‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 136 sur 298 · II · texte numérisé non relu

II

Il régnera, au début de l'Associalion, une impatience extrême sur ce sujet, et l'une des mesures d'accélération auxquelles tout canton aura recours, sera de se procurer une famille tirée des pays où le langage français réunit la pureté d'expression et la grâce de prononciation , comme Paris, Reims, Blois, Berlin. Ce sera une source de fortune subite pour les familles pauvres et de bon accent.

Si la langue française est adoptée , on sera partout empressé d'avoir une de ces familles , pour l'entremettre d;ms toutes les fonctions de la Pbalange, et surtout parmi l'enfance, à qui il conviendra de faire entendre des natifs de France , afin de la former de bonne heure à la pratique du langage unitaire.

Les termes vicieux de localité française, les parisismes, tourangismes, etc., ne seront pas un obstacle, parce qu'on en dressera un tableau pour les proscrire de commun accord, et en corriger la famille même qui sera introduite pour l'instruction pratique.

Au résumé , ces chances de fortune subite sont si colossales pour les savants , les littérateurs , les artistes , et de plus pour les Français bien parlants, qu'on sera fondé à suspecter de malignité ou de démence tous ceux qui n'em brasseraient pas ardemment cette perspective.

Gloire et fortune, tel est le but commun des savants et artistes : on pourrait dire fortune et gloire , pour s'exprimer plus exactement, pour classer au i*"". rang l'objet le plus désiré. Mais en Civilisation il n'est pas d'usage de parler comme on pense; de là vient que les auteurs civilisés feignent et doivent affecter de préférer la gloire ; au moins avoueront-ils qu'il serait bon d'y joindre la fortune, car, selon certain adage, l'argent ne gâte rien.

INTERMÈDK . 363

Quelle est donc la bizarrerie de nos savants et artistes, quand ils vantent la Civilisation qui ne leur assure ni gloire ni fortune, et qui les raille hautement sur leur pauvreté devenue proverbiale? Aussi dit-on : gueux comme un peintre, déguenillé comme un poêle , crotté comme un maître de mathématiques , logé comme un savant, au grenier, tout près des astres! (50 fr. par mois et un grenier, voilà tout ce qu'il leur faut, dit Lebrun. )

On voit à peine quelques-uns d'entre eux , au plus un huitième, atteindre péniblement à une petite fortune. Celte exception confirme la règle de pauvreté générale; car, en théorie de mouvement social, les 7/8". sont comptés pour le tout.

Il n'est donc rien de plus molesté par la Civilisation, point de classe plus maltraitée par elle , que ces savants qui la prônent et la décorent du nom de perfectibilité perfectible. Depuis le prince des poètes, Homère, qui mendiait son pain, jusqu'au prince des sophistes, J. J. Rousseau copiant de la musique pour gagner sa subsistance , on a toujours vu le régime civilisé n'assigner aux savants et artistes que l'indigence et presque le mépris. Quelle faiblesse à eux, j'oserai même dire quelle bassesse, de vanter une société qui donne des palais aux agioteurs, puis des haillons aux hommes qui honorent l'esprit humain!

Us ne jugeront bien leur humiliante condition que lorsqu'ils connaîtront la théorie de cet état sociétaire qui va les élever subitement à l'immensité de- lustre et de richesse. Je viens de leur donner un tableau très-incomplet du sort qui les y attend : après en avoir lu ce peu de détails , ils ne s'étonneront plus si je les critique sur leur engouement pour la Civilisation qui les bafoue.

o6 i PROLÉGOMÈNES .

CiTiENNE, — Que de biens inespérés, quel orage de richesse va fondre sur ces savants, lettrés et artistes, aujourd'hui si disgraciés de la fortune! Mais ne sera-ce point une source de jalousie? Les autres classes , et principalement celle des grands, verront-elles sans ombrage cet enrichissement gigantesque de trois corporations aujourd'hui si pauvres?

Je pourrais répondre que l'autorité ne s'ombrage pas de la fortune bien plus colossale des agioteurs , et bien moins méritée : mais admettons l'objection , et répliquons-y.

Ce serait à moi maladresse , que de présenter tant de chances d'enrichissement pour une classe des moins puissantes de la société, si je n'ouvrais une carrière équivalente et même supérieure à la caste des gouvernants. Je vais les informer de ce que l'Association peut faire pour eux dès son début : ce sera le sujet du 2^. moyen (positif composé). Après l'avoir lu, les princes et les grands opineront, qu'en se passionnant pour la Civilisation, ils tomberaient dans une duperie pire encore que celle des savants, lettrés et artistes, qui inclineraient à en prolonger la durée.

Rallions la thèse à un principe déjà établi, celui des garanties composées.

On a vu, aux chapitres 10^. , il". , IS". , que Dieu observe scrupuleusement ce principe et s'étaie en tous sens de garanties composées. Pourrait-il les négliger dans une affaire aussi importante que la fondation de l'ordre sociétaire, événement le plus décisif qui puisse avoir lieu sur un globe , métamorphose qui doit faire succéder les lois de Dieu aux lois des hommes ?

Dieu n'a-t-il pas dû prévoir les obstacles que pourra

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éprouver celle fondalion, et aviser à les surmonter d'emblée? L'expérience d'une éternilô passée, l'épreuve déjà faite sur des milliards de globes, lui ont assez fait apprécier l'intensité des obstacles que peuvent opposer les passions civilisées : s'ils sont (grands. Dieu a dû se munir de puissantes ressources pour les vaincre. Enfin il a dû, selon la règle d'iNFRA-DESTiN 312, ménager un excédant de la somme d'appâts sur la somme de défiances. Or , l'appât devant être composé en tous sens, applicable aux diverses classes cl non à une seule, Dieu a dû pourvoir à ce que la fondalion de l'Harmonie pût tenter spécialement les grands, qui sont maîtres en Civilisation; leur présenter une amorce encore plus séduisante que celle de la fortune pécuniaire qu'il assure aux savants et artistes.

Bref, la perspective d'Association doit entraîner, non pas une classe influente, comme celle des savants, mais toutes les corporations puissantes, et notamment celle dès gouvernements. A défaut, l'appât ne serait que simple en sens collectif, puisqu'il n'agirait puissamment que sur les corps savants, dont l'influence n'est point aussi grande que celle des princes et ministres. Il faut , pour amorce composée classique, étendre l'appât aux uns et aux autres , et même le rendre plus séduisant pour les chefs de l'autorité , puisque leur empressement à fonder l'Association, sera gage de prompte épreuve.

Une invention vraiment lutélaire poirle genre humain doit remplir les vœux de tous les rangs et de tous les ordres, femmes et enfants; servir à la fois la cour, les grands, le sacerdoce, l'administration, l'armée, le propriétaire , le fermier , l'artisan et l'ouvrier. Dieu a dû se ménager les moyens d'emporter d'emblée tous ces suf-

frages : il serait indigne de sa sagesse de se commettre dans une lutte avec le scepticisme : il possède (246) la baguette magique , la faculté d'imprimer Attraction; il a dû s'en réserver l'exercice dans l'affaire de la fondation du canton d'épreuve, opération d'où dépend l'avènement de chaque globe ù la destinée heureuse. Quelles mesures a-t-il prises pour y réussir , et entraîner simultanément toutes les classes de la Civihsation?

Sans entrer ici dans le détail de leurs intérêts divers , nous aurons assez fait , si nous découvrons dans la fondation du canton d'épreuve , un sujet d'enthousiasme et d'émulation pour les grands et les savants. Ces deux classes une fois prononcées et unies d'intention , seront plus que sufTisanlespour déterminer la prompte initiative.

D'autre part, l'entreprise languirait si les perspectives ne stimulaient pas à la fois la cour et les beaux esprits. De quel œil la cour verrait-elle un avenir tout d'or pour une classe d'hommes qu'elle n'affectionne point? En vain représenieraii-on aux grands l'avâuiâge du triplement de revenu réel (pag. 1), qui s'étendra à tous les propriétaires; la passionne raisonne pas, et les grands n'envisageraient que cette mine d'or ouverte aux savants et non aux courtisans.

D'ailleurs, n'est-il pas nécessaire, en Civilisation, que le lion ait la meilleure part au gâteau, et que l'entreprise qui va combler de tant de biens les auteurs célèbres, en assure de plus grands encore aux gouvernants qui l'auront protégée! Dieu n'a-t-il pas dû prévoir que l'autorité exigerait ici, comme dans toute affaire, la part du lion?

Sans l'accomplissement de cette condition , les bienfaits de l'Harmonie ne seraient point un gage de prompte épreuve, quelque régulière que pût en être la théorie.

Aucun prince , aucun minisire ne se passionnerait pour un ordre qui débuterait par jeter des millions à la tête des savants, lettrés et artistes, sans donner plus encore il leurs supérieurs.

Sous ce rapport, le problème d'enrichissement subit devient composé classique , devant s'étendre à la fois aux deux classes des grands et des savants, condition sur laquelle je ne saurais trop insister.

Mais où prendre de quoi gorger de trésors tant de personnages ? Voilà déjà les beaux esprits tellement criblés de millions dans le premier article, qu'il ne devra rien rester pour ceux qui arriveront en seconde ligne!

Cela n'est point à craindre , cl je ne poserais pas le problème si je n'étais bien assuré de le résoudre. Je sais combien les grands sont insatiables de richesses et de dignités : à quoi servirait d'irriter en eux la cupidité , si l'ordre sociétaire n'offrait des moyens d'outrepasser leurs vœux dès son début, ainsi qu'ils vont en juger dans l'article suivant.

Cet article exigera d'autant plus d'attention , qu'il nous fournira plus loin (Inter-pause), des principes à poser contre le faux libéralisme, dont la réfutation méthodique est renvoyée à l'extroduction. Mais il est bon d'y préluder, et c'est ce que je vais faire en établissant que la règle du vrai libéralisme est de donner à tout le monde sans rien ôter à personne ; principe fort contradictoire avec le système de certains libéraux , qui est d'ôter l'autorité aux uns pour la donner aux autres, et ne laisser, en dernière analyse, que la famine au peuple.

Des hommes très-respectables par leurs bonnes intentions, sont infatués de ce vicieux système. Autant j'approuve leurs vues , autant je blAme leurs moyens. Je

oGS MIOLÈGOMÈNES.

vais les entretenir d'un ordre de choses qui débutera par donner beaucoup à ces grands dont la philosophie veut restreindre le lot, et donner en nnêmc temps beaucoup aux beaux esprits et au peuple. C'est ù cet effet de libéralité composée , qu'on pourra reconnaître le vrai libéralisme.

Le moyen suivant, le deuxième, rentre tout à fait dans le genre gigantesque et incroyable; peu importe : on doit se rappeler que la théorie sociétaire n'a pas besoin de séduire des milliers de partisans, mais un seul.

Déjà j'ai observé, au sujet des candidats pécuniaires, que sur quatre mille , nombre auquel j'en estime la masse, il nous suffira d'en convaincre un, sans plus. Il en sera de même au sujet de l'amorce dont je vais traiter : elle va sembler effrayante, exagérée, à ceux qui n'ont aucune connaissance en géographie. Répétons-leur que, sur 4C00 grands que peut contenir la Civilisation, il n'en faut qu'un pour consommer l'œuvre de fondation. Qu'importera que 3999 pygmées crient à l'exagération, pourvu que l'un des iOOO sache porter un jugement et cueillir la palme ? Quelles que soient les préventions des civilisés, je ne cherche en tout sens qu'un homme sur 4000 : estce trop prétendre , et fut-on jamais mieux fondé à espérer, en disant , hominem quœro ?

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