‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 79 sur 98 · CONCLUSIONS SUR LE COMMERCE · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS SUR LE COMMERCE

J'ai établi dans les quatre chapitres précédents que le Corn merce, tout en paraissant servir l'Industrie, ne tend qu'à la spo-

< anter les contrats et obligations des emprunteurs. Les gens habiles se retirent du commerce pour exercer ce joli métier que la Révolution a favorisé par le bouleversement des propriétés.

Je ne prétends pas blâmer les usuriers ; tout vice politique n'est imputable qu'aux circonstances et nullement aux citoyens qui en profitent. II est heureux, dans une telle conjoncture, que les Juifs ne soient pas encore bien répandus en France, car celte nation, spécialement adonnée à l'usure, aurait déjà envahi la plupart des propriétés et l'influence qui leur est attachée ; la France ne serait plus qu'une vaste synagogue, car si les Juifs tenaient seulement le quart des propriétés, ils auraient la plus grande influence, à cause de leur ligue secrète et indissoluble. Ce danger est un des mille symptômes qui attestent la dégradation sociale, la défectuosité du système industriel et la nécessité de le recomposer en entier sur un nouveau plan, dans le cas où la Civilisation se prolongerait encore, ce qu'à Dieu ne plaise.

(l) [Sur 4 de ses 32 crimes.]

lier en tout sens; j'en ai cité quatre exemples tirés de la Banqueroute, l'Accaparement, l'Agiotage et la Déperdition.

1° La Banqueroute spolie le Corps Social au bénéfice des marchands qui n'en supportent jamais le dommage; car, si le négociant est prudent, il a calculé ses risques de banqueroute et établi ses bénéfices à un taux qui le meta couvert de ce risque présumé: s'il est imprudent ou fripon (qualités très voisines en affaires commerciales), il ne tardera pas lui-même à faire banqueroute, et à s'indemniser dans sa faillite de ce que vingt faillites lui auront enlevé. D'où il suit que le dommage de la Banqueroute pèse sur le Corps Social et non pas sur les négociants.

2° L'Accaparement spolie le Corps Social ; car renchérissement d'une matière accaparée est supporté ultérieurement par les consommateurs, et auparavant par les manufacturiers, qui, obligés de soutenir un atelier, font des sacrifices pécuniaires, fabriquent à petit bénéfice, soutiennent, dans l'espoir d'un meilleur avenir, l'établissement sur lequel se fonde leur existence habituelle, et ne réussissent que bien tard à établir cette hausse que l'accapareur leur a fait si promptement supporter.

3° L'Agiotage spolie le Corps Sociai en détournant les capitaux pour les faire s'entrechoquer dans les tripotages de hausse et de baisse, qui fournissent d'énormes bénéfices aux joueurs les plus habiles. Dès lors les cultures et fabriques n'obtiennent qu'à un prix exorbitant les capitaux nécessaires à leur exploitation, et les entreprises utiles, qui ne donnent qu'un bénéfice lent et pénible, sont dédaignées pour les jeux d'Agiotage, qui absorbent la majeure partie du numéraire.

4° " Le Parasitisme" ou Superfluité d'agents spolie le Corps Social de deux manières, soit en lui enlevant une infinité de bras qu'il emploie au travail improductif, soit par l'immoralité et les désordres qu'engendre la lutte acharnée de ces innombrables marchands dont la perfidie cause parfois des entraves équivalentes à une prohibition (').

(l) Je n'en cilerai qu'une preuve entre mille; on a vu la fourberie des marchands russes et chinois s'élever au point d'arrêter momentanément les relations aux entrepôts de Kiatka et Zuruchaïtu. «Les Russes, dit «Raynal, ont donné aux Chinois de fausses pelleteries; les Chinois ont « donné aux Russes de faux lingots. (Voilà bien les marchands et les Ci- « vilisés.) La méfiance s'est accrue à tel point que les relations sont tom-

Il suffit, je pense, de cette digression pour démontrer que la Libre Concurrence n'a produit que l'empirisme dans les relations industrielles, non-seulement dans le commerce, mais dans toutes les professions mécaniques et libérales auxquelles elle s'est étendue. Par exemple :

En moins de dix ans, cette Concurrence anarchique a presque anéanti les grands théâtres de France ; la seconde ville de l'Empire ne peut pas même soutenir le sien, et ne conservera " bientôt " que des tréteaux à mélodrames ou des comédiens ambulants. Bientôt l'étranger, arrivant dans nos grandes cités et n'y voyant que des arènes de vandalisme littéraire, demandera quelle révolution a banni la scène française du sein de la France. On lui répondra qu'elle a été sacrifiée à un dogme des Economistes, émules de Robespierre, qui disait : « Périssent les colonies pour sauver « un principe ! » Ils ont dit après lui : «Périsse l'art dramatique et « lyrique pour sauver le principe de la Concurrence anarchique ! »

Sans doute ils n'ont pas eu cette intention, mais ils ont agi comme s'ils eussent pensé de la sorte, et n'ont prévu aucune des mesures nécessaires pour parer le coup que la Libre Concurrence devait porter aux grands théâtres (*).

« bées, et ont été réduites pendant quelque temps à très peu de chose, » quoique les demandes n'eussent point cessé, et que les Souverains n'eussent point entravé, mais plutôt facilité les caravanes.

L'entrave dont je parle n'a été aperçue que parce qu'elle poitait sur une grande masse d'affaires ; on a vu une branche de commerce décliner dans sa pleine liberté, par le seul effet de la fourberie. Eh ! combien cette fourberie générale cause-t-elle d'autres entraves dans toutes les relations! Combien de frais, démarches, inquiétudes et temps perdu, pour celui qui achète une chose dont il ne connaît pas la valeur! Et si après des précautions dispendieuses, des voyages, etc., on est encore trompé à chaque instant dans les achats, calculez quelle serait l'économie de temps et de frais, dans le cas où les échanges s'opéreraient par toute la terre sans aucune fourberie. Cet effet peut avoir lieu dès la 7e Période, et déjà dans la 6e il serait rare d'éprouver aucune tromperie en affaires commerciales.

(l) Les théâtres, dans leur détresse actuelle, sont encore un des côtés plaisants de la Civilisation. Chacun s'évertue en plans de restauration, plans dans lesquels on retrouve la petitesse habituelle des Civilisés, qui ne savent imaginer contre tous les maux que des demi-mesures pires que le mal.

Il est assez indifférent de connaître le moyen de restauration des théâ-

Toutes les professions ont été plus ou moins désorganisées par le système de Licence qu'on admet pour le Commerce; témoin la médecine et le barreau. Dans les années de liberté absolue, on

1res, puisque la Civilisation touche à sa fin, et que l'Ordre Combiné produira dans tous les cantons de la terre des acteurs aussi parfaits que leâ plus célèbres de nos capitales.

Mais, à ne parler que de la Civilisation, voyons combien il lui était facile de se procurer dans chaque ville son divertissement favori, je veux dire une bonne troupe dans tous les genres; d'avoir par milliers des Lekaia et des Mole, de manière à pouvoir fournir des troupes aussi bonnes que celles de Paris à toutes les villes de 1-2 à 15,000 habitants; le moyen serait facile, il consisterait à former des acteurs dans les écoles spéciales, et ne pas attendre que le hasard en produise ni que la manne tombe du ciel, et se rallier au principe : « Aide-loi, le Ciel t'aidera. »

L'instruction publique, dans un système bien ordonne, doit s'étendre à toutes les professions d'une utilité reconnue. Or, dans l'état actuel du luxe, la comédie étant la récréation la moins dangereuse, étant même un préservatif contre divers excès où peut tomber la classe opulente, les bons comédiens deviennent éminemment utiles; et la fondation des Universités dramatiques et lyriques était d'autant plus urgente, que les mauvais comédiens sont un germe de dépravation sociale. Ils n'attirent au spectacle que par des motifs étrangers à l'amour de l'art ; leur auditoire se compose d'habitués uniquement occupés de coquetterie et indifférents aux progrès du mauvais goût ; ils dégradent les chefs-d'œuvre et leurs auteurs, en défigurant et ridiculisant cliaque pièce qu'ils représentent ; enfin, ils sont le fléau des mœurs, du goût et de la gloire littéraire d'une nation. De là on jugera qu'il convient ou de n'avoir point de théâtres, et donner au public d'autres habitudes (ce qui est devenu impossible), ou de prendre des mesures peur élever les théâtres à la perfection, en formant des pépinières de comédiens comme de tous les autres fonctionnaires. Il faudrait, en conséquence, établir dans toutes les grandes villes un Conservatoire des trois facultés thcâîrales, déclamation, chant et danse. Ces établissements recueilleraient et développeraient les talents épars qu'on trouve dans une foule d'enfants et jeunes gens pauvres. Ce n'est pas l'école de Paris qui formera les enfants de Marseille ou I'ruxelles; il faut donc placer les écoles sur tous les points convenables, pour cultiver les germes de talent que la nature a disséminés dans les villes et les campagnes, et former aux emplois dramatiques et lyriques ceux qu'elle y destine évidemment. Il faut les exercer sur le théâtre principal de leur ville, qui en acquerra beaucoup de lustre sans aucuns frais, les encourager par des prix pécuniaires, qui exciteront un père pauvre à cultiver, au lieu d étouffer dès

voyait des charlatans parcourir les campagnes et assassiner par centaines les crédules paysans, à Vabri du principe : Laissez fairela concurrence. D'autre part, les avocats, imitant les nobles usages-

Ple bas âge les dispositions que son enfant peut annoncer pour les arts. Les villes fourmillent de ces enfauts pourvus d'heureuses dispositions, et que les parents enverraient aux leçons du Conservatoire, dans l'espoir de les voir bientôt appointés à mille écus dans une salle de spectacle. Celte institution, si elle était convenablement organisée, fournirait sous peu une foule d'acteurs distingués ; ils deviendraient aussi abondants que le sont aujourd'hui les bateleurs sans instruction, enrôlés par l'effet du hasard, et qui forcent les amateurs éclairés à déserter la scène ainsi dégradée. Elle n'atteindra au lustre dont elle est susceptible que lorsqu'on pourra la composer en entier de sujets régulièrement instruits, et dont la manière sera motivée sur les principes de l'école qui les aura formés.

Alors la tyrannie de la mode cessera de bouleverser l'art; on ne verra plus un comédien, cbanleur ou danseur, abuser de la faveur pour ériger ses caprices en règle. Les traditions d'écoles opposées seront un moyeu d'utiliser chaque nuance de talent, et de mettre un frein aux innovations déréglées que l'artiste prend pour des traits de génie. Alors les spectacles seront au degré de perfection où ils doivent opérer un changement avantageux dans les moeurs et une tendance générale à l'étude des arts. L'abondance des bons acteurs, le taux modéré de leurs services, assureront la prospérité des bons théâtres, exciteront les auteurs à s'adonner à la composition de bonnes pièces, qui deviendront aussi lucratives qu'elles sont ingrates aujourd'hui.

Alors l'état de comédien acquerra le lustre qui s'attache aux vrais talents et aux réunions qui les étalen'. Quant à présent, faut-il s'étonner si cette profession est dégradée par les sifflets? Une scène meublée de chétifsacteurs rebute la classe polie et éclairée; elle attire en majorité le vulgaire ignorant : un tel auditoire, loin d'exercer une critique judicieuse, n'exerce qu'un despotisme avilissant, et donne ses leçons avec une rudesse assortie à la valeur de ceux à qui on les adresse. Eh ! quels sont aujourd'hui les titres du grand nombre des comédiens à l'indulgence? Si quelques-uns ont des droits aux applaudissements, la majeure partie entre dans la carrière sans autres moyens que de l'audace ; ils s'aguerrissent aux dépens de quelque malheureuse ville, contre qui ils font leurs premières armes, et ils n'apportent, dans une seconde ville, d'autre acquis que l'art de savoir soutenir le choc daus les trois débuts, et réduire, au bout d'une quinzaine, le parterre au silence, à force de lassitude; faut-il s'étonner, après cela, si la profession est avilie, si elle est dédaignée par tant de familles, qui pourraient en faire l'objet d'une spéculation aumtageuse! car

du Commerce, s'habituaient à raccoler les pratiques, arrêter et solliciter les paysans sur les places publiques et aux portes du palais pour obtenir leur clientelle. Cette prostitution d'un ministère

il est peu d'états plus lucratifs que celui d'un bon acteur; on en voit de très médiocres dont le traitement s'élève au double de celui des premiers fonctionnaires civils et militaires d'une province. Et de là vient qu'il est impossible de soutenir les grands théâtres en province; car les acteurs, même ceux d'un mérite ordinaire, deviennent si rares et si exigeants, qu'une ville de cent mille habitants ne peut entretenir qu'un petit théâtre de farces populaires et de monstruosités dramatiques.

La désorganisation frappe sur la France plus sensiblement que sur tout autre empire. La France ne possède point, comme l'Italie et l'Allemagne, diverses cours qui, jalouses d'embellir leur résidence, attirent et encouragent les artistes, en leur assurant la considération réunie à la fortune. Ces moyens de splendeur sont refusés à nos grandes cités ; leur population toute commerçante, leurs habitudes bourgeoises, ne prêtent aucun soutien, n'offrent aucun attrait à l'artiste. Hors de Paris, toute la France n'est qu'un séjour d'exil, d'obscurité pour les arts et le génie; et sous ce rapport nos cités de cent mille âmes sont ravalées au-dessous des bourgades d'Allemagne, telles que Weimar et Golha. Dans ces petites capitales on voit fleurir les sciences et les arts, sous la protection des Mécènes qui y gouvernent. Quelle affligeante comparaison pour les villes de France,! on les croirait plutôt barbares que civilisées, lorsqu'on les met eu parallèle avec celles d'Allemagne et d'Italie : là on voit les muses habiter des palais, en France elles ont à peine des chaumières. Tout est village hors de Paris, sous le rapport des sciences et des arts. Entrez dans le musée de Lyon, vous le trouverez inférieur à une collection de brocanteur ambulant. Entrez dans la bibliothèque de Lyon, vous y trouverez force bouquins, et presque aucun des bons ouvrages modernes. Voyez le jardin de botanique de Lyon, privé de tout ornement et desservi par trois cabanes, vous le prendriez pour un jardin de pauvres Capucins. Sont-ce là des monuments pour la seconde ville du plus grand Empire, pour la ville qui alimente le luxe des quatre parties du monde? Je le répète, la France est toute concentrée dans Paris ; un esprit jaloux anime les savants qui y sont tous réunis; ils se complaisent dans l'avilissement des grandes villes, pour lesquelles ils ne proposèrent jamais aucune mesure bienfaisante.

En voulant tout avilir pour faire briller Paris dans l'obscurité générale, en voulant tarir les petites sources qui doivent alimenter le grand fleuve, ils ont appauvri la capitale même; et pour ne parler que des spectacles, cette ville si bien pourvue de tout ce qui peut créer les talents, cette ville qui devrait en répandre dans les provinces, est elle-même aux abois; elle

jusque-là honorable souleva les esprits et obligea d'aviser à des moyens de répression, comme de réformer les matricules, contradictoirement aux principes de Libre Concurrence.

ne se soutient que par la faculté de désorganiser les théâtres de province, en requérant tout acteur qui excite son attention; et si elle eût avisé à pourvoir les provinces des établissements dont elle est décorée, elle jouirail de son ouvrage, envoyant de nombreux artistes retluersur la Capitale, y déployer à l'envi leurs talents, et varier chaque jour les plaisirs de ses habitants. Paris doit aux provinces éloignées ses plus précieux acteurs; qu'il juge de la quantité qu'on y en recueillerait, si des écoles vivifiantes pouvaient développer les germes de talents que la nature répand en tous lieux, et qu'on doit chercher non-seulement dans les petites villes, mais dans les moindres villages.

La France, pour se maintenir en balance quant aux arts et à la littérature, et soutenir la concurrence des villes d'Allemagne et d'Italie qui sont favorisées de résidences souveraines; la France, dis-je, devrait (à supposer que la Civilisation pût se prolonger) traiter ses grandes villes sur le pied de villes de cour, et leur assurer autant que possible les avantages d'un siège royal dont elles sont privées par l'heureuse unité de l'Empire.

Pour les assimiler aux villes de cour, il faudrait, aux frais de l'État, leur donner des simulacres de grandeur; tel serait un musée formé de copies des plus précieux tableaux que rassemble celui de Paris, une bibliothèque fournie de tous les bons ouvrages de celle de Paris, ouvrages qu'on réimprimerait en tant que besoin serait : il faudrait enfin doter ces grandes villes avec munificence des diverses fondations relatives aux sciences et aux arts, telles que jardin botanique, cabinet de physique et d'histoire naturelle, théâtre national et autres établissements tels que les formerait une cour si elle y fixait sa résidence.

Qu'on suppose en France vingt Rois sous un Empereur ; ils donneront à leurs vingt capitales le lustre dont j'ai fait le tableau; et puisque l'unité épargne les dépenses d'appareil qu'entraînerait cette organisation fédérale, ce n'est pas trop indemniser ces villes que de leur assurer au moins les fondations utiles qu'elles obtiendraient de la présence des cours, et les mettre de niveau avec les cités des régions qui sont nos rivales dans les sciences, les arts et la littérature.

Ces dispositions, conseillées par la justice et la gloire nationale, ne pouvaient être accueillies des savants de la France; un esprit de corps les passionne exclusivement pour la ville où ils sont rassemblés; Paris est l'unique objet de leur sollicitude : celte bonne ville compte parmi ses plaisirs celui de ricaner les provinces qu'elle a méthodiquement avilies. Paris est comparable à ces fleuristes haineux qui, voyant une tulipe, une hya-

Sur celte liberté, comme sur les libertés politiques, on a agi étourdiment et sans prévoir où pouvaient conduire les belles théories philosophiques. Aujourd'hui on commence à entrevoir l'erreur, et pour y remédier on commet des erreurs plus grossières encore,

cinlhe égale aux leurs, achètent la plante pour l'arracher et l'écraser. Paris est pour la France ce que les Hollandais sont pour les Moluques où ils vont chaque année couper et détruire les girofliers et muscadiers, afin qu'il n'en resle qu'à Ambcine et Banda. El l'on doit s'étonner que Paris ail lais é subsister la fameuse école de Montpellier, qui jouit en Europe d'une renommée si éloignée du ridicule dont Paris veut couvrir les provinces françaises. Pour juger de quoi elles seraient capables si les sciences et les ails y étaient encouragés, il suffit de se rappeler ce qu'était la ville de Genève à l'époque de sa souveraineté ; elle tenait dans les sciences le premier rang après Paris. (Je ne parle que des villes où domine la langue française.) Elle eût peut-être tenu le même rang dans les arts, si ses mœurs cagottes en eussent permis la culture. A cette époque, nos grandes villes de Lyon , F>ordeaux, Marseille, Nantes étaient à peu près nulles dans les sciences et les arts, qui ne fleurissent que sous les regards de l'autorité souveraine, ou dans les villes qui leur offrent des moyens de développement.

Mais pourquoi plaindrait-on les provinces de France? Elles ont un caractère si servile qu'elles se croient honorées quand on leur enlève quelque artiste ou monument pour orner la capitale qui les persiffle. Semblables à ces anciens Musulmans qui se croyaient illustrés de mourir par ordre de Sa Haulcsse, les grandes villes de France disent en chorus aux Parisiens :

«Vous nous faites. Seigneurs, «Eu nous croquant, beaucoup d'honneur. »

Jamais dans Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, on n'exprima un regret sur ce dénuement, cette infériorité des sciences, des arts et des théâtres. Jamais on n'y conçut aucun plan pour faire participe]1 ces villes au lustre dont jouit la capitale.

Il est consolant de remarquer qu'elle est punie elle-même de l'avilissement où elle a laissé les provinces : et pour ne parler que des affaires dramatiques et lyriques, combien les auteurs ne soulïrenl-ils pas du despotisme de Paris? lis y voient leurs compositions soumises à un tribunal de coulisse qui les juge sans appel, ou bien bafouées par un parterre vendu à leurs antagonistes; ils éprouvent la disgrâce de ne pas trouver dans le vaste empire de France une seule ville de révision, une ville où les arts soien! en force et soutenus d'un bon théâtre, une ville dont les.

telle est celle de confondre les intérêts du commerce avec ceux des manufactures, dont il est l'ennemi naturel.

" Établissons dans un parallèle cette " nullité des marchands et l'importance des manufacturiers, dont on veut confondre les intérêts. Les chefs des fabriques peuvent facilement suppléer aux opérations des marchands ; ils peuvent acheter directement les matières premières, expédier en droiture les produits fabriqués, ou envoyer leurs commis pour en faire la vente et distribution; le

opinions puissent enlrer en concurrence avec celles de Paris et infirmer ses arrêts si souvent éloignés de la justice.

Voilà une des mille disgrâces qui pèsent sur les savants et artistes en punition d'avoir provoqué le dénuement îles provinces. Rien leur en prend d'être molestés pour avoir voulu molester autrui, it n'avoir pas observé à l'égard de Paris ces principes de concurrence dont ils font tant de fracas.

Combien de talents naissants sont étouffés par le despotisme d'opinion qu'exerce la capitale, par les dégoûts sans nombre qu'ils ont à surmonter dans cette ville, seul champ où ils puissent se former et se produire! On dit que Sacchini mourut de chagrin d'avoir vu siffler son OEdipe, qui est le premier des opéras français; qu'on juge par là du nombre des bons auteurs qui ont été rebutés par les cabales lyranniques des parterres de Paris ! Et peut-on douter que celte capitale n'étouffe l'émulation et r.e prive la Fiance d'une foule d'hommes excellents qui s'élèveraient, si la rivalité de quelques villes les mettait à l'abri Je la tyrannie parisienue, et les assurait d'un jugement équitable sur leurs ouvrages?

Après avoir commis la faute de ne pas créer des universités dramatiques et lyriques, qu'on s'épuise en jérémiades sur la décadence de la liltéraluiv, des théâtres, etc.; tout s'explique par l'absence des établissements qui mettraient les grandes villes en rivalité avec la capitale, et développeraient les talents dont on est dépourvu. Si i\es motifs de jalousie eu de sordide économie se sont opposés à ces fondations, cessez de vois plaindre de la décadence littéraire et théâtrale; on vous répliquera: n'est-il pas juste qu'un empire soit privé des talents qu'il n'a pns voulu cultiver? n'cst-il pas juste que l'avare qui se refuse à faire l'avance dessemailles ne recueille rien dans le champ où il n'a déposé aucun germe? Vous imitez cet avare, en négligeant de fonderies Conservatoires qui entreprendraient l'exploitation générale des talents répandus parmi l'enfance ; faute de celle mesure, vous êtes pauvres au milieu des richesses que la [nature sème sous vos pa? ; vous êtes bornés, comme les sauvages qui possèdent une mine d'or, à vous contenter des paillettes qu'une source a détachées.

marchand ne peut en aucun cas remplacer les manufacturiers ni fabriquer en leur absence.

Si une ville perd ses marchands, comme il arriva dans Marseille au temps de la Peste, elle se repeuple aussitôt de nouveaux marchands, pour peu que sa situation invite au commerce. Si une ville perd ses manufacturiers, comme il est arrivé à Louvain, on ne voit pas de nouveaux fabricants y transporter leurs ateliers. Les marchands s'établissent toujours en afïluence partout où il y a des moyens de trafiquer librement et avantageusement; les fabriques ne s'établissent pas de même dans les lieux où tout les favoriserait et leur promettrait des succès. Le départ des fabricants d'une contrée réduirait à l'inaction tous les marchands de matières et les commissionnaires qui font le service de ces fabriques, tandis que le départ de tous les marchands ne causerait aucune stagnation dans les fabriques, dont les chefs et commis peuvent, ainsi que je l'ai dit, suppléer au besoin les marchands.

Aussi les Protestants français qui émigrèrent en Allemagne ne furent-ils point remplacés par des fabricants Catholiques; l'industrie fut expatriée avec eux; et si Louis XIV n'eût proscrit que les marchands et banquiers, en faisant exception des fabricants, il se serait établi l'année suivante autant de nouveaux marchands Catholiques à la place des marchands Protestants. La France n'aurait essuyé qu'une perte d'hommes et d'argent qui se répare, au lieu d'une perte d'industrie qui fut irréparable. Nous voyons toutes les Puissances empressées d'établir leurs marchands chez les Orientaux, et aucune Puissance ne voudrait établir en Orient les fabricants d'Europe; on souhaiterait, au contraire, d'attirer les fabricants de la Chine et de l'Inde, et l'on se soucie fort peu d'attirer en Europe les marchands et navigateurs des mêmes pays. Plus on prolongera ce parallèle, plus on se convaincra que les marchands et banquiers doivent être surveillés rigoureusement et restreints aux fonctions utiles dont j'ai parlé. Si on leur accorde toute licence, selon l'avis des économistes, ils tournent leurs capitaux contre l'industrie; ils imitent le soldat indiscipliné qui, délivré de la crainte des châtiments, pillera aussitôt la patrie où il devait maintenir l'ordre (!).

(l) Le morceau compris depuis le premier alinéa de la page 261 jusqu'ici formait, dans la première édition, une note que l'auteur a reportée dans le teMe. {yote des Éditeurs. )

Il fallait bien du temps avant que les Modernes en vinssent à suspecter leur idole et reconnaître qu'il faut changer en entier le Système Commercial, qui est un amas de tous les vices.

On pourra m'observer qu'il serait mieux d'énoncer le remède à ces vices que de pérorer sur le mal, et que je devrais me hâter de produire cette théorie de Concurrence Sociétaire qui peut extirper tous les désordres mercantiles.

A cela je réplique que mon but n'est pas d'améliorer la Civilisation, mais de la confondre et de faire désirer l'invention d'un meilleur Mécanisme Social, en démontrant que l'Ordre civilisé est absurde dans les parties comme dans le tout, et que, loin d'avoir perfectionné la raison, les Modernes tombent de plus en plus dans la démence politique; témoin leurs dernières visions, comme la fraternité et l'esprit commercial, contre lequel s'élèvent à la fois la raison et la nature.

La nature n'est jamais trompeuse dans les impulsions générales qu'elle donne au genre humain. Quand la grande majorité des peuples méprise une profession telle que le Commerce, quand ce mépris leur est dicté par un instinct naturel, croyez que l'objet de leur dédain recèle quelque propriété odieuse et cachée.

Qui des deux est le plus sensé, ou des Modernes qui honorent le Commerce, ou des Anciens qui vouaient les marchands au mépris? Vendentes et latrones, dit l'Évangile, qui confond ces deux classes. Ainsi pensait Jésus-Christ, qui s'arma de verges pour chasser les marchands, et leur dit avec toute la franchise évangélique : Vous avez fait de ma maison une caverne de voleurs.

■ Fecistis eam speluncam latronum. »

D'accord avec Jésus-Christ, la belle Antiquité confondait les marchands et les voleurs, qu'elle plaçait pêle-mêle sous le patronage du dieu Mercure. Il paraît qu'à cette époque l'état mercantile était voisin de l'infamie, car saint Chrysostôme assure qu'un marchand ne saurait être agréable à Dieu; aussi a-t-on exclu les marchands du royaume des Cieux, quoiqu'on y ait admis des élus de toutes professions, même un procureur, qui est saint Yves.

Je rapporte ces particularités pour constater l'opinion des Anciens que je veux mettre en parallèle avec celle des Modernes. Je suis loin d'approuver cette exagération des Anciens; il était aussi ridicule de proscrire et bafouer les marchands qu'il est ridicule

HCA TftOISlOiE PARTIE.

aujourd'hui de les exalter aux nues. Mais lequel des deux excès est le moins absurde? J'opine en faveur des Anciens.

S'il est vrai que la Philosophie moderne soit amie de la Vérité, comment a-t-elle pu accorder sa faveur à la classe des commerçants, qui est la plus mensongère de tout le Corps Social? Jugeonsen par le portrait qu'on en fait aujourd'hui même, où ils jouissent de la plus haute faveur.

« Les Arméniens ( dit Peuchet dans son Dictionnaire de la géo- -« graphie commerçante) ont une dissimulation active et profonde, « une bassesse industrieuse, des manières aussi fausses que per- « suasives,tDus les petits moyens que la fraude et l'artifice peuvent ■« suggérer. Façonnés au despotisme, humiliations, parjures, rien « ne leur coûte pour parvenir à leur but; la religion même n'est « qu'un instrument de plus entre leurs mains pour cimenter leurs « intérêts et leurs tromperies. En Russie, ils suivent le rit grec; « en Perse, le mahométisme, etc., etc. »

Ce peu de lignes suffît pour donner une idée des mœurs commerciales et de l'influence salutaire qu'elles peuvent avoir sur l'Ordre social , quand elles y dominent. Les marchands de nos jours peuvent revendiquer les plus beaux traits du caractère arménien. A la vérité, les riches négociants sont assez éloignés de cet odieux caractère, parce qu'il est aisé d'être honorable quand on a cent mille écus, mais il n'est pas moins vrai que l'esprit coin mercial corrompt la politique et les mœurs des peuples. Carthage e-t l'Angleterre en fournissent la preuve ; leur politique trompeuse, Punica fuies, a passé en proverbe, et quant au caractère mercantile, qu'on ne peut voir au naturel que chez les classes inférieures, je citerai celui des Juifs, de ces hommes que le Tableau de Londres définit ainsi : « Deux mille cinq cents Juifs qui parcourent

* les rues et les lieux publics en excitant les fils de famille à voler « leurs pères et les domestiques à voler leurs maîtres, et qui paienl

* les objets volés avec de l'argent de mauvais aloi. »

Malgré tant de turpitudes commerciales qui devaient indigner toutes les âmes honnêtes, malgré le témoignage de la raison qui nous montre dans l'analyse des fonctions commerciales une entremise parasite, subalterne et désorganisatrice, on a vu pourtant le Commerce s'élever au trône de l'opinion chez les Modernes. Cela devait être, puisque la Civilisation est essentiellement favorable à la Perfidie; elle tend par l'influence du Commerce à un Système

Industriel plus odieux, plus perfide encore, et dont je vais signaler le germe.

Du reste, je conçois que mes critiques doivent sembler déplacées et même révoltantes, jusqu'à ce que j'aie fait connaître le Mécanisme qui peut remplacer le Commerce, et faire succéder le règne de la vérité et du bon ordre aux perfidies et aux ridicules commerciaux. Provisoirement, je dénonce la couardise de ces savants qui n'ont pas osé s'occuper d'une telle recherche, et qui osent se dire amis de la Vérité en faisant l'apologie du Commerce.

A défaut des savants, quelques administrateurs ont déjà tenté des remèdes à l'anarchie commerciale, mais on est tombé de Carybde en Scylla ; les maîtrises en nombre fixe, qu'on substitue à l'anarchie, sont un remède pire que le mal ; elles sont, après les clubs, le plus dangereux levain de révolution qu'on puisse introduire dans l'ordre civilisé.

DÉCADENCE DE L'ORDRE CIVILISÉ PAR LES MAITRISES FIXES QUI CONDUISENT EN 4e PHASE.

Je me bornerai à indiquer le sujet dont il faudrait traiter, le Droit au travail. Je n'ai garde d'entamer aucun débat sur ces rêveries renouvelées des Grecs, ces Droits de l'homme devenus si ridicules. Après les révolutions que nous a causées leur règne, croira-t-on que nous marchions à de nouveaux troubles pour avoir oublié le premier et le seul utile de ces Droits, le Droit au travail dont nos politiques n'ont jamais fait mention, selon leur habitude d'omettre dans chaque branche d'études les questions primordiales (page 192).

Entre autres infractions au Droit dont il s'agit, je citerai les compagnies privilégiées qui, exploitant une branche de travail, ferment le concours aux prétendants et refusent l'admission conditionnelle.

L'influence de ces compagnies ne peut devenir dangereuse et causer révolution qu'autant que leurs règlements s'étendraient au Corps Commercial entier. Nous louchions à celte innovation qui se serait opérée d'autant plus facilement, qu'on n'en prévoyait pas les conséquences.

Les plus grands maux ont souvent des germes imperceptibles, témoin le jacobinisme. Il existait des clubs avant la révolution française ; on y voyait figurer les hommes les plus intègres, et Ton n'aurait jamais soupçonné que de tels rassemblements recelassent le germe d'une tyrannie plus affreuse que celles des Néron et des Tibère; car celle-ci ne frappa que sur les grands, les capitales et les gens à parti ; tandis que les clubs étendirent leur persécution jusque sur les citoyens les plus obscurs et les hameaux les plus ignorés.

Et si la Civilisation a tardé vingt-cinq siècles à engendrer cette calamité, ne pouvait-elle pas en produire beaucoup d'autres qu'on ne sait pas prévoir? La plus imminente était la Féodalité commerciale, ou affermage du commerce à des compagnies liguées et privilégiées exclusivement.

Les extrêmes se touchent ; et plus l'anarchie commerciale a pris d'accroissement, plus nous tendons au privilège universel, qui est l'excès opposé. C'est le sort de la Civilisation d'être toujours ballottée entre les partis extrêmes, sans se fixer au sage milieu.

Plusieurs circonstances tendaient à faire corporer les négociants, à les organiser en compagnies fédérales, en monopoleurs affiliés qui, d'accord avec les grands propriétaires, auraient réduit tous les petits en vassalité commerciale, et seraient devenus, par des intrigues combinées, maîtres de toute production. Le petit propriétaire aurait été forcé indirectement à disposer de ses récoltes selon la convenance des monopoleurs; il serait devenu commis exploitant pour la coalition mercantile ; enfin l'on aurait vu renaître la Féodalité en ordre inverse et fondée sur des ligues mercantiles, au lieu de ligues nobiliaires.

Tout conspirait à préparer ce dénouement : l'esprit d'Agiotage s'est emparé des grands: l'ancienne Noblesse, ruinée et dépossédée, cherche des distractions dans les intrigues du négoce; les descendants des anciens chevaliers excellent à la connaissance du Barème et aux tripotages de la Bourse, comme leurs aïeux excellaient dans les tournois. L'opinion est prosternée levant ces hommes qu'on appelle gens d'affaires, qui dans les capitales partagent l'autorité avec les Ministres, et inventent chaque jour des moyens de s'approprier en fermage quelque branche d'industrie. Sous leur influence, le Gouvernement, sans le vouloir, tend à s'emparer du commerce qu'on envahit pièce à pièce, et qu'on

brûle d'envahir en entier par un fermage universel; car toutes les belles promesses de garantir la liberté du commerce ressemblent assez aux serments de nos fameux républicains qui, en jurant haine mortelle à la Royauté, n'aspiraient à autre chose qu'à monter sur le trône.

Nous marchions donc à grands pas vers la Féodalité commerciale et la 4e phase de Civilisation. Les savants, habitués à révérer tout ce qui vient au nom du commerce et pour le bien du commerce, auraient vu sans inquiétude naître ce nouvel ordre, et auraient consacré leur plume banale à en faire l'apologie. Le début aurait été tout de roses, comme fut celui des clubs, et le résultat aurait été V inquisition industrielle, l'asservissement de tous les citoyens aux intrigues du monopole affilié.

(Si l'on veut connaître quel était le moyen d'échapper à ce fléau, on peut consulter la Note ('), qui n'intéresse guère que les commerçants. Elle leur indique le seul moyen de conserver leur liberté qui est à deux doigts de sa perle. L'administration s'indigne , en secret, de les voir échapper à l'impôt qu'ils évitent en tout sens, et dont ils supporteraient leur quote-part dans le système de maîtrise proportionnelle, qui les sauverait du fermage. Voyez ici-bas.)

(1) Maîtrise proportionnelle, ou Procédé mitoyen entre la libre concurrence et le fermage commercial.

Ce serait ici un débat de la plus haute importance, si la Civilisation devait se prolonger seulement dix ans; mais comme ce malheur n'est pas probable, il suffira d'effleurer la question et de prouver que le commerce est menacé d'être mis en ferme par la nécessité de remédier à son anarchie croissante.

Autant il est nécessaire de réduire en tout genre le nombre des agents superflus, autant il est cruel de les exclure tout à coup par une maiirise en nombre fixe. Quoi de plus injuste que de livrer une branche d'industrie à des accapareurs ligués, qui obtiennent pour un cbétif tribut le droit d'exclure, incarcérer et spolier leurs concurrents? Admettre un tel ordre, c'est reproduire en détail le système du monopole qu'on reproche si amèrement à l'Angleterre.

Les ligues exclusives n'ont envahi jusqu'à présent que des fonctions d'ordre inférieur; elles n'existent que parmi les artisans et les agents subalternes du commerce, qu'on nomme courtiers, agents de change. C'est pourquoi elles n'ont pas R\ii l'attention des observateurs, et l'on n'attache aucune, importance à l'équité ou l'iniquité de leurs statuts.

Ces ligues ont tiré parti de leur obscurité pour brusquer l'envahisse-

Ainsi dans une même génération les philosophes auront commis deux fois l'absurdité de faire rétrograder le Mouvement social : la première fois, par un excès de Liberté politique qui, en 1793,

menl du privilège et l'obtenir au plus vil prix, au tiersetau quart de sa valeur; aussi out-elles soigneusement empêché que la concession ne fût mise à une enchère qui aurait confondu leurs offres dérisoires.

Elles colorent leur usurpation de quelques motifs plausibles, de certains désordres qu'entraîne l'admission illimitée des prétendants au travail ; ces désordres, que j'ai signalés sous le nom de concurrence anarchique, ne sont pas un motif pour se jeter d'un mal dans un pire, de la licence dans la persécution. 11 fallait trouver un procédé moyen entre l'admission désordonnée et la ligue exclusive; je vais l'indiquer, et c'est encore un calcul d'enfant qui n'exigeait aucunes lumières, mais seulement des vues équitables qui ne sont guère l'atiribut des économistes.

Ce procédé , que je nommerai finance progressive, doit marcher la sonde à la main; il consis'.e à exiger des industrieux, et surtout des improductifs comme les commerçants, un cautionnement sans intérêt et une patente ; l'un et l'autre doivent augmenter d'année en année ; par exemple :

1807. Cautionnement, 3,000 livr.l „, ,

' ' I C est par chaque année un

Patente, 300

Et successivement jusqu'à ce que l'affluence des agents diminue et que le nombre de ceux qui entrent dans la corporation soit égal au nombre de ceux qui en sortent par décès ou retraite. Alors le cautionnement et la patente ont atteint le point de balance où ils doivent se fixer jusqu'à nouvelles chances, comme celles de paix ou de guerre, qui resserrent ou agrandissent le domaine de l'industrie. En ce cas la finance progressive doit suivre l'impulsion, être modifiée en hausse ou en baisse, suivant l'affluence subite ou la rareté subite des prétendants, qu'on ne doit jamais exclure s'ils remplissent les conditions exigées.

Celte mesure, appliquée au commerce, doit élever en très peu de temps l'association au plus haut degré; car la hausse annuelle du cautionnement et de la patente, et la seule perspective de cette hausse, amènent les commerçants à oublier leurs jalousies et former des réunions économiques de tO, 12, 15 maisons, pour ne supporter qu'une seule finance.

Aussitôt qu'une de ces grandes associations est formée, l'immensité de

versement de 1,000 livres en sus du dépôt primitif, et indépendamment de la patente croissante.

conduisait rapidement l'Europe à la Barbarie; la seconde fois, par un excès de Liberté commerciale qui, aujourd'hui, nous fait décliner rapidement vers l'Ordre féodal : tristes résultats de notre con-

ses épargnes et de ses ressources entraîne tous les incohérents à se réunir comme elle, pour alléger le poids du cautionnement ei éviter de soutenir contre elle une lutte individuelle dont l'issue serait si évidemment ruineuse, qu'on refuserait tout crédit à quiconque s'obstinerait à la tenter isolément.

C'est sur ces grandes réunions que le Gouvernement peut commencer les opérations ( les solidarités, les annexes, etc.) d'où résulte la Concurrence Sociétaire, qui extirpe la Banqueroute, l'Agiotage, l'Accaparement, les Déperditions, etc. Je ne traiterai pas ici de ces mesures; je me borne à observer que la finance progressive, qui n'est qu'un prélude à l'établissement du bon ordre commercial, atteint déjà 3 buts des plus importants :

1° Réduire le nombre des agents, sans mesure violente, sans exclusion personnelle, sans privilège vexatoire;

2° Former l'association, qui est la base de toute économie et de tout bien désirable dans le système commercial;

3° Assurer au fisc une imposition proportionnelle sur les diverses branches d'industrie difficiles à atteindre, telles que le commerce, le barreau, la médecine, qui ont dans l'ordre actuel des moyens de se soustraire aux charges publiques et de mettre en défaut les systèmes financiers.

Toute autre mesure que la finance progressive tombe dans l'arbitraire et la confusion, préjudicie au Gouvernement comme à l'industrie, consacre les conflits entre les privilégiés et les persécutés. Ceux-ci, réduits au désespoir par une exclusion qui les condamne à l'indigence, s'épuisent en ruses pour éluder la défense de travail et résister à l'oppression d'une compagnie qui veut les accabler, sans leur laisser aucun espoir d'admission au travail.

Toute ligue en nombre fixe anéantit les deux concurrences de salaire et d'émulation. L'on a pu s'en convaincre par l'exemple récent des procureurs, qui étaient en nombre suffisant pour que l'émulation fit tomber leurs services à un prix modéré ; le contraire a eu lieu : ils se sont accordés pour élever leurs bénéfices à un taux si vexatoire, que le Gouvernement a cru devoir les réprimer par un tarif. Et lors même que ce tarif pourrait être suivi, ce qui n'aura pas lieu, cette fixation de salaire n'opérerait pas la concurrence d'émulation, car toute ligue en nombre fixe, voyant le public réduit à passer par ses mains, trouve son bénéfice à le molester et n'exercer qu'à son aise un travail où elle n'a pas de rivaux à craindre. Essayez d'établir sur un port un nombre fixe de porte-faix ; vous les

fiance à ces charlatans scientifiques qui n'ont d'autre but que d'élever des controverses pour subsister par la vente de leurs livres! La philosophie avait besoin d'accréditer quelque chimère

verrez bientôt se coaliser pour maîtriser et rançonner le commerce; aussi les commerçants ne redoutent-ils rien tant que ces ligues exclusives de serviteurs, et voilà pourquoi tout négociant protège les non-titulaires en fait de courtiers et agents de change; il sait que sans leur concurrence on verrait bientôt les privilégiés exclusifs tomber dans la nonchalance, faire les précieux au point de négliger la partie ingrate du travail, ne se charger que des négociations lucratives et faciles; enfin, réduire le commerçant à faire par lui-même tout ce qui leur déplairait. Au reste, il est bien maladroit aux négociants, qui sont le corps le plus libre de la société, de s'être donné volontairement des maîtres dans la personne de leurs courtiers, qui peuvent dénoncer et faire punir le négociant s'il fait usage du ministère d'autrui. Voilà une plaisante disposiiion qui soumet les maîtres aux valets: si les négociants avaient un peu d'amour-propre, ils s'accorderaient à exclure de chez eux cette agence vexatoire jusqu'à ce qu'elle eût elle-même sollicité la modification de ses privilèges, contraires en tout point au bon sens et à l'équité

Parmi les nombreux abus qui naissent des ligues exclusives, je n'en veux citer qu'un : c'est de faire à la longue peser l'exclusion sur tous les candidats les plus dignes de l'admission. En effet :

Je suppose qu'un privilège limite à 50 le nombre des médecins de telle ville, et que Boerhaave, jeune encore, se présente lorsque la ligue corporative est déjà complète. Boerhaave se trouvera à jamais exclu d'exercer la médecine. En voici les raisons :

D'abord il patientera en attendant qu'une des 50 places vienne à vaquer; l'époque arrivera, mais ne croyez pas qu'alors son talent le fasse admettre: la place vacante sera donnée à quelque parent ou compère des privilégiés, ou bien à quelque habile coureur qui sera arrivé un jour plus tôt que Boerhaave au bureau du ministère; car on sait que les hommes studieux et honorables sont toujours maladroits en intrigue. En outre, les corporations de nombre fixe veulent jouir sans fatigue de leur privilège; elles craignent d'introduire dans leur sein un collègue trop intelligent et trop actif, dont la concurrence leur de\ tendrait gênante et préjudiciable. Ces considérations seront pour Boerhaave autant de motifs d'élimination; il aura l'imprudence de s'en plaindre, car les hommes à talent ont rarement la souplesse nécessaire dans les intrigues civilisées; ses plaintes lui aliéneront de plus en plus la corporation et finiront par le rebuter tout à fait.

C'est ainsi que le système des maîtrises en nombre fixe tend à exclure

pour remplacer les discussions théologiques qu'elle a dissipées, et c'est sur le veau d'or, sur le Commerce, qu'elle a jeté les yeux pour en faire l'objet du culte social et des débats scolastiques. Ce

à la longue les gens les plus aptes; après quelques passe-droits ils n'osent pas attendre la chance d'un nouveau défunt, et risquer d'être écartés encore par de nouvelles intrigues; ils se livrent à d'autres fonctions où ils végètent toute leur vie et sont comme perdus pour la société, car l'homme devient nul dès qu'il n'est pas au poste où la nature le destinait.

Ces divers inconvénients sont prévenus parla finance progressive; elle réunit deux avantages assez inconnus en Civilisation: c'est de rebuter le talent médiocre, et de protéger l'homme pauvre et laborieux par l'effet d'un cautionnement qui semble devoir l'exclure.

Plus le cautionnement sera élevé, plus il élaguera cette foule de sujets parasites que les pères aventurent dans une profession sans consulter leur aptitude, et qui viennent encombrer le barreau, la médecine, le commerce, parce qu'il n'en coûte aucun déboursé notable pour obtenir l'exercice desdiles fonctions.

Mais le cautionnement n'écartera point un homme pauvre et habile ; en effet, si Boerhaave est sans fortune et qu'il développe dans les écoles un talent transcendant, il sera assuré de l'appui des capitalistes qui cherchent à s'intéresser en commandite sur le talent d'autrui, qui confient spéculativement des fonds à celui dont la capacité promet un ample bénéfice, et préféra blement aux jeunes gens qui n'ont pas été élevés dans le bien-être, mais stimulés par la nécessité. En conséquence, Boerhaave, réunissant aux talents le besoin de les faire valoir, trouvera d'autant mieux l'avance du cautionnement, e* les prêteurs croiront faire un marché avantageux en lui procurant l'exercice d'un art dont ils vont partager les bénéfices.

J'ai fait entrevoir que la finance progressive et la maîtrise proportionnelle qui en résulte concilient les intérêts du prince et des sujets, et qu'on arrive à un résultat opposé si la maîtrise est établie en nombre fixe et privilégiée, comme on la voit aujourd'hui.

Concluons qu'à défaut de cette mesure le commerce entier est sur le point de tomber en maîtrise privilégiée, puisque l'opération est déjà exécutée sur les deux classes extrêmes, par les compagnies coloniales des Indes, etc., et parles compagnies de courtage, qui toutes deux exercent à privilège exclusif les principales et les moindres fonctions du commerce. Il est donc attaqué aux deux extrémités par le privilège ; il se trouve dans la position d'une place cernée et approchée. Dans cette conjoncture, à quoi tient-il que le privilège n'envahisse tout? à un besoin d'argent qu'éprouverait quelque prince. Des novateurs lui proposeront le fermage

n'est plus aux Muses ni à leurs nourrissons, c'est au " Trafic" et à ses héros que la Renommée consacre ses cent voix. Il n'est plus question de Sagesse, de Vertu, de Morale; tout cela est tombe en

commercial, et ce plan, dans un moment de pénurie, sera d'autant mieux accueilli qu'il présentera, oulre la perspective d'amélioration, l'avantage d'opérer un versement subit et considérable dans les caisses des établissements publics. Or, le privilège commercial une fois admis dans un royaume quelconque, s'introduira forcément dans les autres États, parce que leurs marcbands incohérents seraient joués en tout sens par les compagnies de l'empire voisin, qui auraient, dans celle lutte, l'avantage d'une année régulière contre des bandes indisciplinées.

Il n'importe de taire connaître quels seraient les résultats de ce nouvel ordre industriel, qui constituerait la 4e phase de Civilisation ou Féodalité commerciale, dont le Souverain serait le chef. Bornons-nous à remarquer que la Civilisation courait à cette révolution industrielle e* politique par deux bévues successives des économistes.

La première est d'avoir adopté la concurrence anarchique, le principe : laissez faire les marchands, principe dont les fâcheux résultats obligent à aviser aux moyens de répression.

La seconde est d'avoir adopté ou toléré, comme moyen de répression, la maîtrise privilégiée en nombre fixe, au lieu delà maîtrise libre en nombre indéterminé et proportionnel aux circonstances.

Il n'est pas besoin d'ajouter que cette 2e maîtrise est une mesure de &« période; il suffit qu'elle favorise l'équité et la liberté pour qu'elle sorte • les caractères de Civilisation, et qu'elle ait échappé aux vues des philosophes, toujours ennemis de la liberté, de la justice et de la vérité.

Ces savants n'ayant sur le commerce que de la théorie sans pratique, «•t, d'autre part, les négociants n'ayant que de la pratique sans théorie, les uns et les autres sont également dangereux à consulter sur cette matière, et l'administration a bien raison de se plaindre que personne n'entend rien en politique commerciale, sur laquelle tout le monde rivalise d'impéritie ; et pour preuve, citons les fautes des trois parties respectives.

J'ai fait connaître plus haut celles des économistes.

Les fautes de l'administration en matière commerciale sont l'ouvrage de l'Assemblée Constituante, qui, habile à détruire sans savoir édifier, augmenta l'anarchie dans le commerce comme partout.

En supprimant la noblesse pour élever les hommes à portefeuilles, elle devait pressentir que l'influence de ces êtres obscurs forcerait à la fin le Gouvernement à faire des pas rétrogrades, comme de rétablir une noblesse dont le contre-poids (à ne parler que dans le sens commercial) fend à contenir les négociants dans les bornes convenables à leur pro-

désuétude, et l'encens ne brûle que pour le Commerce. La vraie grandeur pour une Nation, la vraie gloire selon les économistes, c'est de vendre aux Empires voisins plus de culottes qu'on n'en achète d'eux.

La France, toujours ardente à s'engouer, a dû donner tête bais-

fession. Quant à présent, enorgueillis par l'absence de distinctions et par l'encens des économistes, ils se jettent dans un luxe effréné, germe de leur immoralité, de leurs spéculations hasardeuses, de leurs banqueroutes et autres désordres, dont l'accroissement forçait le retour au système vexatoire des maîtrises fixes, faute de connaître celui des maîtrises proportionnelles.

Les fautes des négociants sont:

De s'être laissés prendre aux théories des philosophes, dont ils ressentent la malfaisance; car il n'est aucun d'eux qui ne se plaigne chaque jour des désordres qu'entraîne la pullulalion sans borne des marchands;

D'avoir inconsidérément laissé entamer leur liberté, leurs privilèges, par la maîtrise fixe, qui achemine au privilège commercial. Dès ce moment, l'administration peut les prendre à leurs propres arguments et leur dire : «Vos chambres de commerce ont opiné à ce qu'on corporât eu «maîtrise fixe, qu'on soumît à une garantie, à un cautionnement, les « courtiers ou agents de change qui ne sont que vos commis banals (car « un courtier est un saule-ruisseau qui colporte les mensonges d'autrui, « auxquels il ajoute les siens). Or, il est bien plus urgent d'exiger une garantie des négociants, qui sont dépositaires de la fortune publique, « tandis que le courtier n'est dépositaire que de paroles; en conséquence, « trouvez bon, messieurs les négociants, qu'on vous soumette à un cau- « tionnement. » A cela les Chambres de commerce ne pourront que répondre Amen, et se dire à elles-mêmes: vous l'avez voulu, Georges Dandin.

Les fautes des trois parties que je viens de citer, et la tendance en 4e phase qui en résulte, forment une complication d'ineptie qui donne la mesure de notre perfectionnement économique. Eh ! que dirais-je si je touchais à d'autres matières que le commerce! Voilà donc les lumières de ce siècle qui entasse des volumes sur la politique sociale! Pauvres savants et pauvres peuples, quel chaos que votre Civilisation ! et combien vous serez ébahis quand la théorie de contremarche passionnée vous fera voir clair dans cet immense dédale civilisé où les philosophes, les peuples et les rois ne sont que des troupes d'aveugles, s'entre-choquant dans l'obscurité, se perdant l'un par l'autre en croyant se servir, attestant par leurs erreurs la suprématie des passions dont ils sont tous les jouets, et la nécessité d'étudier les lois de ces maîtresses du monde au lieu de leur dicter les nôtres!

sée dans la folie du jour; aussi en France ne saurait on penser, parler ni écrire, si ce n'est pour le bien du Commerce. Les grands même sont esclaves de cette manie ; un Ministre qui veut se populariser doit promettre à chaque bourgade un Commerce immense et un immense Commerce ; un grand seigneur qui parcourt les provinces doit s'annoncer dans chaque ville comme ami du Commerce, voyageant pour le bien du Commerce. Les beaux génies du dix-neuvième siècle sont ceux qui nous expliquent les mystères de la Bourse en livres, sous et deniers. [La Poésie et les Beaux- Arts sont dédaignés, et] le Temple de Mémoire ne s'ouvre plus qu'à ceux qui nous apprennent pourquoi les sucres ont faibli, pourquoi les savons ont fléchi. Depuis que la philosophie s'est prise de belle passion pour le Commerce, Polymnie sème de fleurs cette nouvelle science; les expressions les plus suaves ont remplacé l'ancien langage des marchands, et l'on dit, en termes élégants : les sucres ont fléchi, faibli, c'est-à dire diminué; les savons jouent un beau rôle, c'est-à-dire augmentent. Autrefois des complots pernicieux comme l'Accaparement excitaient l'indignation des écrivains; aujourd'hui ces menées sont des titres de gloire, et la Renommée les annonce d'un ton pindarique, en disant : « Un mou- « vement rapide et inattendu s'est fait tout à coup sentir sur les « savons. » A ces mots, il semble voir les caisses de savon s'élancer au plus haut des nues, tandis que les accapareurs de savon remplissent l'univers de leur nom. Quelque objet qui tienne au Commerce, ne fût-ce qu'un coupon d'assignat ou un quarteron de fromage, les philosophes n'en parlent qu'en style sublime et avec l'accent du ravissement. Sous leur plume, un tonneau de rogomme devient un flacon d'essence; les fromages exhalent "un" parfum de rose, et les savons effacent la blancheur des lis. Toutes ces fleurs de rhétorique contribuent puissamment au succès de l'industrie ; elle a trouvé dans l'appui des philosophes le même secours qu'y ont trouvé les peuples, beaucoup de paroles et point d'effets.

C'est à présent que J.-J. Rousseau pourrait bien dire : « Les « ridicules ont changé depuis Molière, mais il manque un Molière «pour peindre les nouveaux ridicules.» Eh! que peut-on voir dans ce fracas de théories mercantiles, sinon un verbiage inventé pour faire gémir les presses et disputer les oisifs, comme il est arrivé de " l'égalité" et de la "fraternité", auxquelles succède la Traficomanie?

Vit-on jamais tant de désordres clans l'industrie que depuis que

cet esprit mercantile s'est emparé de l'opinion? Parce qu'une nation insulaire, favorisée par l'indolence de l'ancienne France, s'est enrichie dans le monopole et la piraterie, voilà toute l'ancienne philosophie en défaut ! voilà le trafic devenu l'unique voie de la vérité, de la sagesse, du bonheur! voilà les marchands devenus les colonnes de l'état social, et tous les cabinets luttant d'avilissement devant une nation qui les achète avec la dîme du tribut industriel qu'elle perçoit sur eux!

On est tenté de croire à la magie en voyant les Rois et les Peuples circonvenus par quelques sophismes commerciaux, et élevant aux nues la classe malfaisante des agioteurs, accapareurs et autres corsaires industriels qui n'emploient leur influence qu'à former des masses de capitaux, pour exciter des fluctuations sur le prix de chaque denrée et bouleverser alternativement chaque branche d'industrie; qu'à appauvrir les classes laborieuses [agriculteurs, manufacturiers...] qui sont spoliées en masse par une spéculation d'accaparement, comme on voit les harengs s'engloutir par milliers dans la gueule d'une baleine qui les aspire.

Terminons au sujet du Commerce. J'ai déjà énoncé dans le cours de cette discussion quels seraient les effets de la Concurrence Sociétaire, qui est l'antidote de l'ordre actuel.

1° Elle opère, sans contrainte ni privilège exclusif, les grandes Associations, qui sont la base de toute économie.

2<> Elle rend le Corps Commercial assureur de lui-même et propriétaire conditionnel des objets commerciables.

3° Elle rend aux cultures et fabriques tous les capitaux du Commerce; car )e Corps Social étant pleinement assuré contre toute malversation des commerçants, on leur accorde partout une aveugle confiance ; dès lors ils n'ont besoin pour leur gestion d'aucune somme notable, et tout le numéraire retourne aux travaux productifs.

4° Elle rend à ces mômes travaux les trois quarts des bras qui sont employés aujourd'hui aux fonctions improductives du Commerce.

5° Elle subordonne, par le moyen de la finance progressive, le Corps Commercial aux charges publiques, dont il sait s'affranchir aujourd'hui.

6° Enfin elle établit dans les relations une bonne foi moins grande, à la vérité, que celle qui régnera dans l'Ordre Combiné,

mais déjà immense en comparaison de l'étendue des fourberies actuelles.

Cet aperçu pourra faire désirer un chapitre sur la Concurrence Sociétaire; mais j'ai observé que le plan de ce Prospectus se borne à signaler l'ignorance de nos philosophes, les buts qu'ils auraient dû se proposer. Du reste, que servirait de nous arrêter aux moyens de perfectionner la Civilisation par des mesures empruntées de la 6e Période, comme la Concurrence Sociétaire? Que nous importent les améliorations de la 6e et de la 7e Périodes, puisque nous pouvons les franchir toutes deux et passer immédiatement à la 8e, qui dès lors mérite seule de nous occuper?

Lorsque nous aurons atteint ce but, lorsque nous jouirons pleinement du bien-être de l'Ordre Combiné, nous pourrons à notre aise raisonner sur les vices et les correctifs de la Civilisation ; elle nous semblera, comme la guerre, belle quand on en est revenu. C'est alors qu'on pourra se complaire dans l'analyse du Mécanisme civilisé, qui est le plus curieux de tous ; car c'est celui où règne la plus grande complication de ressorts. Quant à présentai s'agit d'en sortir avant de l'étudier ni le corriger; c'est pourquoi je ne cesserai de fixer les esprits sur la nécessité de repousser toute demimesure, d'aller droit au but en fondant sans délai un Canton de Séries progressives qui, en donnant la démonstration de l'Harmonie passionnée, lèvera au genre humain la cataracte philosophique, et élèvera subitement toutes les nations civilisées, barbares et sauvages, à leur Destinée sociale, à l'Unité universelle.

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