QUATRIEME MOYEN, NEGATIF -THEORIQUE
Situatiou critique des Savants et Artistes.
Après l'analyse de leurs disgrâces , il reste à démontrer que l'autorité est spéculativement obligée à les disgracier, à se tenir sur la défensive avec eux, et qu'en civilisation , l'enrichissement des savants et artistes est doublement impolitique : on peut y remarquer, vice essentiel et vice accidentel.
10. Vice essentiel: en ce que, s'ils parviennent à la fortune, ils tombent dans l'oisiveté; ils sont perdus pour la science et l'art qu'ils abandonnent.
La carrière scientifique et littéraire est entravée par la détraction, par le ridicule et autres obstacles; elle est presque répugnante , ou si peu attrayante , qu'on ne s'y livre que dans des vues d'intérêt. Aussi voit-on les 9/10 des écrivains renoncer à leur profession quand ils parviennent à une fortune subite. Plusieurs orateurs cités en France comme les aigles de l'éloquence, M. de Fontanes et autres, n'ont pas produit un seul ouvrage remarquable depuis qu'ils ont figuré dans le ministère ou les fonctions éminentes. A peine a-t-on vu d'eux quelques pièces de circonstance, qui ne sont point monuments littéraires, mais productions éphémères , où l'orateur ne rentre en
scène que pour éviter le reproche de désertion, pour n'être pas assimilé à ces parvenus qui ne reconnaissent plus leurs anciens amis : c'est ainsi que les auteurs arrivés à l'opulence en agissent avec les Muses et le pauvre monde littéraire. On se moque du Parnasse, quand on n'a plus besoin d'y grimper pour gagner sa vie.
11 est donc avéré qu'en civilisation la fortune engourdit le talent; que les sciences et les arts, fortement entravés par la délraction, exercent trop peu d'attrait pour faire surmonter la nonchalance qu'inspirent les richesses ; et c'est un résultat dont la politique se prévaut, pour tenir systématiquement les savants et artistes dans une médiocrité voisine du besoin. Ainsi la science, dans l'état civilisé , est spéculativement bourreau de ses propres disciples.
20. Vice accidentel : c'est le penchant aux intrigues politiques; penchant très-répandu parmi les corps savants, et redouté des souverains, qui ne reviendront plus à aucune confiance pour les philosophes, ni même pour les savants de classe fixe, qu'on a vus presque aussi empressés que les sophistes de figurer dans l'arène révolutionnaire.
Entretemps, les savants, surtout ceux de classe incertaine, se trouvent dans une position très-pénible, et jamais, depuis l'existence de la Civilisation, l'on ne vit d'avenir plus sinistre pour eux. Les gouvernements actuels conservent la mémoire du passé , et ne voient dans les sophistes que des agitateurs dangereux, des caméléons qui tendent par toutes sortes de voies à s'immiscer dans la politique, pour s'élever à la fortune. Suspects aux autorités, surveillés comme ennemis publics, et réduits à s'affubler de nouveaux masques pour se remettre en
scène, ils sont astreints à se renier eux-mêmes; à décréditer les dogmes qu'ils enseignaient il y a 30 ans. On les assimile à ces marchands hollandais , que le gouvernement du Japon n'admet dans un de ses ports qu'à condition de fouler aux pieds la croix qu'ils n'encensaient guère il y a trente ans. (Peu importe à l'esprit mercantile, qui doit, selon Smith, faire de la religion un objet de commerce; 4^. tome, où il traite des moyens de faire tomber à bas prix les ministres du culte. Smith est bien servi aujourd'hui en France , où les curés de campagne ont à peine le strict nécessaire.)
Ainsi la philosophie moderne ne peut reparaître qu'en se reniant elle-même, qu'en sollicitant l'indulgence et l'oubli pour ses bévues de 25 siècles. N'est-on pas fondé à suspecter,^ par suite, les nouveaux dogmes qu'elle essaie d'accréditer , et qui sont frappés du même caractère de réprobation? car les perfectibilités idéologiques et économiques ne produisent toujours que les sept fléaux lymbiques (ol) :
i. Indulgence, 2. fourberie, 3. oppression, 4. carnage, 3. excès climatériques, 6. maladies provoquées, 7. cercle vicieux ;
Y Egoïsme général ,
\ Duplicité universelle d'action.
On est donc bien convaincu que les nouveaux systèmes de la philosophie ne serviraient qu'à nous jeter de Scylla en Carybde , et ne seraient que le cercle vicieux , 7^. caractère de la Civilisation 31. Ses fumées de perfectibilité sont aussi suspectes au peuple qu'aux gouvernants : elle n'a donc plus ni partisans ni espérances. Quelle différence du temps où un grand conquérant allait faire visite et offres de service au chef des Cyniques , temps où la
philosophie était une carrière d'honneurs et de richesses pour les Platon et les Aristote, les Pythagore et les Sénèque ! Des plaisants pourraient lui dire :
Déplorable Sion , qu'as-tii fait de ta gloire ?
Tout rUnivers admirait ta splendeur.
Tu n'es plus que poussière, et de cette grandeur Il ne nous reste plus quç-la triste mémoire.
Athalie.
La philosophie a débuté comme le genre humain, par un Paradis terrestre : elle eut son âge d'or dans les beaux jours de la Grèce , où le défaut de spectacles habituels mettait en crédit les controverses, les réunions du Portique et du Lycée. Elle en est maintenant au siècle de fer, et il n'est pas de carrière plus ingrate que celle des sophistes. La révolution les a perdus sans retour, jusque dans l'esprit des révolutionnaires comme Bonaparte, qui débuta par éliminer de l'Institut les quatre facultés philosophiques (i).
Même chute pour les littérateurs : nous ne sommes plus au temps où les grands s'honoraient de leur intimité, où la Cour et la haute noblesse de Paris étaient en émoi pour l'élection d'un académicien : on ne s'en inquiète pas plus aujourd'hui que de l'élection d'un marguillier.
Une autre disgrâce pour les écrivains est la dépravation récemment introduite dans la littérature. Des modes bizarres ont décrédité le bon goût, et ouvert les voies de fortune aux auteurs médiocres , à l'exclusion des bons. L'invasion du mélodrame et d'autres monstruosités fait tomber dans l'oubli les bons ouvrages, et force les
(i) Le lecteur voudra bien ne pas perdre de vue que ce chapitre a ëtë écrit et publié en 1822. ( Note des éditeurs. )
INTERMÈDE. 42o
écrivains à déserter la bannière du goût, s'ils veulent obtenir quelque bénéfice. Autrefois on était un grand homme pour un sonnet ou un rondeau ; à présent, l'épopée même n'est pas honorée d'un regard, et il est de règle que la poésie n'est plus de mode.
Il n'y a de vogue et de renommée que pour les ergoteurs sur le budget et la balance , le cours du change et du savon, et le sordide grimoire des astuces mercantiles et fiscales. Quel dénoûment honteux pour la littérature civilisée, qui décore du titre de perfectibilité l'ère d'avilissement des sciences, des lettres et des arts!
D'autre part , depuis que le système représentatif met aux prises les partis politiques, on voit les écrivains tout occupés à se vendre aux coryphées de parti, et prostituer un talent qu'ils pourraient employer à des productions honorables. On considère même tout écrivain comme un manouvrier qui expose en vente son industrie. La plupart d'entre eux n'en font pas mystère (446) ; et celui qui conserverait un esprit indépendant, serait d'autant moins cru, que les plus vénaux se targuent du titre d'indépendants , écrivant sans passion.
Il ne reste donc aux littérateurs que la corruption pour voie de fortune : au dernier siècle, ils pouvaient encore jouer un noble rôle; aujourd'hui ils ont à opter entre la vénalité et le mélodrame ; et c'est pitié de voir comment l'on traite en France une épopée , une tragédie, et leurs auteurs.
Le sort des philosophes et des artistes n'est pas moins déplorable que celui des lettrés : froissés par la défiance des gouvernements et par la détraction qui sème d'épines toutes les carrières, nos savants et artistes sont devenus la classe la plus molestée de tout le corps social. Quelle
reconnaissance ne doivent-ils pas à l'invention qui leur tend une main secourable , les élève à une brillante fortune, et les délivre du fardeau de 400 mille tomes de controverse , dont le soutien devient de plus en plus impossible !
Et quand ils jouiraient encore du lustre qu'ils avaient au dernier siècle , auraient-ils moins à se plaindre de la civilisation qui les prive de la fortune , premier besoin des hommes policés? La science et la gloire sont estimables, sans doute, mais bien insuffisantes quand elles ne sont pas accompagnées de la fortune. Les lumières, les trophées ou autres illusions, ne conduisent que peu ou point au bonheur , qui consiste , avant tout , dans la possession des richesses (0 ; aussi les savants sont-ils généralement malheureux en civilisation, par la pauvreté; et d'autant plus malheureux, que les qualités dont ils se vantent , les yeux exercés et les sens délicats , leur rendraient plus précieuses les jouissances de la fortune.
(i) Et la santé, dira-t-on , n'est-elle pas quelque choiC en fait de bonheur? Quand nous en serons à déterminer rigoureusement les conditions du bonheur intégral , je ne manquerai pas de les établir en ordre bi-coraposé, exigeant.
Le matériel interne, ou santé;
Le matériel externe, ou richesse; puis le spirituel interne et le spirituel externe. Mais pour l'instant, nous n'avons que faire de tant de méthodes , et l'on peut bien admettre quelques sous-entendus ; s'en rapporter à ce qui a été dit a l'ayant-propos, sur les prétentions vétilleuses des méthodistes, et à l'exemple donné 190, sur la confusion ou jetteraient ces détails minutieux. J'ai fait sentir la nécessité de s'y refuser, et de les renvoyer a un opuscule spécial ou on pourra descendre a ces subtilités, mais seulement après la publication des branches de théorie plus nécessaires.
Indépendamment de leurs privations, ils ont à souffrir des humiliations déshonorantes, comme le tribut d'encens à payer aux agioteurs, la suspicion d'agitateurs, classe malintentionnée, saltimbanques de perfectibilité, méditant en secret le renversement des trônes et des autels. Je suis persuadé que ce mauvais esprit n'existe point chez la grande majorité d'entre eux; mais il n'est pas moins certain qu'on le leur attribue : aussi la philosophie est-elle devenue pour ses disciples un fardeau dont ils désirent en secret de s'affranchir. Ils portent la peine des erreurs de 25 siècles ; ce sont des héritiers maudits pour les torts dont leurs devanciers ont seuls profité :
Delicta majorum iinineiilus lues.
La révolution, qui a ouvert tant d'abîmes pour le monde social , n'a pas épargné les philosophes , littérateurs, savants et artistes. Leur classe est peut-être une des plus maltraitées. Parmi les fléaux de fraîche date qui pèsent exclusivement sur elle , il faut remarquer la détraction et le monopole parisien.
1°. La détraction. L'esprit de parti aigri par les révolutions a envenimé la critique à tel point que , loin d'être une boussole pour le littérateur et l'artiste, elle n'est plus qu'un minotaure à qui il faut chaque jour immoler quelque victime. La malignité a fait tout récemment des progrès gigantesques : Paris fourmille de bons poètes et bons prosateurs ; mais il est à peu près impossible de contenter le goût du siècle , qui ne sait pas bien lui-même ce qu'il désire.
On fait quartier aux ouvrages de quelque favori comme Delille, pour avoir le droit d'écraser vingt poètes qui peuvent le valoir. Le public est blasé à tel point , que
428 PR0LÉG031ÈNES.
rien ne saurait plus le satisfaire. Il ne jouit que de l'art des Zoïles : certains feuilletons trop fameux lui en ont donné l'habitude , et il lui faut à présent des gladiateurs littéraires. Les corps savants sont, en quelque façon, condamnés aux Naumachies; il faut qu'ils se déchirent entre eux pour la récréation du public, et ils n'y inclinent que trop par leur jalousie. On en a vu un effet bien scandaleux lors des trente-cinq prix décennaux proposés par Bonaparte. L'animosité que mirent les concurrents à se ravaler méritait bien qu'on supprimât les prix.
iSos savants parlent de leur penchant pour la liberté, et ils se sont jetés dans tous les genres de servitude. On ne saurait dire de qui ils ne sont pas esclaves ; leurs entraves sont souvent le comble de l'humiliation : un Racine, un Voltaire, doivent être les très -humbles valets d'un Aréopage de coulisses , qui jugera Phèdre et 3Iérope en dernier ressort. Si ces deux pièces étaient inconnues et présentées demain, il serait fort douteux qu'elles fussent admises. Lorsque les journaux disent (1818), quarante tragédies attendent à la porte du théâtre français; probablement les meilleures seront rejetées , faute de protection ou de menées cabalistiques ; l'homme de génie n'étant pas pourvu du grand moyen de succès qui est , comme on sait, la qualité de médiocre et rampant.
Ainsi les savants et artistes français sont les premières victimes de l'esprit de détraction qu'ils ont mis en crédit en France ; tandis que, dans d'autres pays , on est prôné pour un article de gazette. Dernièrement , la ville de Berne se vantait d'avoir trois fameux poêles, qui paraissent être bien inconnus hors de l'enceinte de Berne. Paris n'avouerait pas autant de poètes, et depuis Delille, je ne sache pas qu'on en ait admis seulement deux à jouir
de ce litre. Baour n'est entré en ligne que depuis sa Jérusalem : il en est beaucoup d'autres, sans doute, mais comment déterminer la critique à leur concéder ce rang avant la mort, première condition requise pour jouir de la faveur littéraire des Français qui se disent libéraux.
2". Le monopole parisien. La nation française étant la plus satirique du monde, il n'en est point chez qui un monopole littéraire soit plus dangereux. Il faudrait, pour conserver en France quelque justice dans la hiérarchie savante, qu'il y existât comme en Allemagne et en Italie, plusieurs capitales également pourvues de moyens d'encouragement pour les sciences et les arts.
Le contraire a lieu : tout est village en France hors de Paris. Les villes de 460 et 100,000 habitants, Lyon et Bordeaux , n'oseraient porter le moindre jugement avant de connaître la décision du Minotaure. Il n'existe pas de monopole mieux établi que celui de Paris. Les plus grandes villes se croiront très-honorées, si on leur enlève une statue pour en orner la ville qui engloutit tout.
J'allais voir un jour le musée d'antiquités à Arles : celui qui me conduisait me dit d'un air triomphant : c On en » a beaucoup enlevé pour Paris. > Il crut que j'allais être enthousiasmé de cet honneur fait à la ville d'Arles en la dépouillant ; je lui répondis : « N'allons pas plus loin ; » je n'ai que faire de voir les restes des Parisiens : ils » ne vous auront laissé que ce qui ne vaut pas la peine » d'être vu. »
Les Français ne peuvent revenir de leur étonnement, quand ils voient quelqu'un de leurs concitoyens rebelle au principe Gniak Paris, Gniak Paris. D'autres nations, les Allemands, les Russes, les Espagnols, se défendent quand leur capitale est prise ; mais les Français regarde-
430 PROLEGOMENES.
raient comme insensé celui qui croirait que la France n'est pas tout entière dans Paris.
Cette influence de la capitale en affaires scientifiques devient le germe de la délraclion et le fléau des hommes do l'art, môme de ceux qui habitent Paris. En outre, cette ville répand ce mauvais esprit dans toute l'Europe, où il s'insinue par l'influence de la littérature française, qui est la plus gracieuse, la plus châtiée , la plus conforme aux règles du goût.
Ce sont les savants français qui ont organisé' ce monopole par leur jalousie contre les provinces; il est bien juste qu'ils en soient victimes, et que leurs 40 tragédies attendentàla porte d'un tribunal decoulisses. Chaquejour ils s'en plaignent et réclament contre le despotisme des comédiens. Pour tout remède, ils essaient des demi-mesures, comme doublement de théâtre. 11 fallait créer une concurrence d'opinion , fonder dans les grandes villes comme Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, les établissements qui peuvent donner du relief aux sciences et aux arts, tels que les fonderait une cour, si elle résidait dans ces villes, dégradées en faveur de Paris.
Au lieu de suivre cette méthode, les savants, pendant la révolution où ils ont eu quelque influence, ne se sont appliqués qu'à tout concentrer dans Paris; à réduire les grandes cités au rôle de bourgades industrielles, selon le principe, Gniak Paris. Et des hommes imbus de cet esprit de monopole prétendent nous donner des leçons de liberté, de garantie et de libéralisme (0! Ce sont des
(i) Ils pourront répondre que le système politique s'oppose a ce qu'on cre'e dans les villes de province l'indépendance d'opinion ; qu'elles doivent, pour l'unité administrative, suivre les impulsions
êtres pétris de despotisme et de vues tyranniques : aussi Frédéric avait-il raison de dire que s'il voulait punir une de ses provinces , il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Ce sont eux qui ont créé l'esprit de concentration ou monopole de capitale, qui est l'une des 16 plaies révolutionnaires, l'un des 16 indices de déclin social sur lesquels je donnerai un chapitre.
Les savants et artistes sont victimes de ce monopole parisien, par la détraction qui écrase les 7JS^'- d'entre eux; elle compromet les classes entières, en avilissant successivement chacun de leurs membres, en les subordonnant à des tyrannies subalternes, intrigues de coulisses et railleries de l'agiotage.
Ils n'ont à redouter aucune de ces disgrâces dans l'ordre sociétaire : l'aflluence des récompenses et des juges y suffirait seule à prévenir la détraction et le monopole. Il est dans cet ordre des prix pour tous les concurrents qui savent plaire ou instruire , et nul n'a besoin de ravaler le mérite d'un rival. Personne ne peut craindre qu'une intrigue le frustre ou l'élimine , puisque l'unique juge est l'opinion constatée par vote individuel.
Supposons que la majorité du globe ait distingué, dans les productions de l'année, cent odes à couronner, auvote moyen d'un sou de France : total, cent sous par Phalange pour les poètes lyriques de l'année. Un tel don n'est qu'un atome pour un canton d'une lieue carrée, qui doit donner annuellement un produit équivalent à 3 millions
d'une capitale, même en littérature. Je le sais, et cela prouve d'autant mieux que l'ordre civilise est incompatible avec les garanties sociales et le vrai libéralisme : ces biens ne peuvent naître que dans la période 6'. et les suivantes.
( ce dont on verra les détails dans le corps de l'ouvrage , et dès la 2^. partie des prolég. ). Les cents poètes couronnés n'auront aucun sujet de porter envie à des compétiteurs, ni de tenter, comme aujourd'hui, la détraction de tous ceux qui courent la même carrière.
Au lieu de ces faciles triomphes, de ces moissons de richesse et de gloire , quel est le sort des littérateurs, savants et artistes civilisés! leurs talents ne peuvent pas même percer, et sont le plus souvent étouffés , dès leur naissance, par l'envie et le manque de fortune : puis, s'il paraît une bluelte de quelque homme en faveur, vous verrez se pâmer d'attendrissement tous les malins qui la veille ravalaient vingt beaux ouvrages (0.
Ces abus sont inséparables de l'ordre civilisé, qui, à raison de la grossièreté du peuple, concentre les sciences et les arts dans les capitales. C'est malheureusement un vice nécessaire en civilisation, où les deux inconvénients de répugnance industrielle et pauvreté graduée obligent à tenir le peuple dans l'ignorance, à y tenir même la bourgeoisie, et par suite comprimer les savants, arrêter l'essor de la pensée.
L'ordre sociétaire , qui a les propriétés d'Attraction industrielle et richesse graduée, ne craint pas que ni le peuple ni les grands abandonnent le travail transformé en plaisir : dès lors il devient inutile d'élever le peuple dans
(i) Que de délectations ne vit-on pas, le jour ou feu M. de Fontanes prononça une ode assez ordinaire! Mais c'était l'ouvrage d'un potentat scientifique: divers journaux assuraient que tout l'auditoire avait été baigné de larmes. Ils suppliaient M. de Fontanes d'accepter le sceptre de la poésie lyrique ; offre assez inconséquente , puisqu'en France i'ode est nommée genre d'écolier.
l'ignorance et la grossièreté , pour le contenir et le fixer au travail.
En conséquence, l'éducation sociétaire forme à la culture des sciences et des arts, toute la population, riche ou pauvre, indifféremment. On verra, au traité des quatre phases d'éducation harmonienne, que tout enfant né et élevé dans les Séries passionnelles, y devient aussi poli que le sont aujourd'hui ceux des grands, aussi instruit que le sont ceux des savants; et comme cette instruction générale du peuple est , dans ce nouvel ordre , une source de grands bénéfices, on conçoit que chaque pays rivalisera d'offres pour attirer, â titre d'instituteurs, le petit nombre de savants et artistes que possède la civilisation : elle n'en aura, au début de l'harmonie, pas le centième du nécessaire.
La richesse, tant critiquée par les moralistes, est donc l'un des moyens qui doivent établir dans le monde savant, cette concorde qu'on voulait faire naître de la pauvreté. Si , au lieu de trente-cinq prix décennaux , on avait pu en assurerdix fois plus, trois cent cinquante ; en tripler la valeur; la graduer par 10,000, 20,000, 50,000, 40,000, 50,000 fr., tous les auteurs qui se sont dénigrés respectivement, auraient évité ce scandale, parce qu'il y aurait eu des prix en nombre superflu, et qu'au lieu de trente à quarante prétendants qui se sont diffamés, on aurait pu en récompenser un nombre décuple. Il n'y a donc de salut pour les savants et artistes , que dans l'enrichissement du corps social, et sa prodigalité en récompenses : dès-lors ils n'avaient d'autre souhait à former que la découverte que j'apporte.
Elle les sert, sous tous les rapports, au-delà de leurs espérances : elle remplit ,
AÔA PROLÉGOMÈNES.
i». Leur vœu secret, qui est pour une fortune subite et immense, et pour le transport aux savants et artistes, de la considération que l'ordre civilisé n'accorde qu'aux pu- Itlicains et agioteurs;
20. Leur vœu simulé ou apparent, qui est la propagation des lumières , le règne de la justice et de la vérité , la purgation des passions (551), etc. ;
3«. Leur vœu mixte , ou vœu moitié réel , moitié affecté, qui est pour les unités, surtout celle de langage et typographie , unité si précieuse aux savants, lettrés et artistes.
Il suffirait, je pense , de l'accomplissement du premier vœu , celui de la richesse , pour obtenir tous leurs suffrages. Quelle serait leur duperie, si, pour des considérations d'amour-propre , ils se passionnaient contre euxmêmes , en faveur de ces 400 mille tomes dont ils ne sont pas les auteurs! si, pour le soutien de ces rêveries, ils retardaient le bonheur du genre humain , et le leur qui ne peut naître que de l'avènement à l'ordre sociétaire et à la richesse!
Leur sagesse consiste , selon Delille , à avoir des yeux plus exercés et des sens plus délicats que ceux du vulgaire : à quoi sert ce raffinement sensuel , quand on n'a pas la fortune? Il vaudrait mieux avoir les yeux du Sauvage , qui trouve la colonnade du Louvre moins belle que sa cabane ; et les oreilles d'un Français qui s'habitue à entendre ses chanteurs à timbre faussé et sans mesure (i).
(i) J'entrai , un dimanche , dans une église d'Aix-la-Chapelle, clje fus bien surpris d'entendre les trois officiants, curé, diacre et sous diacre, chanter le Gloria in excelsis en trio fort juste et en mesure bien soutenue. Comment se fait-il que la belle France,
Prenons au mol les savants cl arlislcs; admettons qu'ils fassent grand cas des yeux exercés, des sens dôlicats , et par suite , de la richesse qui nous garantit le plein essor des sens. Quelle est donc la duperie des corporations savantes , si elles négligent le moyen de jouir des richesses et du plein exercice des sens? Combien elles sont frustrées par les délais de fondation sociétaire! Elles seraient déjà comblées de trésors , si on eût organisé, dès l'an 1810, l'Association qui pouvait commencer à cette époque, où la théorie, quoiqu'ébauchée , incomplète, était déjà suffisamment avancée pour qu'on pût mettre la main à l'œuvre !
Supposons donc l'essai de fondation fait en 1810, et les résultats consécutifs tels qu'on les voit indiqués (370), pour six années.
L'organisation générale du globe serait achevée depuis 1817, et les prix établis, selon la méthode indiquée m ler. moyen (352).
En conséquence, tous ces Parisiens qui écrivent bien en vers et en prose, auraient déjà acquis, pour prix de leurs ouvrages, des sommes énormes, et marcheraient à des fortunes de plusieurs millions (361), par la récolte annuelle de ces récompenses unitaires. Les plus petits ouvrages, les bluettes réprouvées et ingrates, comme les poëmes de MM. Delavigne et Yiolet-Ie-Duc, cités précédemment, auraient valu à leurs auteurs au moins un
avec ses perfectibilite's perfectibles, n'ait pas songe' à placer un professeur de musique dans chaque se'minaire , et instruire les jeunes abbe's a ne pas fausser les oreilles du peuple ? On parle de garanties ; si on en avait (juelque notion, l'on saurait que le garantisme doit s'appliquer aux 12 passions, aux plaisirs de rouie comme aux onze autres.
quart de franc, soit 150 mille fr. ; plus le bénéfice de vente (0, estimé pareille somme ; en tout , 300 mille fr., pour tel opuscule aujourd'hui dédaigné , parce qu'il contredit la doctrine d'une société puissante qui veut façonner ces auteurs à aimer la pauvreté et à vivre de peu de chose (398).
Lesdits auteurs auraientdepuislSlOcomposé beaucoup de ces menus ouvrages, dont ils auraient obtenu pareil prixTou bien de grands ouvrages rémunérés plus amplement. Tous ces écrivains de Paris seraient aujourd'hui riches à millions. Leur fortune aurait été d'autant plus rapide, qu'en 1810 la langue française avait toutes les chances pour être adoptée , sans opposition, comme langage provisoire d'unité.
Quel est aujourd'hui le sort de ces poètes ou prosateurs? La plupart sont réduits à enfouir leur génie, fabriquer des colonnes de chiffres pour un chélif salaire, ou faire de leur plume un emploi vénal et déshonorant. Les plus fameux d'entre eux n'en font pas mystère : Geoffroy avouait franchement que tel auteur lui avait envoyé une soupière d'argent , surmontée d'un bel oiseau d'argent : et sur ce, le feuilleton était favorable à l'envoyeur. Geoffroy, dans de pareils aveux, était plus adroit que ceux qui nient tout : il imitait certaines femmes, qui avouent quelques amants pour en cacher un plus grand nombre.
(i) Le bénéfice de vente sur un opuscule, à supposer deux exemplaires par phalange et cinq sous de profit par exemplaire , doit donner 300,000 fr., dont moitié aux gérants, moitié à l'auteur. On ne pourrait pas en civilisation vendre un ouvrage par tout le globe , sans être spolié par des contrefacteurs. On verra , au traité du commerce véridique, l'impossibilité de succès en contrefaçon, comme en fourberies quelconques.
INTERMÈDE. Ao7
J'ai suffisamment établi par ces détails que la médiocrité de fortune avilit les savants et artistes. Un écrivain a l'esprit indépendant quand il possède quelques millions : il peut, à l'abri d'une telle fortune, dire sa pensée en dépit des malins ; il peut dédaigner la vénalité, et marcher à la gloire par la richesse unie au talent.
Au contraire, toute marche honorable est interdite à celui qui n'a pas la fortune. S'il essaie de s'exprimer franchement sur le bien et le mal , il en résultera , dit Beaumarchais, que les sots et méchants le dénigreront; que son joli poëme ou sa jolie prose iront au rebut; que sa tragédie restera à la porte du théâtre; enfin, qu'il aura manqué le chemin de la gloire en manquant celui de la forlune, faute de laquelle il ne parvient pas même à faire admettre sa pièce ou connaître son ouvrage. Quel avilissement pour le talent, et quel leurre que ces principes de modération et de mépris des richesses; principes qui dupent à la fois le monde policé et les savants, en différant la recherche d'une issue de lymbe sociale !
PosTiF.NNE. — Les trois classes dites savans, lettrés et artistes, pouvant, sinon par leurs capitaux, du moins par leur influence, accélérer beaucoup la fondation de l'ordre sociétaire , et décider un candidat hésitant , j'ai dû consacrer un long article à leur exposer leurs intérêts à cet égard.
Ai-je trop présumé de mes arguments , en annonçant (594) que je prétendais faire la conquête d'un huitième des savants, lettrés et artistes, convaincre cette mi-' norité delà nécessité d'échapper à leur sort actuel?
De leur propre aveu, rélal civilisé est un jeu de dupej» et de fripons. Je m'en rapporte à eux-mêmes, sur le rôle qu'ils y jouent : sont-ils de la classe des dupes ou de celle des rieurs? 11 n'y a pas de doute sur ralternative; ils sont évidemment au superlatif de la duperie.
Ils y sont d'autant mieux que leur situation empire de jour en jour, depuis qu'ils ont (422) perdu sans retour la confiance des souverains et des cours.
Celle prévention des grands contre les sciences philosophiques rejaillit par contre-coup sur tout ce qui lient aux sciences fixes et aux arts, et concourt à faire maintenir les savants et artistes dans un élat voisin de la pauvreté. La politique voit dans leur appauvrissement un gage de sùrelé, un préservatif contre l'esprit agitateur qu'on leur suppose. Elle se borne à enrichir, dans leur compagnie , un Irès-pelit nombre d'hommes sûrs , chargés de contenir la multitude scientifique et littéraire.
Celle méfiance, nécessaire en civilisation, devrait guérir les savants et artistes de leur engouement pour une société qui les avilit par leurs propres dogmes. Ils ont prône la pauvreté, le mépris des richesses : on les prend au mot , on les réduit à ce triste lot , et on les force à en vanter les douceurs j eux-mêmes ont fourni la verge qui hs frappe : sonl-ils assez mystifiés f
Ils n'ont à opter, dans Tétai actuel, qu'entre deux rôles également fgnobles: se déclarer adulateurs de V antilibéralisme, ou partisans du faux libéralisme. Telles sont aujourd'hui les deux sectes qui se partagent l'opinion , cl se disent prolectrices du peuple, sans rien faire pour lui : il n'^obliendra , sous aucun parti civilisé, l'équivalent des sept droits naturels (IGi) : il sera misérable sous le
INTERMÈDE. iôO
uns OU les autres (i). Tout est pour lui cercle vicieux en civilisation.
Il est d'autant plus urgent de renoncer à ces dogmes de libéralisme illusoire , qu'ils compromettent à la fois maîtres et disciples , font suspecter des hommes bien intentionnés , et égarent la politique même, qui , par frayeur du libéralisme, a commis récemment les fautes les plus graves; entre autres, celle de laisser depuis dix ans l'Amérique en proie aux ravages de l'anarchie , et laisser aujourd'hui l'Orient et l'Afrique sous le joug des pirates propagateurs de peste et buveurs de sang.
On avait une si belle occasion de les renvoyer dans les déserts de Scylhie, ou les morigéner selon les convenances des nations policées, et les réduire, presque sans coup férir, si on eût opéré en sens inverse de la marche qu'on a suivie.
Mais la politique déconcertée par ses frayeurs de libéralisme n'est plus en étal de raisonner froidement sur ses intérêts. Elle pouvait placer des princes européens dans l'Orient et dans les deux Amériques; c'eût été faire le bien de toutes ces régions et de l'Europe même. Une crainte irréfléchie des idées libérales a tout paralysé, et fait manquer les moyens d'absorber le faux libéralisme
(i) On a vu, 586, 587, que le vrai libéralisme sérail l'ordre nui enrichirait progressivement toutes les classes, et surtout ceile des salariés , en leur garantissant deux biens inséparables , savoir : Minimum proportionnai et Attraction industrielle.
Voyez les conditions 172, 175, et la récapitulation 187.
La solution de ce problème, examiné au 6^ chapitre, était la tache assignée aux vrais libéraux ; personne ne s'en est occupé : \\ n'existe donc dans l'état actuel , que de faux libéraux ou de» Qtiti- libéraux.
pai- le vrai. C'est un problème très-digne d'examen, dans l'état actuel de la politique : ne s'est-elle point fourvoyée? ÎN'a-t-ellepas, en abandonnant les Grecs, mérité la devise, errare humanum est ?
Peut-on croire que les évêques et prélats grecs étaient des partisans de la démagogie? Yil-on jamais le clergé catholique pencher vers les démagogues? Non, sans doute : les chefs de l'insurrection grecque étaient des oligarques semblables à ceux de Venise et de Berne. Aucune ligue n'est plus amie des souverains; tous recherchent les soldats des républiques de Berne et de Yaud : ils ne craignent donc pas la chose , mais l'abus du mot Répc-
IJLIQUE.
Certains diplomates ont su adroitement embrouiller cette question , confondre les républicains oligarques avec les républicains démagogues, employer à propos l'épouvantail du libéralisme et de la démagogie , et donner cette couleur à l'insurrection des Grecs.
La ruse a sufD pour désorienter plus d'une grande puissance, et dépister des politiques à courte vue. Ils ont donné tète baissée dans le piège : celte ruse a opéré sur eux comme îes moulins à vent sur Don Quichotte, qui les prend pour des gêa»ts armés contre lai.
On pouvait donner aux Grecs des constitutions oligarchiques, selon la méthode suisse tant applaudie par les souverains, 1/Europe, enthousiasmée de la Grèce, aurait vu la sagesse dans toute mesure qui anrait réuni Kassenliment général de la nation grecque, dont le nom seul excite l'idolâtrie.
Comment les diplomates ont-ils pu négliger un levier si puissant, un ressort qui sulTisait à absorber les idées démagogiques? 11 fallait, aux prestiges de fausse liberté.
INTERMKDE. 44i
opposer des illusions monarchiques, entre autres le respect de la religion , qui s'allie si bien à la cause des Grecs, surtout dans l'esprit des hommes d'un certain âge, des quinquagénaires, etc. Ils ont été élevés sous Louis XVI par des ecclésiastiques très-respectables et très-austères, qui les formaient à aimer la Religion chrétienne, et la Grèce, pairie des sciences et des arts. Tous auraient applaudi à toute mesure qui eût protégé le Christianisme et la Grèce, autrement qu'en paroles.
Des terreurs paniques ont désorienté la politique : elle a cru trouver une planche de salut dans les opinions ambiguës qui dénaturent la cause des Grecs, et prônent les Musulmans et les Juifs. L'épouvante causée par le libéralisme est donc bien forte , si elle amène les Chrétiens ii aimer Judas et Mahomet.
L'erreur n'a pas pu prévaloir; et déjà on voit (23 octobre 1821) les deux journaux officiels de France et d'Angleterre, Moniteur et Courrier, désavouer les calomnies qu'on avait répandues contre les Grecs ; certifier qu'ils n'ont spolié aucun vaisseau. Cette accusation était donc aussi calomnieuse que celle d'avoir massacré 1 ,500 Turcs dans Cydonie , où il n'en existait pas 15.
Il est très-possible qu'en d'autres lieux, des demisauvages, des Schypetars et Albanais que les Grecs sont obligés de s'adjoindre, aient usé de représailles contre les cruautés des Turcs; mais il demeure constant que les véritables Grecs se sont montrés, sur mer et sur terre , en dignes héritiers de Léonidas et de Théraislocle. Ce sont encore les hommes des Thermopyles et de Salamine. Est-il de fait d'armes supérieur à celui du bataillon sacré de Dragaschan , qui , trahi et livré par tous ses alliés , repousse quatre fois les nuées de bourreaux turcs, et qui
44^ rROLÉGOJlÉl^ES.
s'obstine, malgré la cerlilude de voir périr sur le pal el dans les supplices , tous ceux qui , par suite de blessures, seront pris vivants? Ce combat était leur début: qu'aurait fait de plus une troupe de vieux soldats?
El lorsque de tels hommes sont diffamés par quelques Zoïles, on se demande où sont ces orateurs qui se disaient enthousiastes du Christianisme? Ils se taisent quand une nation chrétienne péril dans les supplices. Quelle mascarade morale que ce 19^. siècle , où l'on voit des partis français protégeant, l'un le Mahomélisme, l'autre le Judaïsme ! des Chrétiens, erianl : Vive Judas, vive Mahomet, pendant que les 3Iusulmans insultent la Chrétienté torturée dans leurs bagnes, et peut-être digne de cet avilissement , par les tributs qu'elle leur paie !
A ces affronts on oppose de prétendus intérêts du commerce. Pitoyable excuse! L'intérêt du commerce exigeait , avant tout, qu'on purgeât le globe de la peste, et qu'on mît l'Orient el l'Afrique en culture; ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en morigénant les Ottomans, les Barbaresques et ennemis du Christianisme. Ce principe était bien connu , bien admis; mais la peur du libéralisme a faussé les esprits ; elle les a rendus incapables d'un sain jugement en politique de circonstance.
On a compliqué trés-insidieusement, dans cette affaire, la légitimité. Quel rapport a-t-elle avec l'usurpation des coupe-têtes! Ignore-t-on que toute nation d'Anthropophages n'est pas admissible aux droits des nations policées? Or, les Cannibales qui ont pour eux l'excuse de la faim sonl dans leurs cruautés bien moins coupables que les Turcs. Peut-on voir un souverain légitime dans celui qui prend le litre d'impérial tueur d'hommes , ayant le droit de tuer quatorze hommes par Jour , sans aucun motif?
INTEIIMÈDR. 415
dans celui qui, des fenêtres de son sérail , encourage les noyades des Chrétiens liés par douzaines? dans celui qui contemple la populace coupant en morceaux et jetant aux chiens les corps de ces malheureux que les flots rejettent sur le rivage? Marat et Carrier deviennent des agneaux devant cet impérial tueur d'hommes ( c'est le litre qu'il se donne); devant ses sicaires, comme Ghezzar-Pacha qui , en montant à cheval , s'amuse à couper la tôte de l'esclave qui lui tient l'étrier , et fait enterrer vives toutes les femmes de son sérail , parce que l'une d'entre elles a commis une infidélité ; ou comme un Pacha de Scutari , qui oblige les fils à pendre leurs pères , et fait piler dans un mortier ceux qui refusent d'obéir.
Voilà les Turcs, bêtes féroces à figure d'hommes, liiisant empaler ceux qu'ils ont attirés sous promesse d'amnistie, égorgeant les garnisons capitulées (à Séka et Bucharest)! iN'esl-ce pas outrager les Princes Chrétiens, que de leur assimiler, quant aux droits, ces cannibales qui, coupant une jambe à un prisonnier, la font rôtir devant lui et l'obligent à la manger, à se manger lui-même; qui font brûler à petit feu les femmes et les enfants, aux pieds des pères crucifiés? Si de tels monstres sont des maîtres légitimes, il faudra en conclure que les lions et les tigres sont légitimes possesseurs de l'Afrique , parce qu'ils y exercent le massacre de temps immémorial.
Je ne m'appesantirais pas sur ces horreurs, si le tableau n'en était nécessaire à démontrer aux sophistes combien ils se sont trompés dans leurs méthodes, qui n'ont abouti qu'à égarer la politique, par défiance du faux libéralisme, et la détourner du vrai, du Garanlisme , 6^. période.
On s'en éloigne de plus en plus, et l'égoïsme envahit de toutes parts le domaine social. Jadis la Chrétienté ,
Aii PROLÉGOMÈNES.
dans ses croisades , commit de nobles fautes pour conquérir des monuments religieux : aujourd'hui elle ne s'émeut pas même pour les individus ; elle ne voit dans le massacre des Chrétiens, qu'un champ de spéculation mercantile; et pour le profit des marchands , on déclare légitime un Visir EUatsch-Salih fumant sa pipe sur le cadavre des prélats catholiques, pendant et après leur supplice ; un Békir-Pacha, faisant saler les oreilles, langues et nez, qu'il a fait couper à des Chrétiens sans armes, dénoncés par les Juifs; puis remplissant de ces horribles trophées des sacs, pour les envoyer à l'impérial tueur d'hommes. Et c'est dans la patrie de saint Louis, du fier CnRESTiE>', que ces atrocités sont légitimées!
Tel est le résultat de l'esprit mercantile et des abus du libéralisme. Ils ont frappé la politique de petitesse et de terreur : tout est sacrifié à des craintes exagérées, à des duperies qui ne tendent qu'à garantir aux Anglais l'Indostan; et quand la philosophie n'aurait d'autre tort que d'avoir, par ses fausses mesures, paralysé les anciennes idées d'honneur , d'avoir détruit toutes les vertus sociales en prétendant les perfectibiliser par le trafic et le libéralisme, c'en serait assez pour lui prouver le vice de ses doctrines, et la nécessité d'abandonner une carrière qui va devenir de plus en plus épineuse pour elle.
En vain essaiera-t-elle de se travestir, de prendre les formes les plus suaves , se traîner aux pieds des agioteurs et des Juifs ; leur promettre la perfectibilité du commerce immense et de l'immense commerce des amis du commerce: en vain promettra-t-elle aux souverains la perfectibilisation du perfectibilisantisme de civilisation perfectible. Cet attirail doucereux ne la sauvera point. Proscrite par les dynasties européennes, elle n'en dissuadera aucune.
INTERMÈDE. 4i5
Lu défiance est aujourd'hui l'esprit dominant des cours. Les idées qu'on appelle improprement libérales avaient eu quelque vogue sous Louis XVI ; mais d'après l'abus qu'on en a fait , l'opinion est irrévocablement fixée , et le nom de Philosophe est un épouvantail pour tous les gouvernements.
En admettant que ces sophistes n'aient que le tort de maladresse, au moins est-il certain qu'ils l'ont au suprême degré , puisqu'en voulant élever cette génération au bonheur social, ils ne l'ont élevée qu'au régne des Clubs, des Assignats, puis de l'agiotage et de l'anarchie directoriale, terminée par un despotisme militaire. Peuvent -ils se justifier de ces honteux résultats, autrement qu'en reniant la science qui les a produits, et qui s'est montrée si malencontreuse dans toutes ses opérations, affranchissement des nègres, système mercantile, etc.?
D'après ces échecs trop récents, la Philosophie est perdue de réputation, même dans l'esprit de ceux qui lui attribuent des vues sages. Sans doute elle veut le bien, mais il est clair qu'elle en ignore les routes. Dans celte conjoncture , quel avenir peut lui promettre un prolongement de l'état civilisé et barbare? Les plus zélés partisans de cette science doivent être convaincus que le poste n'est pas tenable, qu'il faut définitivement songer à la retraite; et peut-être en secret sont-ils déjà bien satisfaits qu'une découverte inespérée vienne leur ouvrir des issues de Civilisation, des voies de fortune subite, dans un abandon des fausses doctrines.
Leurs talents sont dignes d'une meilleure cause; tous avouent qu'ils cherchent un sujet, et que, s'ils exploitent ce domaine ingrat du sophisme, c'est qu'ils ne savent sur quoi écrire , pour se faire connaître et vivre de leur
4rî6 PROLÉGOMÈNES.
commerce oratoire : la découverte de l'Association va les servir à souhait. Mais sur quoi se fonderait leur gloire dans ce nouvel ordre, s'ils étaient, comme aujourd'hui , bornés à ressasser vingt sujets épuisés? Ils mépriseraient eux-mêmes ce régime sociétaire qui les enrichirait pour le stérile talent d'écrire sur des riens.
Ils vont trouver dans le tableau des lois de la nature, en mouvements instinctuel , aromal, organique et passionnel (248), un trésor vraiment inépuisable pour les écrivains et les savants. Tous les sujets qui paraissent usés , comme la botanique , vont redevenir des mines plus fécondes que le Potose. La science exacte, dite mécanique sociale, et ses applications au système de l'Univers, fourniront plus de volumes de vérités, que les sciences trompeuses, dites politique sociale, n'ont enfanté de tomes d'erreurs. Je donne sur ce nouveau domaine scientifique un aperçu à l'article Pivot 1^VERSH:, Phsycologie comparée.
Les voilà donc délivrés du tourment de chercher un sujet , de prostituer leur plume à des paradoxes, à des pantalonnades oratoires dont on a fait des tableaux (i) si déshonorants pour la littérature. Ils n'auront plus que l'embarras du choix.
Et lorsque j'apporte à ces légions de faméliques la plus riche moisson de fortune et de gloire , faudra-l-il
(i) Isocratea fait reloge de Biisiris; Alcidamus,Ac la Mort; Pohjcratc, de Clytemnestre ; Phavorin, de Theisite et de l'Injustice ; Cardan, de Néron; Lucien, de la Mouche et des Parasites ; Heinsius, du Pou; Psellius, de la Puce; Majorarjcjins, de la Boue; Pirekmeir, de la GouUe; Gaîissar, de la Fièvre quarte; Erasme, de la Folie; Synesius, des Têtes chauves;
INTERMÈDE. 4i7
que je me présente l'encensoir à la main? Qu'ils sachent que si jamais on dût admettre une dispense du tribut d'encens , c'est en faveur de l'inventeur qui les relève eux-mêmes-de l'avilissement, et leur ouvre une carrière où le génie sera dispensé de fléchir devant la sottise.
Conclusion.
On a vu qu'ils ont à opter entre l'immensité d'hunnliations, de leurres et de privations, si l'état civilisé se prolonge;
Ou l'immensité de richesses et de triomphes , si le monde passe à l'Association , par épreuve sur 80 familles inégales.
S'ils hésitaient sur cette option , ils auraient à craindre un nouvel écueil, le reproche de trahison sociale. Ils en seraient convaincus , par le seul fait d'opposition active ou passive à la fondation sociétaire.
En effet , les grands et la classe instruite sauront bien reconnaître, dès à présent, que jamais la Philosophie n'a voulu s'occuper d'aucun des problèmes de mécanique sociale , tels que
Invention des garanties , surtout de celle du minimum 172;
Jules Scaligcr, de l'Oie; Le Vaijer, de l'Ane; Ménage, du Pédant; Homère, des Grenouilles et des Rats ; Virgile, du Moucheron; Passerai, du Rien et de rAveugleinent; Lafare, de la Paresse; Théodore, des Eunuques; Bath, de la Guerre; Glaucon , de l'Injustice; Français de Nantes, des Droits reunis; Ratjnal, des Chinois, ctc , etc.
4"i8 PROLÉGOMÈNES.
Invonlion du mode commercial véridique, el analysi* du mode mensonger 219;
Analyse des phases de civilisation 207 ;
Recherche des douze issues 142, el tant d'autres énigmes sur lesquelles la science aurait réussi , pour peu qu'elle eût mis en pratique ses 12 préceptes, chap. 3.
Si , au moment où une découverte répare toutes ces négligences, au moment où la théorie sociétaire est publiée , les sophistes interviennent pour la contrecarrer , il sera évident qu'ils trahissent, de propos délibéré, la cause de l'humanité. De là on sera fondé à conclure qu'ils l'ont trahie à dessein dans tous les temps, et que l'omission de tout calcul sur l'Association et les problèmes cidessus a été de leur part une perfidie préméditée.
J'ai du les aviser en grand détail sur toutes ces particularités relatives à leurs intérêts, afin de les bien convaincre que si ma théorie m'ohiige à attaquer leurs doctrines , j'agis sans aucune malveillance contre les auteurs , que je sers (433) par delà leurs espérances.
Je les entends répondre : t Si on était sûr que celte > Association pût réussir!!! » Eh, pour s'en assurer, il faut procéder à l'essai , provoquer une épreuve qui ne peut exposer à aucun risque. C'est un beau rôle pour les écrivains : sans sortir du doute conditionnel, sans se compromettre par une crédulité prématurée, ils peuvent innocenter leur science et réhabiliter ses auteurs, en prétextant d'inadvertance (12'i). Une telle marche les justifiera, sous le rapport de l'intention, qui deviendrait plus que douteuse dans le cas où ils s'obstineraient à soutenir leur caduc édifice, leur législation civilisée, qui n'a fait régner de tout temps que la cupidité et la fourberie, n'a
SU former que des ôlres esclaves de l'argent, n'osant penser ni agir que selon les chances de gain , sans aucune acception de la vertu; n'ayant enfin d'autre boussole morale que la soif de l'or.
Tel est l'ouvrage des Philosophes : doivent-ils hésiter i\ l'abjurer, au moment où l'on découvre enfin l'ordre de choses qui conciliera f amour des richesses avec la pratique des vertus? L'excuse des sophistes passés et la fortune des sophistes présents vont dépendre du parti que ceux-ci prendront dans cette circonstance décisive. J'ai dû, en honorable adversaire, les en aviser très-franchement, et les stimuler dans un article spécial, par le parallèle des chances de fortune qui leur sont assurées en Association, et des disgrâces dont ils sont accablés en civilisation.
Toutefois, je les invite, après cet exposé de leurs duperies, à suspendre tout jugement, jusqu'à l'apposition de la pierre de louche ou théorie du vrai libéralisme , dans ses trois degrés qui sont (en amalgame avec le tableau 33),
Le Demi-Libéralisme , ou Demi-Association. Garantisme, 6®. période.
Le Libéralisme simple , ou Association hongrée. Sériisme simple, 7®. période.
Le Libéralisme composé, ou pleine Association. Sériisme composé , 8^. période.
Je préluderai à l'extroduction sur la théorie du demilibéralisme: l'exposé de ce degré, quoique le moindre des trois , suffira à convertir les sophistes bien intentionnés ou Expectants (120); à leur prouver qu'il n'y a de vrai libéralisme que dans les méthodes qui tendent à l'Association industrielle, et que, hors de cette direction , les idées
AoO PROLÉGOMÈNES.
libérales détournées de leur emploi naturel et appliquées à l'industrie incohérente, sont comme les armes à feu entre les mains des enfants.
Il restera donc à examiner dans mes théories sur les trois degrés de l'Association, si j'en ai vraiment découvert le procédé, à défaut duquel toute alliance entre le monde social et les idées libérales est d'un succès Irèsdoutc'ux.
Dés que cette découverte sera constatée, il deviendra hors de doute qu'elle garantit l'avénemenl au vrai libéralisme, bien différent des caractères qu'on lui prêle aujourd'hui. Les sophistes assurés de recueillir une part brillante des bienfaits de l'Association , s'inquiéteront peu si elle donne aux faux systèmes un congé absolu ; et dans leur enthousiasme ils me rendront grâces de mes agressions officieuses , comme un blessé recouvrant la santé remercie son chirurgien de quelques douleurs qu'une main tutélaire lui a fait souffrir.
Par intérêt pour leurs coryphées, rappelons-les à l'exemple de saint Augustin. Lorsqu'il vit le culte des faux dieux chanceler, il ne balança point à se ranger sous la bannière du vrai Dieu. Lui seul fit plus, pour le progrès de la Religion, que n'aurait fait une grande armée. En suivant un parti perdu, il serait resté dans la médiocrité; en se ralliant à la lumière naissante, il s'éleva au faîte de la renommée.
La conjoncture est ici la même : c'est toujours la cause du vrai Dieu. Chez les anciens, il fallait arborer sa bannière religieuse , la doctrine de Jésus-Christ ou voie du salut des âmes; chez les modernes, il faut arborer sa bannière industrielle, la théorie d'Association unitaire ou voie du salut des corps sociaux. Cette lumière, espérée
par Socrate, vient éclairer enfin la raison perdue dans les sophismes: un chantre de l'heureuse découverte serait un puissant accélérateur d'épreuve et de fondation. Paris, capitale du monde littéraire , fera-t-il moins que l'ancienne capitale du monde civilisé? Rome enfanta l'Augustin religieux; que Paris enfante l'Âugustin social.
Àrgumentum ad hominem! quihabet aurcs audiendi , audiat.
FIN DE L'INTEIIMÈDE.