage, sur hypothèque, el de bro-
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soutiennnent par des avances une foule de brocanteurs superflus qui se jettent à Tenvi dans les spéculations les plus ridicules, et qui viennent après leurs échecs demander du secours et se faire rançonner chez les banquiers. Ceux-ci, placés dans l'arène mercantile pour attiser le choc, ressemblent à ces hordes arabes qui voltigent autour des armées et jubilent, en attendant la dépouille des vaincus, amis ou ennemis.
A l'aspect de tant de brigandages et absurdités qu'engendre le Commerce, peut-on douter que les Anciens n'aient été plus sages que nous en le vouant au mépris ? Quant aux modernes qui composent des théories à sa louange, ne sont-ce pas des charlatans sans pudeur, et peut-on espérer de voir régner quelque vérité, quelque bon ordre, dans le mécanisme industriel, tant qu'on n'aura pas condamné le Système commercial et inventé un Mode d'Échanges moins vexatoire, moins dégradant pour le Corps Social?