SUR LE MOUVEMENT ORGANIQUE ET SUR LE CONTRE-MOUVEMENT COMPOSÉ
Des motifs d'accélération m'obligent à supprimer entre autres chapitres les deux ci-dessus, quoique annoncés dans le cours de l'ouvrage. Je me borne à donner une idée du premier.
J'ai dit ( page 39 ) que les substances des trois règnes représentent les effets des passions dans le mécanisme social ; donnons-en quelques exemples : je commence par l'Association, qui est l'objet spécial de cet ouvrage.
Dans le règne animal, l'Association a pour hiéroglyphe-pratique le castor, et pour hiéroglyphe-visuel le paon. Les yeux dont sa roue est parsemée sont l'emblème de l'Ordre Sociétaire, de sa magnificence et de ses inégalités. Cette Série d'yeux rangés en ordre progressif dénote que l'Association ne peut s'allier avec les rêves d'égalité et de nivellement de nos philosophes.
Mais pourquoi ce cri rebutant, ce contraste de la voix la plus déplaisante avec le plus superbe plumage? C'est pour peindre l'action individuelle qui est mensongère et discordante. Le plumage attire et charme comme emblème de l'Ordre Sociétaire; mais l'animal, n'ayant par lui-même aucune propriété sociale et ne s'unissant pas à nos travaux, Dieu nous peint dans son cri la fausseté de tout individu hors de l'Association progressive.
Autre énigme sur la laideur extrême de ses pattes; pourquoi ne les avoir pas ornées comme celles du pigeon ou de l'aigle, et pourquoi deux supports hideux pour porter tant de luxe ? C'est que l'Ordre Sociétaire et l'opulence qui en résultera s'appuient sur deux âges de pauvreté. (Voyez au grand tableau les deux âges de subversion ou incohérence. )
Je passe brièvement sur ce qui concerne le paon, car cet hiéroglyphe est peu intelligible si l'on ne connaît pas les lois du Mou-
(1) [Annoncé ici pour le contenu d'un chapitre omis; il doit remplir au Traité au moins une section de 100 pages. On peut juger par là combien j'étais loin, en 1807, de connaître les développements qu'exigeait chaque partie du sujet.]
vement social. Choisissons un tableau plus facile à comprendre; ce sera celui de la Vérité et de ses effets en Civilisation. Examinons si Dieu a fidèlement dépeint le triste sort de cette Vérité dans notre état social.
L'hiéroglyphe de la Vérité dans le règne animal, c'est la girafe. Puisque le propre de la Vérité est de surmonter les erreurs , il faut que l'animal qui la représente élève son front au-dessus de tous les autres; telle est la girafe, qui broute les branchages à 18 pieds de hauteur. C'est, dit un vieil auteur, « une bête moult belle, douce et agréable à voir. » La Vérité aussi est moult belle, mais comme elle ne saurait s'accorder avec nos usages, il faut que la girafe, son hiéroglyphe, ne soit d'aucun emploi dans nos travaux. Dieu Ta donc réduite à la nullité par [ coupe disproportionnée des deux trains, d'où naît] une démarche irrégulière qui agite et froisse le fardeau qu'on lui impose. Dès lors on préfère la laisser dans l'inaction, comme parmi nous on écarte des emplois l'homme véridique dont le caractère heurterait lous les usages reçus et toutes les " intrigues tolérées". La Vérité chez nous n'est belle " qu'en perspective et non en pratique ", et la girafe, par analogie, n'est admirée que lorsqu'elle est en repos; mais dans sa démarche elle excite les huées comme la Vérité excite les huées quand elle est agissante. Qu'un homme aille, dans un cercle de belle compagnie, dire la bonne et franche vérité sur les fredaines des honnêtes femmes qui s'y trouvent , sur les grivelages des gens d'affaires ou autres personnes du salon ; vous verrez l'indignation éclater, et l'on s'accordera à faire taire et honnir l'orateur. C'est bien pis en affaires politiques, où la Vérité a encore moins d'essor ; et pour représenter cette compression de la Vérité, cet obstacle invincible à ses développements, Dieu a tranché les bois de la girafe à leur racine; ils ne font que poindre et ne peuvent étendre leurs rameaux ; le ciseau de Dieu les a coupés à leur base, comme parmi nous le ciseau de l'autorité et de l'opinion abat la Vérité à son apparition et lui interdit tout essor. Cependant le plus fourbe de nous veut encore paraître véridique, et, " tout ennemis que nous sommes " de la Vérité, nous aimons à nous affubler de son enveloppe ; et par analogie, nous ne voulons de la girafe que son enveloppe, que sa peau qui est extrêmement belle. Quand nous saisissons cet animal, nous le traitons" tout à point" comme nous traitons la Vérité ; nous lui disons : « Pauvre bête, tu n'es bonne qu'à rester dans tes déserts, loin de la société des hommes. On
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peut t'admirer un moment, mais il faut finir par te tuer et ne garder que ton manteau, de même que nous étouffons ïa Vérité pour n'en garder que l'apparence. »
On voit par cette explication que Dieu n'a rien créé d'inutile, même dans la girafe, qui est l'inutilité parfaite; mais Dieu étant obligé de représenter tous les jeux de nos passions, il a fallu qu'il dépeignît dans cet animal l'inutilité complète de la Vérité en Civilisation. Et si vous voulez savoir à quoi pourrait servir la Vérité dans d'autres Sociétés'que la Civilisation, étudiez ce problème dans laCoNTREGiRAFE,quenous nommons le Renne, animal dont on tire tous les services imaginables; aussi Dieu l'a-t-il exclu des climats sociaux, d'où sera exclue la Vérité tant que durera la Civilisation.
Et lorsque nous serons devenus par TOrdre Sociétaire aptes à la pratique de la Vérité et des vertus bannies d'entre nous, une nouvelle création nous donnera dans 1' Antigirafe un grand et magnifique serviteur qui surpassera de beaucoup les belles propriétés du Renne, objet de notre convoitise et de nos déclamationcontre la Nature qui nous en a privés.
Pour rendre intéressante l'explication des hiéroglyphes, il faut les expliquer par contrastes, comme la ruche et le guêpier, comme l'éléphant et le rhinocéros ; par alliance, comme le chien et le mouton, comme le cochon et la truffe, comme l'âne, le chardon el le chardonneret ; enfin par progression, en analysant des familles entières, comme celles des branchus, girafe, cerf, daim, chevreuil, renne, etc., qui sont tous hiéroglyphes des divers effets de la Vérité; ensuite on compare trois familles de trois règnes.
Les civilisés s'exerceraient vainement à expliquer des hiéroglyphes avant de connaître la théorie d'interprétation; car il en est qui représentent des effets de passions non existantes ; pat exemple, le diamant et le cochon sont hiéroglyphes de la 13e passion (Harmonisme) que les civilisés n'éprouvent pas et ne connaissent pas. D'autres hiéroglyphes peignent des effets sociaux étrangers à l'Ordre civilisé ; par exemple, l'éléphant est hiéroglyphe de la Société primitive (Séries confuses). C'était un état d'Association où existait Vanité d'action industrielle figurée par la trompe. Cette unité avait pour unique appui la bonne chère ou luxe de la bouche; aussi l'éléphant n'a-t-il de luxe qu'à la bouche d'où sortent les défenses ou appuis en ivoire. Il est dans son vêtement le plus pauvre des animaux, parce que les Séries confuses n'avaient aucune industrie manufacturière, et presque aucune parure, quoi-
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qu'elles aimassent éperdu ement la parure : c'est ce que Dieu a représenté en couvrant de boue l'animal hiéroglyphique, et lui donnant un amour démesuré pour les ornements.
L'éléphant vaut mieux que nous, s'écrient tous les Civilisés ; c'est comme s'ils disaient : La Société primitive valait mieux que la nôtre. En effet, elle avait cet honneur altier et ombrageux de l'éléphant, genre d'honneur qui ne pourrait pas sympathiser un instant avec la bassesse civilisée. La Société primitive brillait par l'amitié, la fidélité, la décence, la gratitude et toutes les vertus de l'éléphant, vertus qui ne peuvent pas germer dans nos Sociétés ; et, par analogie, l'éléphant doit cesser de se reproduire dès qu'il entre en Société avec nous.
Sur cette analogie des 3 règnes avec les passions, j'ajoute un exemple tiré de Panatomie du corps humain, qui est un tableau .général de TOrdre Combiné. Parlons d'abord de la charpente osseuse.
Sa portion la plus saillante nous montre 12 paires de côtes qui tendent aux trois os du sternum; c'est l'emblème des 12 passions qui, semblables chez les deux sexes, tendent aux trois foyers d'Attraction (page 76). Il y a 7 côtes combinées et 5 côtes incohérentes, de même qu'il y a sept passions spirituelles qui dominent dans l'Ordre Combiné, et cinq passions matérielles qui dominent dans les Sociétés d'ordre incohérent; une 13e côte, la clavicule, surmonte les 7 combinées et figure la 13e passion, l'Harmonisme, formée des 7 spirituelles. Cette passion devant être le principal levier de l'industrie sociétaire, il faut que la clavicule s'unisse au bras, qui est levier de l'industrie corporelle.
Cette ordonnance est reproduite partiellement dans la boite du cerveau : étant siège de l'âme et foyer du mouvement spirituel, il doit être logé dans une enveloppe analogue aux passions spirituelles ; aussi la boîte du crâne est-elle formée de 8 os, dont 7 recouverts ; le 8° ou frontal, qui est le seul apparent, figure la passion Harmonisme qui est d'un ordre supérieur aux 7 primitives.
D'autres pièces du squelette représentent les dispositions industrielles de la Phalange d'attraction; par exemple, j'ai dit (Note A 296) qu'elle est formée en parade de 16 chœurs et 32 quadrilles ; celte ordonnance est représentée par les os de parade, les dents qui sont à nu, et rangées en 16 paires. Les 2 dernières paires sont tardives , faibles et peu utiles, par analogie aux 2
chœurs 1 et 16 (Bambins et Patriarches) qui sont les chœurs sujets à la faiblesse et à l'inutilité. Il reste donc 14 chœurs ou 28 quadrilles actifs et utiles; ils sont dépeints par les 14 paires d'os de la main, qui est l'agent du mouvement industriel.
Ces tableaux de l'Ordre combiné se répètent dans tous les solides et fluides du corps humain ; par exemple, dans les 800 muscles d'homme et femme, on trouve l'emblème des 800 caractères qui doivent composer une Phalange d'attraction ; dans les 10 paires de nerfs on trouve l'emblème des 10 chœurs pubères, dont le 10e est hors d'amour et d'équilibre jmssmmê; c'est pourquoi la 10e paire de nerfs s'égare dans sa marche et n'aboutit pas à un point fixe. Si les anatomistes avaient connu les lois du mouvement social, ils ne se seraient pas arrêtés à disserter sur l'égarement de cette 10e paire, qui est un effet d'analogie nécessaire (et de même les physiciens n'auraient pas mis en problème si la lumière est un corps composé).
D'autres tableaux plus intéressants sont représentés dans le cœur, le foie, les viscères, les fluides, etc. On a fort bien pressenti que le corps humain est un abrégé du Mouvement de l'univers; c'est de quoi l'on se convaincra lorsque ce système d'application sera étendu aux plus menus détails anatomiques ; alors on oubliera l'horreur qu'inspire la dissection du cadavre pour admirer dans sa construction le tableau parfait du jeu des passions et du mécanisme social.
Déjà les Civilisés ont entrevu superficiellement quelques-uns de ces tableaux; par exemple, ils ont reconnu dans le serpent un emblème de la calomnie et des perfidies civilisées ; dans la rose et ses épines un emblème de la virginité. Ces peintures étaient trop frappantes pour qu'on pût s'y méprendre; elles devaient faire soupçonner que le tableau des passions s'étendait à toute la nature. La lecture de ce volume aidera à en deviner quelques autres, comme celui de la hideuse chenille changée en brillant papillon : c'est évidemment l'emblème de la dégoûtante Civilisation métamorphosée en Harmonie universelle. Du reste, on se perdrait dans l'étude des hiéroglyphes tant que je n'en aurai pas donné la théorie ; on porterait dans cette étude les préjugés philosophiques d'égalité et de modération, et ce serait le moyen de ne rien concevoir au système de la Nature. Par exemple, on s'imagine que la ruche représente l'égalité ; tant s'en faut : la ruche et le guêpier, son contraire, peignent 2 ordres politiques d'Harmonie et de Ci-
vilisation. Les abeilles figurent toutes les Phalanges du globe réunies sous la protection du monarque féd éral, qui a pour emblème la reine-abeille, correspondant avec chaque alvéole. Les bourdons figurent l'action improductive, les congrès et agences intermédiaires , qui sont subordonnés à la hiérarchie fédérale et amovibles par les Phalanges. C'est par analogie que l'abeille tue le bourdon quand elle n'a plus besoin de lui. Tout ce mécanisme est peint en renversement dans le guêpier, qui est hiéroglyphe de l'Ordre politique de Civilisation.
Pour rendre le tableau fidèle, il faut que les 2 insectes nous présentent les résultats opposés de l'Ordre combiné et de l'Ordre incohérent :
1° L'opulence et la pauvreté. Elles sont figurées chez l'abeille par le miel , chez la guêpe par le carton inutile que donnent ses immenses travaux, images de nos prodiges industriels qui n'aboutissent qu'à l'indigence. 2° Les lumières sociales et l'ignorance sociale. Elles sont figurées chez l'abeille par la cire, source de lumière, et par l'association domestique avec l'homme. Chez la guêpe on voit les emblèmes d'ignorance et de discorde sociale dans l'affreuse révolution où le guêpier se détruit par lui-même, dans sa position souterraine et cachée à la lumière, dans les hostilités contre l'homme, que la guêpe attaque sans offense, qu'elle harcelle et dépouille, en s'introduisant dans nos appartements pour y souiller les mets qu'elle dévore, et en égorgeant l'abeille notre alliée. Celle-ci, au contraire, ne nous fait aucun mal sans offense, et aucun larcin, car elle vit du parfum de nos fleurs; elle en double le charme par l'exemple du travail et par l'idée de l'harmonie sociale qu'elle éveille en nous, quand elle vient se poser sur nos fleurs.
Quand ces tableaux de passions seront expliqués en grand détail dans les trois règnes, on verra les philosophes capituler à discrétion devant cette théorie du Mouvement social qu'ils vont attaquer avant de la connaître; et l'on confessera que la Nature n'était point couverte d'un voile d'airain, comme le prétendent ces savants, mais que le préjugé avait couvert nos esprits d'un triple voile , formé par les rêveries métaphysiques, politiques et morales; que ces prestiges vont être dissipés ; qu'on tient enfin le secret du système de la Nature qui est représentatif des passions, et qu'onla fera déposer tout entière à l'appui de la théorie du Mouvement social.
Note à.