EPILOGUE
SUR LE CHAOS SOCIAL Dl GLOBE,
Auteurs des sciences incertaines, qui prétendez travailler au bien du Genre Humain, croyez-vous que six cent millions de Barbares et Sauvages ne fassent pas partie du genre humain ? Cependant ils souffrent; eh î qu'avez-vous fait pour eux? Rien. Vos systèmes ne sont applicables qu'à la Civilisation où ils portent l'empirisme dès qu'on les met à l'épreuve. Mais quand vous posséderiez l'art de nous rendre heureux, pensez-vous remplir les vues de Dieu en voulant limiter le bonheur aux Civilisés, qui n'occupent que la plus faible portion du Globe? Dieu ne voit dans la Race humaine qu'une même famille, dont tous les membres ont droit à ses bienfaits ; il veut qu'elle soit heureuse tout entière, ou bien nul peuple ne jouira du bonheur.
Pour seconder les vues de Dieu vous deviez chercher un Ordre Social applicable à tout le Globe, et non pas à quelques nations. L'immense supériorité des Barbares et Sauvages vous avertissait qu'on ne pourrait les policer que par Attraction et non par Contrainte. Eh ! pouviez-vous espérer de les séduire en leur présentant vos coutumes qui ne se soutiennent qu'avec l'appui des gibets et des baïonnettes? Coutumes odieuses à vos peuples mêmes, qui dans tous pays se soulèveraient à l'instant s'ils n'étaient contenus par la crainte du supplice !
Loin de parvenir à policer et réunir le Genre Humain, vos théories n'obtiennent des Barbares qu'un profond mépris, et vos coutumes n'excitent que l'ironie du Sauvage ; sa plus forte imprécation contre un ennemi, c'est de lui souhaiter notre sort et lui dire : - Puisses-tu être réduit à labourer un champ ! » Paroles qu'on doit regarder comme une malédiction proférée par la Nature même. Oui, l'industrie civilisée est réprouvée par la Nature, puisqu'elle est abhorrée des peuples libres qui l'embrasseraient à l'instant si elle s'accordait avec les passions de l'Homme.
Aussi Dieu n'a t-il point permis que cette industrie fit des progrès ni qu'on pût étendre au Globe entier cette culture si ingrate pour ceux qui en portent le faix. 11 l'a resserrée sur quelques
points, dans la Chine, l'Inde et l'Europe, où s'amoncellent des fourmilières d'indigents, des corps de réserve pour servir à l'organisation de l'Ordre combiné, afin que dès son début cet Ordre soit pourvu d'une masse de cultivateurs disponibles ; on fera dégorger ces misérables des lieux où ils sont encombrés, et l'Empereur d'Unité les répartira sur les points convenables pour procéder à une exploitation régulière du Globe.
Mais c'est en vain que vous vous efforceriez d'étendre l'Industrie civilisée et de répandre par toute la terre le travail incohérent; Dieu (pour diverses raisons que je ne puis exposer ici) n'aurait jamais souffert que cet Ordre contraire à ses vues pût s'étendre à toutes les terres cultivables, et il avait pris des précautions pour le resserrer dans tous les cas, soit par les guerres intestines, soit par l'irruption des Barbares.
Si l'Industrie a fait quelques progrès en Europe, n'a-t-elle pas perdu en Asie d'immenses régions? Si la Civilisation a fondé en Amérique de frêles colonies, déjà menacées de décadence par la révolte des Nègres, n'a-t-elle pas perdu aux portes de l'Europe les plus vastes empires? l'Egypte, la Grèce, l'Asie-Mineure, Carthage, la Chaldée et partie de l'Asie occidentale? L'Industrie a été étouffée dans de grandes et belles contrées, comme la Bactriane, où elle commençait à s'introduire ; l'empire de Samarkand, jadis célèbre dans l'Orient, et toutes les régions qui s'étendent de l'Oxus aux bouches de l'Indus, ont rétrogradé politiquement et reformé la Horde. Le vaste empire de l'Indostan marche rapidement à sa ruine par la tyrannie des Anglais ; elle provoque le dégoût des cultures et l'assimilation aux Mahrattes, dont les Hordes forment déjà un puissant noyau de Tartares au centre du Mogol. Ils peuvent, avec le temps, se cantonner dans la chaîne des Gates et s'agglomérer les peuples de Malabar et de Coromandel, en les dégoûtant de l'Industrie par leurs incursions.
Les Hordes empiètent journellement sur les cultures d'Asie, et débordent de plus en plus leur barrière naturelle, la chaîne de l'Imaiis, qui s'étend de Bukarie en Chine. A nos portes même la Horde surgit sur tous les points de la Turquie ; encore 50 ans de persécution, d'anarchie ottomane, et l'on verrait tout ce bel Empire ramené à la vie nomade ou tartare, qui fait des progrès effrayants sur tous les points de la domination turque. D'autres Empires jadis florissants, comme Pégu et Siam, sont retombés au dernier degré de faiblesse et d'abrutissement , et leurs cultures