SUR LES SÉRIES PROGRESSIVES
ou SÉRIES DE GROUPES INDUSTRIELS.
Je dois prévenir une objection qu'on ne manquera pas de m'adresser au sujet de ce nouvel Ordre domestique que je nomme séries progressives. On dira que l'invention d'un tel Ordre étail un calcul d'enfant, et que ses dispositions semblent des amusettes. Peu importe, pourvu qu'elles atteignent le but, qui est de produire attraction industrielle, et de nous entraîner par l'appât du plaisir au travail agricole, qui est aujourd'hui un supplice pour l'homme bien né. Ses fonctions, telle que le labourage, nous inspirent avec raison un dégoût voisin de l'horreur, et l'homme d'éducation est réduit au suicide, quand il n'a que la charrue pour ressource. Ce dégoût sera complètement surmonté par la violente attraction industrielle que produisent les Séries progressives dont je vais parler.
Si les dispositions de cet Ordre ne reposent que sur des calculs d'enfant, c'est un bienfait signalé de la Providence qui a voulu que la science la plus importante à notre bonheur fût la plus facile à acquérir. Dès lors, en reprochant à la théorie des Séries progressives son extrême simplicité, on commettra deux inconséquences, qui seront de critiquer la Providence sur les facilités qu'elle a attachées au calcul de nos Destinées , et critiquer les Civilisés sur l'étourderie qui leur a fait manquer le plus simple et le plus utile des calculs. Si c'est une étude d'enfant, nos savants sont donc au dessous des enfants pour n'avoir pas inventé ce qui exigeait de si faibles lumières; et tel est le défaut commun aux Civilisés qui, tout boursoufllés de prétentions scientifi-
(1) [Ecce détails plaisants ; sed moins que villes pavées de mcnd(tiïH/$) €t i>W\](oso}>h.cs) Priant jtctf(ectlontiemni) de perfectibilité), — Connu à l'inconnu.]
rjues, s'élancent dix fois au delà de leur but, et deviennent, par excès de science, incapables de saisir les procédés faciles de la Nature.
On n'en vit jamais de preuve plus frappante que celle de l'étrier, invention si simple que tout enfant la pouvait faire ; cependant il a fallu 5,000 ans avant que l'étrier fût inventé. Les cavaliers, dans l'Antiquité, fatiguaient prodigieusement; ils étaient sujets à de graves maladies faute d'un étrier, et le long des routes on plaçait des bornes pour aider à monter à cheval. A ce récit chacun s'ébahit sur l'étourderie des anciens , étourderie qui a pourtant duré 50 siècles , quoique le moindre enfant eût pu la prévenir. On verra bientôt que le genre humain a commis, au sujet des " Séries passionnelles", la même étourderie, et qu'il aurait suffi du moindre savant pour découvrir ce petit calcul. Puisqu'enfin le voilà saisi, toute critique sur sa simplicité sera, je le répète, un ridicule que les plaisants jetteront sur eux-mêmes et Sur 25 siècles savants qui l'ont manqué.
Venons à l'exposé que j'ai promis ; je n'expliquerai ici que l'ordonnance matérielle des Séries, sans parler aucunement de leurs relations.
Une " Série passionnelle" [considérée comme groupe] se compose de personnes inégales en tous sens, en âges, fortunes, caractères, lumières, etc. Les sectaires doivent être choisis de manière à former un contraste et une gradation d'inégalité du riche au pauvre, du savant à l'ignorant [du jeune au vieux], etc. Plus les inégalités sont graduées et contrastées, plus la Série s'entraîne au travail, produit de bénéfices, et offre d'harmonie sociale.
[Quand une masse nombreuse de Séries est en mécanisme régulier, chacune d'entre elles se] divise en divers groupes, dont l'ordonnance est la même que celle d'une armée. Pour en donner le tableau, je vais supposer une masse d'environ 600 personnes, moitié hommes et moitié femmes, tous passionnés pour une même branche d'industrie, comme une culture de fleurs ou de fruits. Soit la Série de la culture des Poiriers : on subdivisera ces 600 personnes en groupes qui se voueront à cultiver une ou deux espèces de poiriers ; ainsi l'on verra un groupe des sectaires du beurré, un des sectaires de la bergamote, un des sectaires du rousselet, etc. Et lorsque chacun se sera enrôlé dans les groupes de ses poiriers favoris (on peut être membre de plusieurs), il pourra se trouver une trentaine de groupes qui se distingueront
par leurs bannières et ornements, et se formeront en trois ou cinq 6u sept divisions, par exemple :
SÉRIE DE LA CULTURE DES POIRIERS, Composée de 33 groupes.
Divisions. Progression Genres de culture.
numérique.
1° Avant-poste 2 groupes. Coings et sortes bâtardes dures.
2° Aileron ascendant. 4 groupes. Poires dures à cuire.
3° Aile ascendante. 6 groupes. Poires cassantes.
4° Centre de Série. 8 groupes. Poires fondâmes .
5° Aile descendante. 6 groupes. Poires compactes.
6° Aileron descendant. 4 groupes. Poires farineuses.
7° Arrière-poste. ... 2 groupes. Nèfles et sortes bâtardes molles.
Il n'importe que la Série soit composée d'hommes ou de femmes, ou d'enfants, ou mi-partie ; la disposition est toujours la même.
La Série prendra à peu près cette distribution, soit pour le nombre des groupes, soit pour la répartition des travaux. Plus elle approchera de cette régularité en gradation et dégradation, mieux elle s'harmonisera et s'entraînera au travail. Le canton qui gagne le plus et qui donne à égalité de chances le plus beau produit, c'est celui qui a ses Séries les mieux graduées et les mieux contrastées.
Si la Série est formée régulièrement, comme celle que je viens de citer, on verra des alliances entre les divisions correspondantes. Ainsi l'Aile ascendante et l'Aile descendante s'allieront contre le Centre de Série, et s'entendront pour faire prévaloir leurs productions aux dépens de celles du Centre ; les deux Ailerons seront alliés entre eux et ligués avec le Centre pour lutter contre les deux Ailes. Il résultera de ce mécanisme que chacun des groupes produira à l'envi des fruits magnifiques.
Les mêmes rivalités et alliances se reproduisent entre les divers groupes d'une division. Si une Aile est composée de six groupes, dont trois d'hommes et trois de femmes, il y aura rivalité industrielle entre les hommes et les femmes, puis rivalité dans chaque sexe entre le groupe 2, qui est central , et les groupes extrêmes 1 et 3, qui sont ligués contre lui ; puis alliance des groupes n° 2, hommes et femmes, contre les prétentions des groupes 1 et 3, hommes et femmes ; enfin il y aura ralliement de toute l'Aile contre les prétentions des groupes d'Ailerons et de Centre, de sorte que la Série, pour la seule culture de ses poiriers, aura plus d'intrigues fédé-
raies et rivales qu'il n'y en a dans les Cabinets politiques d'Europe.
Viennent ensuite les intrigues de Série à Série et de Canton a Canton, qui s'organisent de la même manière. On conçoit que a Série des Poiriers sera fortement rivale de laNSérie des Pommiers, mais elle s'alliera avec la Série des Cerisiers, ces deux espèces d'arbres fruitiers n'offrant aucun rapprochement qui puisse exciter la jalousie entre les cultivateurs respectifs.
Plus on sait exciter le feu des passions, des luttes et des ligues entre les groupes et les Séries d'un canton, plus on les voit rivaliser d'ardeur au travail et élever à une haute perfection la branche d'industrie pour laquelle ils sont passionnés. De là résulte la perfection générale de toute industrie, car il y a des moyens de former Série sur toute branche de travail. S'agit-il d'une plante bâtarde, [ambiguë,] comme le coing, qui n'est ni poire ni pomme, on place son groupe entre deux Séries à qui il sert de lien ; ce groupe du coing est Avant-poste de la Série des poiriers et Arrière-poste de la Série des pommiers. C'est un groupe mixte entre deux genres, une transition de l'un à l'autre, et il s'incorpore aux deux Séries. On trouve dans les passions des goûts bâtards et bizarres, comme on trouve des productions mixtes qui ne tiennent à aucun genre. L'Ordre Sociétaire tire parti de toutes ces bizarreries et fait faire emploi de toutes les passionsimaginables, Dieu n'en ayant créé aucune d'inutile.
J'ai dit que les Séries ne peuvent pas toujours se classer aussi régulièrement que je viens de l'indiquer ; mais on approche autant qu'on le peut de cette méthode , qui est l'ordre naturel, et qui est le plus efficace pour exalter les passions, les contrebalancer et les entraîner au travail. L'industrie devient un divertissement aussitôt que les industrieux sont formés en Séries progressives. Ils travaillent alors moins par appât du gain que par effet de l'émulation et des autres véhicules inhérents à l'esprit de Série [et à l'essor de la Cabaliste ou dixième passion.]
De là naît un résultat fort étonnant, comme tous ceux de l'Ordre Sociétaire : c'est que moins on s'occupe de bénéfice, plus on gagne. En effet, la Série la plus fortement stimulée par les intrigues, celle qui ferait le plus de sacrifices pécuniaires pour satisfaire son amour-propre, sera celle qui donnera le plus de perfection et de valeur au produit, et qui, par conséquent, aura le plus gagné en oubliant l'intérêt pour ne songer qu'à la passion ; mais si elle a peu de rivalités, d'intrigues et de ligues, peu d'amour-propre et
d'exaltation, elle travaillera [froidement,] par intérêt plus que par passion spéciale, et ses produits comme ses bénéfices seront très inférieurs à ceux d'une Série bien intriguée. Dès lors elle aura d'autant moins gagné qu'elle aura été plus stimulée par l'amour du gain. [Il faut donc intriguer une Série groupée, aussi régulièrement qu'une pièce dramatique, et, pour y parvenir, la principale règle à suivre est la graduation des inégalités.]
J'ai dit que, pour bien intriguer les Séries et élever à la plus haute perfection les produits de chacun de leurs groupes, il faut les coordonner autant que possib'e à la progression ascendante et descendante. J'en vais donner un second tableau pour mieux graver cette disposition dans l'esprit des lecteurs. Je choisis la Série de parade.