LES SAVANTS ET LES ARTISTES DUPES DE LA CIVILISATIO
AnTiENNE.-^ " C'est convenu, diront les critiques :
> nous avouons qu'on aurait dû s'occuper plus tôt de » cette étude de l'Attraction passionnée ; qu'il est môme « assez honteux de l'avoir négligée depuis que le succès
> de Newton sur la matérielle excitait à des recherches « sur la passionnelle.Finissons- en de reproches, puisqu'on » est d'accord sur ce poiut ; ça , voyons; produisez votre
> théorie ! voilà des préambules suffisants : au fait , sans » délai. »
Ainsi concluront les esprits superficiels : ils ont eu la patience d'attendre pendant 23 siècles ; ils ne pourront pas patienter pendant 25 chapitres ! ils ont amoncelé et parcouru 400 mille tomes de divagations sur le bonheur; ils ne pourront pas accorder 400 pages aux indices et préliminaires de la découverte qui leur garantit le prompt avènement au bonheur! voilà des juges vraiment impartiaux.
On sent bien où le bât les blesse : leur embarras n'est pas de soutenir la lecture d'un volume préparatoire ; ils en accueillent souvent trois et quatre en préambules , sur des sujets du plus mince intérêt. J'ai ouï dire que , dans le roman de Clarisse Harlowe, comprenant douze tomes, il faut se résoudre à en dévorer six, fort insipides, parce que l'intérêt ne commence à naître qu'au 7™e. Vous trou-
verez des milliers do lecteurs qui souscriront à celte corvée , et qui liront les six volumes traînants de Clarisse Harlowe , dans l'espoir d'être satisfaits des six autres.
D'où vient donc leur impatience, pour un tome de préludes sur un ouvrage de liuit tomes? d'où vient, disje, cette intolérance en fait d'instructions préliminaires ? Elle naît de ce que l'ouvrage ne flatte pas l'auguste Philosophie moderne, ses torrents de lumière en faveur de l'agiotage , de la banqueroute et des droits de l'Homme sans minimum. Si je voulais flatter les théories d'agiotage , de mendicité , de constitution , je pourrais faire agréer des prolégomènes aussi immenses que l'Encyclopi'die.
Sans m'abaisser à ce rôle de caméléon, sans souscrire à aucune concession en fait d'opinion , je prétends dès cet article devenir le favori des Sophistes, en leur assurant la double moisson de gloire et de fortune. Je vais leur expliquer comment les millions, si rares aujourd'hui chez les savants et artistes , vont pleuvoir sur eux dans l'état sociétaire. Les présents, dit-on, apaisent les hommes et les Dieux. Je vais montrer aux beaux esprits, dans les récompenses unitaires, une mine d'or si abondante et des triomphes si éclatants, qu'ils excuseront l'âpreté de mes critiques; et, selon le principe des compensations, ils abonneront, en faveur de ce nouveau Pactole, à tolérer quelques boutades sur les torts d'une science dont les auteurs, à défaut de lumières, se recommandent au moins par des talents éminents : je leur ai ménagé une capitulation plus que suffisante, par la distinction de leurs sectaires en Expectants et Obscurants (120). Ceux qui ne seraient pas satisfaits de cet accommodement , ceux qui hésiteraient à se ranger dans la classe modeste des So-
craie , des Aristote , des Bacon , des Montaigne , des Condillac, des Montesquieu, des Jean-Jacques, des Voltaire et autres Expeclants, ceux-là, dis-je, ne mériteraient pas qu'on briguât leur suffrage.
Les grands hommes précités qui , après avoir tant écrit pour chercher la vérité, en sont venus à confesser qu'ils ne trouvaient que d'épaisses ténèbres , se seraient-ils étonnés qu'avant de les initier à cette vérité enfin découverte, on les eût astreints à un volume de réfutations, d'indices et de dégrossissement?
Quant aux présompteux qui s'off'ensent de la condition de dégrossissement , loin de quêter leur faveur , j'ai annoncé (avant-propos), que je ne transigerais pas même sur leur dernière chimère , sur le faux libéralisme isolé du minimum proportionnel ; et je me suis engagé à démontrer qu'il n'a jamais existé sur le globe un vrai libéral; que toutes les doctrines sur ce sujet ne sont que préjugé chez les Expectants, et jonglerie chez les OLscurants. C'est sur quoi nous préluderons dans le courant de cet intermède. 11 ne conviendrait pas de soutenir pareille thèse avant d'avoir passionné les Philosophes pour la théorie sociétaire ; il faut les amener à souhaiter euxmêmes l'anéantissement de leurs systèmes, et à former en secret des vœux pour l'Association et sa prompte épreuve. Il ne sera pas difficile de les rallier à cette opinion, et nous allons, dès cet entr'acte, beaucoup accélérer leur conversion.
Notre thème , dans la deuxième partie, sera de prouver qu'on n'aime point assez les richesses en Civilisation : c'est sur quoi je vais disserter dans l'intermède, et c'est d'abord aux savants et artistes que j'adresserai le reproche.
« Badinage! réplique-t-on. Les savants et les artistes » ne désirent que des richesses : est- il un homme assez
> sot pour croire à leurs diatribes contre le vil métal
> dont ils abonneraient si volontiers à remplir leurs
> coffres ? »
On s'abuse étrangement en jugeant ainsi sur les probabilités : je vais prouver que la vanité l'emporte, et pousse les savants et artistes à sacrifier la fortune aux fumées de l'orgueil scientifique et de l'esprit de corps. S'ils aimaient les richesses avec ardeur, ils ne pourraient pas aimer la Civilisation qui les condamne spéculativement à la pauvreté : du moment où ils se passionneront j50î<r la fortune acquise par les voies de l' honneur, '\\s seront tous d'accord de renoncer à la Civilisation et se rallier à la théorie sociétaire , aux dépens de leurs fausses doctrines dont ils sont les premières victimes, puisqu'ils y perdent la richesse , premier vœu de l'Attraction.
C'est donc maintenant sur le défaut d'amour des richesses qu'il faut incriminer la Philosophie, pour la convaincre de ses duperies, exposées sommairement 146. Il faut amener ses disciples à aimer les dignités éminentes, et la fortune colossale que le nouvel ordre va leur assurer. Il faut à ce sujet procéder à une cure que Corneille appelle purgaiion des passions; guérir les Philosophes de leur vicieux système d'ambition civilisée , qui les entraîne toujours à isoler leurs intérêts de ceux des souverains et des grands. Tel est le faux libérafisme ou duplicité d'action, sur lequel je les critiquerai lorsque les voies seront suffisamment préparées , lorsque je les aurai amenés à souhaiter que leurs théories soient reconnues illusoires, et que la mienne soit éprouvée sans délai. Il faudra préalablement leur démontrer, dans le deuxième
3d2 prolégomènes.
article de cet intermède, que leurs intérêts, jusqu'à présent si isolés de ceux des grands et des ministres , vont s'y rallier intimement.
Je débuterai par désabuser nos beaux esprits d'un préjugé dont ils se déferont volontiers : celui qui leur persuade qu'ils sont destinés à la pauvreté, qu'ils doivent se contenter de fumées de gloire , tandis que les sots entassent des millions.
Le principe est juste en politique civilisée; il ne l'est nullement dans l'état sociétaire , où les chances ne sont plus pour la sottise, mais pour le mérite. Cet ordre, dès sa naissance, comblera des dons de la fortune tous les savants et artistes , même ceux de moyenne classe , et à plus forte raison ceux d'un mérite distingué. Us ne peuvent donc juger sainement de celte théorie, qu'autant qu'ils se rallieront à l'amour de la fortune dont la faveur va les ACCABLER dans l'état Sociétaire.
C'est une thèse qu'ils ne seront pas fâchés de voir démontrée. Quatre articles y seront employés; deux en positif, et deux en négatif. Ce sujet, plus plaisant que sévère , fera une petite diversion aux aridités dogmatiques dont il a fallu meubler la première partie des prolégomènes.