‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 139 sur 298 · TROISIÈME MOYEN 7 KIÉGATIF-PRATIQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME MOYEN 7 KIÉGATIF-PRATIQUE

Leurres sur la Fortune et la Gloire.

A la suite des deux moyens de fortune et de gloire que j'ai fait valoir, il convient de placer en parallèle un tableau du sort des savants dans leur Civilisation perfectibilisée. Nous en déduirons la conclusion suivante :

Que les savants et artistes , en prônant la Civilisation , tombent dans un illibéralisme composé, car ils deviennent persécuteurs des sciences et des arts , et persécuteurs des classes libérales de bonne foi.

Telle est, par le fait, la marche qu'ils adoptent en repoussant la théorie sociétaire.

Nous ne la contrecarrqns pas, diront-ils; nous sommes partisans déclarés de toute économie réelle , de toute voie de restauration physique et morale : nous ne repoussons que les exagérations, les pluies de sceptres impériaux m

Je reprendrai cette plaisanterie à l'Ultienne ; ce serait ralentir que d'y répliquer ici. Mais si les récompenses du 2™e. moyen n'ont pas l'art de leur plaire, ils acceptent

au moins celles du l^*"., qui n'ont rien de gigantesque. Ils jugeront très-convenable qu'une Phalange accorde un prix de dix sous pour une belle tragédie, et qu'il en résulte 500 mille francs pour l'auteur.

Les voilà d'accord sur ce point : il serait fort bien , diront-ils, d'obtenir cent mille écus et la décoration triomphale, au lieu de cent vexations et cent humiliations que valut à Racine la pièce d'Athalie , et que valent encore aujourd'hui à leurs auteurs tant de bonnes pièces. Mais tout cela serait trop beau, s'écrient nos savants; et làdessus ils retombent dans leurs jérémiades civilisées , leurs chansons d'impossibilité, refrains favoris de la nation française. Les savants, en France plus qu'ailleurs, sont pétris d'impossibilité ; toujours engagés dans les opinions extrêmes , croyant tout possible si on veut adhérer à leurs perfectibilités idéologiques, et tout impossible si on révoque en doute la suprême sagesse de leurs 400 mille volumes.

Dissertons sur le triste sort que leur fait cette Civilisation , qui donne à un agioteur 80 millions de bénéfice en une seule année : analysons les libéralités qu'elle fait à ses hommes utiles et dignes de protection.

Le jour où je mis la main à cet article , j'avais été trois fois de suite révolté par des tableaux de la pauvreté des savants. Le matin, en lisant dans les journaux une séance de l'Académie française , j'y avais trouvé des stances de M. Raynouard sur la misère du poète Camoëns, qui, dans un âge avancé, demandait l'aumône dans les rues de Lis- Ijonne. Sur le midi, feuilletant quelques papiers, je trouve une ancienne gazette où l'on déplorait la pauvreté de M. Heyne, savant distingué d'Allemagne , qui pendant la majeure partie de sa vie eut à peine quelques pommes-

de terre à manger. Le soir, un volume de Racine me tombe sous la main, et j'y lis des détails sur la pauvreté de Dumarsais, qui dans sa vieillesse était réduit à se faire précepteur.

Ainsi , trois fois dans un jour je fus assiégé par les hideuses peintures de la pauvreté des savants, et je résolus de leur adresser une boutade sur leur manie de tendre l'autre joue quand la Civilisation leur donne un soufflet; de se prosterner devant les agioteurs, les usuriers et la clique de sangsues mercantiles à qui la Civilisation jette des millions à la tête. Quel est donc ce penchant abject qui les porte à vanter un système de fourberie dont ils sont victimes? n'est-ce pas ressembler à l'enfant qui baise la verge dont on l'a frappé , ou à la canaille chinoise qui remercie le mandarin lorsqu'il lui a fait donner la bastonnade? encore ces enfants et ces Chinois ont-ils pour eux l'excuse de la contrainte.

Pour éveiller îes savants et artistes de cette apathie honteuse, démontrons que leur Civilisation chérie est armée systématiquement contre eux. Je vais analyser cet effet en pratique, 3®. moyen, et en théorie, 4^. moyen.

Commençons par les effets pratiques : je m'appuie d'un événement récent.

En 1818 ou 1817, l'Académie française mit au concours le tableau du bonheur qu'on trouve dans la culture des lettres.

On y trouve d'abord la pauvreté, voie de bonheur assez douteuse. On y rencontre de plus tous les dégoûts imaginables; détraction, plagiat, asservissement, avilissement.

Tels sont les fruits bien connus de la culture des lettres et des arts en Civilisation; et si l'on en doute, qu'on

prenne information vers les quarante auteurs dont les tragédies attendent à la porte du théâtre français; humiliation d'autant plus fâcheuse , que dans d'autres théâtres, le mélodrame ne fait guère antichambre; il est admis d'emhlée , et enrichit soudainement ses auteurs.

Dans le concours de 1818, l'Académie avait exigé qu'on peignît aux savants leurs disgrâces comme un sort plein de charmes; enGn, qu'on leur dorât la pilule.

Pour récompense, elle proposait un prix de trois cents francs, tandis qu'au même instant, la petite république de Genève donnait des prix de douze cents francs, et l'Angleterre en donnait de vingt-cinq mille et huit mille francs dans Aberdeen, pour un seul discours. Mais il s'agissait ici de vanter la pauvreté , et le prix de 300 francs était bien assorti au sujet.

L'auteur couronné, M. Lebrun, pour encourager les savants à la résignation , leur disait :

< On vit si peu de temps et de si peu de chose ! » Que ne prêche-t-il cette frugalité aux possesseurs de sinécures, et autres personnages qui, selon Rabelais, ne vivent pas de peu! Jadis Alexandre donnait à Aristole de quoi tenir un train splendide; et tout récemment, l'Angleterre donnait à Newton d'amples revenus. Louis XIV voulait que les beaux esprits qui honoraient son règne fussent à l'abri de cette médiocrité de fortune. Pourquoi donc prêcher aux savants le genre de vie de Diogène, les haillons et le tonneau, tandis qu'on assure à la classe méprisable des agioteurs, un faste scandaleux? Mais, selon M. Lebrun, les savants n'ont pas besoin de fortune ; ils ont, dit-il, assez de ressources dans l'étude :

Elle sait des paroles, Dont le charme assoupit les plus vives douleurs.

Je ne vois pas quelles paroles peut savoir l'étude , pour dédommager un malheureux littérateur que poursuivent la famine et les créanciers. Quand il est obligé, comme Rousseau, Camoëns et tant d'autres, de sacrifier son temps à un travail mercenaire , ou à la mendicité , quelles paroles saura l'étude, pour le consoler de ne pouvoir pas vaquer à l'étude ? Si les académies croient qu'elle fasse le bonheur des hommes studieux, que ne leur assurentelles de quoi étudier; que n'obtiennent-ils au moins un minimum de gens de lettres?

Soutenir qu'un amant de la gloire doit cultiver les lettres pour se consoler du défaut de fortune, c'est devenir l'écho de M. Vautour , personnage de comédie, qui prétend que , c lorsqu'on n'a pas de quoi payer son loyer, » on doit avoir une maison à soi. » Mais celui qui ne peut pas subvenir aux frais de loyer, est précisément celui qui n'a point de maison; et de même, l'homme qui voudrait consacrer sa vie à l'élude, manque, pour l'ordinaire, de celte fortune qu'on méprise à l'xVcadémie française , et sans laquelle un homme studieuxdoit être fort malheureux, puisqu'il ne peut plus entendre parler cette étude,

Qui sait des paroles, Dont le charme assoupit les plus vives douleurs.

Dans ladite séance, on put remarquer un incident fâcheux pour la thèse du jour; l'un des concurrents osa contredire l'Aréopage; c'était M. Delavigne, poêle connu par la tragédie des Vêpres Siciliennes et autres ouvrages. € L'auteur, dit un journaliste, a osé changer le programme > du sénat littéraire, et envoyer à l'Académie, sous la » forme d'un doute injurieux , la question du bonheur » que procurent les lettres : l'assemblée n'a pas manqua

» d'accueillir cette annonce avec un malin plaisir; tout le » monde riait, même le rapporteur. »

Voilà des juges bien impartiaux: ils s'accordent d'avance à railler celui qui ne partage pas leur avis, celui qui ose émettre franchement son opinion. Quel sens attache-t-on donc au nom de république des lettres, s'il ne règne pas à l'Académie quelque liberté d'opinion sur des fadaises de vieille controverse , des balivernes morales comme le dogme du mépris des richesses : question sur laquelle on doit d'autant mieux accorder le franc-parler , qu'elle ne touche en rien aux intérêts de la politique? Celle-ci, tout occupée à accroître la masse des richesses, ne saurait trouver INJURIEUX qu'un littérateur désire, comme tout autre, quelque minime portion de la richesse nationale.

Je pourrais sur ce débat opposer à l'Académie l'opinion d'un de ses secrétaires célèbres , Marmontel. Quand il était mourant de faim dans Paris, prêt à abandonner la littérature et à retourner planter des choux en Auvergne, pensait-il qu'un littérateur dût mépriser l'argent, et se passer de cette fortune sans laquelle on ne peut pas même subsister, encore moins étudier? Il ne fut conservé aux lettres que par la protection d'un savant très-opposé aux principes actuels de l'Académie; c'était Voltaire , qui ne pensait pas qu'un littérateur dût vivre de si peu de chose : et si Voltaire n'avait eu, selon le vœu de M. Lebrun, que de quoi vivre de peu , lutter contre la famine et assoupir ses douleurs par l'étude, comment aurait-il pu soutenir Marmontel ?

Combien de fois l'Académie a-t-elle été sur ce point réfutée par ses propres membres! Saint- Lambert, en recevant du ministre une pension de 3 mille francs , lui répondait en ces termes: t Permettez que, pour vous

» remercier d'une manière digne de vous, je félicite

> d'abord les lettres d'avoir trouvé un ministre qui, etc. , » qui nous paie bien, qui ne partage pas l'opinion de l'Académie sur les charmes qu'un littérateur doit trouver dans la pauvreté.

Qu'il me soit permis de soumettre ici à une épreuve l'auguste compagnie, dont je ne goûte pas l'opinion sur le mépris des richesses.

Je suppose que le souverain , en lisant les détails de la séance, en eût adopté les doctrines, et qu'il eût chargé son ministre d'écrire au docte Aréopage la lettre suivante : « Sa Majesté condamne comme vous le profane écrivain » qui doute que la culture des lettres suffise au bonheur;

> et voulant rendre hommage à vos principes , en faire une » pleine et entière application, elle supprime, à dater de » ce jour, les pensions publiques ou secrètes desprésident,

> secrétaire et académiciens. Elle considère ces émolu-

> ments comme un outrage aux lettres : dorénavant elle

> réservera les pensions à ces aveugles , comme M. Dela- » vigne, qui pensent qu'aux charmes de l'étude il faut

> joindre celui des secours de la fortune. > A cette lecture, combien aurait-on vu de froncements de sourcil dans la docte assemblée qui s'accorde à railler, avec un malin plaisir , ceux qui doutent que la culture des lettres doive suffire à des lettrés réduits, comme Rousseau, Marmontel et Camoëns, à l'indigence et même à la mendicité !

Sur ce, l'on va me répondre, « qu'il ne faut pas prendre

> à la lettre ces louanges de la pauvreté ; que ce sont

> des momeries convenues et de politique obligée en Ci-

> vilisation. ^

Je le sais: mais comme cette politique devient inutile dès à présent , il importe de la réfuter dans ses appli-

cations les plus récentes, et faire bien connaître aux savants de diverses classes, le piège où ils s'entraînent les uns les autres par leur faux libéralisme , leurs aberrations systématiques en idées libérales. Il n'en est pas de plus intéressés à cette réfutation que les académiciens de Paris , pour qui la découverte de l'Association est un vrai Pactole ; car si la langue française est adoptée pour langage provisoire de l'unité , le titre de littérateur français, et surtout d'académicien de Paris, sera un relief colossal, et on accablera d'ofFres séduisantes chacun de ces écrivains , pour les engager à accepter une direction d'instruction publique. On ne saurait évaluer à moins de cinquante mille fr. de rente les offres qui seront faites à tout académicien de Paris, et proportionnément à ceux de moindre importance. Il convient donc, pour leur intérêt, de les détourner du mépris des richesses, les prévenir contre cette marche de la politique civilisée , obligée d'appauvrir systématiquement les savants, d'après les motifs exposés au 4^. moyen ci-après.

Cette politique devient également vicieuse dans l'intérêt des souverains, qui ont besoin que le mécanisme sociétaire vienne sans délai les délivrer du poids des dettes publiques, et des révolutions dont elles sont le germe.

Il est donc nécessaire de combattre la résignation des savants à la pauvreté; de les éclairer sur cette jonglerie morale qui spécule sur leur misère, et les critique lorsqu'ils osent, comme M. Delavigne, dédaigner le bonheur d'être pauvre et persécuté.

Passons à l'examen du jugement de l'Aréopage sur l'opuscule dudit concurrent. Je transcris le récit du journaliste, c Porteur de plusieurs couronnes acadé- » miques, il a poussé l'ingratitude et l'irrévérence

> jusqu'à renier en quelque sorte les lettres et l'Académie.

> Le rapporteur s'est laissé aller à sa faiblesse pour un

> jeune homme qui du moins n'était pas coupable du

> crime de lèse-poésie. C'est alors qu'il a loué, presque » sans réserve , l'originalité, la verve, la gaieté comique, » les vers brillants et naturels de celui auquel le sévère

> Aréopage voulait bien accorder une mention hono- » rable. »

Quoi, parce qu'un homme est bon poëte et porteur de plusieurs couronnes bien méritées, il faut que sa pensée soit asservie aux convenances de telle compagnie ! qu'il en devienne le Séide, et moins encore; qu'il soutienne en mercenaire, en quêteur de cent écus, un sophisme très-dangereux en ce qu'il pousse les littérateurs à leur perte ! il les excite à mépriser l'appui de la fortune dont ils auront besoin tôt ou tard , pour soutenir une famille, pour produire leurs ouvrages, les défendre contre la détraction; enfin, pour échapper à la servitude littéraire, au besoin d'écrire pour le compte d'un académicien opulent, se mettre à ses gages, et le voir publier sous son nom telles compilations ou compositions dont le salarié littéraire aura eu toute la peine et tout le mérite ! Faut-il donc déguiser aux savants ces vérités incontestables; les exciter à croupir dans la pauvreté, leur en vanter les charmes imaginaires, sous peine d'irrévérence et d'ingratitude envers l'Académie! Quel noble rôle assigné aux écrivains ! quelle liberté garantie à la pensée !

Puisque M. Delavigne excelle en poésie, de l'aveu de ses juges sévères, il devient lui-même juge compétent sur les jouissances de l'art. Il peut nous dire quelle dose de bonheur lui a procuré la culture de cet art : il n'est

40 i PROLÉGOMÈNES.

donc ni ingrat, ni irrévérent, mais seulement sincère, en déclarant, dans une jolie épître, qu'il n'a point trouvé dans la culture des lettres ce bonheur que l'Académie veut isoler de la richesse : et cette opinion si franche , si plausible, devient un crime aux yeux d'hommes voués à la recherche de la vérité ! ! !

Poursuivons sur le forfait littéraire de M. Delavigne : je continue à transcrire.

c II critique à bon droit l'importance que se donnent » les savants, leurs courtes lumières, et l'immense

> ignorance de cette science orgueilleuse qu'il dépeint

> dans ce vers :

J'ai su tout expliquer, ne pouvant tout connaître.

En effet, la philosophie a voulu expliquer même les passions dont elle ne connaît ni le mécanisme, ni le but. Aussi veut-elle encore aujourd'hui placer le bonheur des nations dans la richesse, selon les Economistes, et le bonheur des savants dans la pauvreté, selon l'Académie. Voilà une de ces mille contradictions qu'on appelle torrents de lumières, et qui ne sont que le caractère xY duplicité d'action (5i ).

Le journaliste avoue « qu'on a applaudi au passage où

> l'auteur compare notre savoir à un grand labyrinthe 1 dans lequel l'étude nous conduit à l'aide d'un fil emi brouillé qui s'allonge toujours. »

C'est définir exactement les quatre sciences philosophiques, allongées de 400,000 tomes. Celui qui juge si sainement sur le tout, est-il moins sage dans son opinion sur le besoin de richesse ? et pourquoi gêner la liberté do la pensée, sur un problème aussi embrouillé que celui du bonheur des littérateurs ou autres classes d'hommes?

qu'y a-t-il de si irrévérent à placer ce bonheur dans la fortune, dont, après tout, les académiciens ne sont pas si ennemis qu'ils affectent de l'être ?

Une vérité de fait à leur opposer, c'est qu'en France les littérateurs ont été la plupart très-malheureux, faute d'un peu de fortune. Le nom de l'auteur couronné dans cette séance rappelle qu'un fameux poëte de même nom, Lebrun-Pindare , l'honneur de la lyre française, a été, comme son collègue J.-B. Rousseau, accablé de dégoûts par les détracteurs, sans que la nation qu'il illustrait ait rien fait en sa faveur. L'Académie ne niera sans doute pas l'influence des détracteurs, puisqu'elle a, dit le journaliste, beaucoup goûté les vers suivants de M. Delavigne :

Que de petits esprits , jaloux des noms célèbres , Prendront contre le jour, parti pour les te'nèbres ! Les sots, depuis Adam , sont en majorité.

Si donc elle confesse l'influence de la détraction, elle doit savoir que les littérateurs ne trouvent guère de moyen de lutte que dans la fortune : car il faut confondre l'envie par de nouveaux chefs-d'œuvre; mais on ne peut les composer qu'autant qu'on a quelque revenu pour se dispenser d'un travail mercenaire ; il faut donc un peu de fortune aux savants, quoi qu'en dise l'Académie.

Parmi les littérateurs français, on n'a guère vu d'heureux que ceux qui ont su allier l'intrigue et la fortune aux talents littéraires. Voltaire fut heureux dans cette carrière, parce qu'il était habile à lutter de subtilités commerciales avec les libraires, à leur opposer fin contre fin : mais Rousseau, qui était inhabile aux astuces mercantiles, fut très-malheureux dans la carrière littéraire. On ne lui

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paya pas même 60,000 fr. que l'Opéra lui devait pour bénéfice du Devin de Village. Par suite de ces injustices, il fut réduit à copier de la musique pour gagner sa subsistance : n'eût-ii pas été mieux pour lui et pour les lettres, qu'il eût joui d'un modique revenu?

On en citerait une foule qui ont subi cette infortune. J'ai parlé de Rousseau, Camoëns, Marmontel, qui essuyèrent le sort du prince des poètes; mais si les personnages transcendants, comme un Homère, sont réduits à mendier, quel doit être le sort des littérateurs moins renommés, quoique dignes de distinction ? Ils essuient le double supplice de la pauvreté et de la raillerie. On en voit une foule dont la misère est raillée en vers et en prose, comme celle de Gilbert et Malfiiâtre, dont on a dit :

La faim mit au tombeau Malfiiâtre ignore.

Le mot ignoré n'est ici qu'une malice. Malfiiâtre n'était point ignoré de son temps, et avec 20,000 fr. de rente il aurait été un poète de grand renom. Il en fut ainsi de Don Cervantes ,

Qui corrigea son siècle et mourut de misère.

D'autres n'ont eu pour récompense que de stériles éloges après leur mort; car il faut être mort, en France, pour avoir quelque droit aux faveurs de l'opinion. Les rares exceptions, comme celle de Delille, confirment la règle, et ne sont qu'un masque d'équité dont se fardent les Zoïles. Ils sentent bien qu'ils trahiraient leur secret, s'ils ravalaient tout le monde : leur méchanceté serait trop à découvert. Aussi prennent-ils le parti de contredécimer les auteurs : au lieu d'en déprimer un sur dix , ils en bafouent neuf sur dix , et épargnent le dixième pour se

donner des airs de suffrage équitable ; encore souvent renvoient-ils leurs éloges après le décès. Quand un grand écrivain n'est plus de ce monde, on daigne enfin reconnaître ce qui lui est dû , publier un recueil de ses ana , se cotiser pour lui élever un mesquin monument. Aujourd'hui, l'on sollicite en France de misérables souscriptions pour une statue de Molière. Quelle honte à un État de 29 millions d'habitants, d'attendre un siècle avant d'ériger un monument à qui l'a si bien mérité! Ces hommages expiatoires aux défunts, ne sont-ils pas autant de soufflets que la nation se donne à elle-même?

On l'a nommée la grande nation : si elle l'a été quelques années par la guerre, on peut sans injure lui décerner, en fait de gratitude littéraire, un nom tout opposé, lui allouer le litre que lui donne Kotzebue ; ces petits Français : et vraiment ils sont des plus petits , quand leur lésine offre un prix de 300 francs à qui osera nier l'évidence , et vanter aux savants les charmes de la pauvreté.

La lâche des sociétés savantes n'élait-elle pas plutôt de pourvoir au soutien des auteurs pauvres et des talents enfouis? C'était là un problème digne d'occuper de vrais libéraux : tant d'événements leur ont donné l'éveil sur ce sujet! Métastase faillit rester portier toute sa vie, sans le hasard qui lui procura la connaissance et la protection d'un cardinal. Quelle honte pour le monde savant, que les Marmontel et les Métastase ne soient rendus à la littérature que par une aumône fortuite ; que les grands talents formés par la nature soient presque tous étouffés par l'indigence; qu'on n'ait avisé à aucune précaution lutélaire pour discerner et soutenir ceux que la nature destinait à exceller dans les sciences el les arts, et qu'on aille

chercher exclusivement des objets de culte parmi les morts , quand il y a foule de talents parmi les vivants!

On nous vante les productions de divers auteurs médiocres du siècle de Louis XIV; on nous les dépeint comme autant de phénix, parce qu'ils ont le passe-port exigé en France, l'avantage d'être morts : l'opinion sur ce point opère comme les cloches du lutrin, qui,

Pour honorer les morts , font mourir les vivants.

On trouverait dans la seule ville de Paris trente écrivains négligés, enfouis dans un travail mercenaire, et qui, s'ils avaient le nécessaire pour se livrer à l'étude , surpasseraient en vers et en prose bon nombre des vieilles idoles du siècle de Louis XIV. On écrit aujourd'hui avec plus de pureté et de goût. Nos écoliers mômes n'oseraient pas , dans le style apologétique, employer ces pesanteurs de Boileau :

Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.

Et nos échappés de collège feraient des odes meilleures que celle sur la prise de îSamur.

Mais il règne en France un accord général pour la détraclion anticipée, surtout contre les inventeurs qui n'ont aucun moyen d'accès, d'examen et d'épreuve , et qui seraient fort bien accueillis s'ils se présentaient avec la forlune d'un Voltaire , d'un Helvétius ; tant il est vrai que la richesse est nécessaire à tous ceux qui s'occupent de sciences, lettres et arts! A défaut, ils sont communément réduits à se mettre à gages, se livrer, pieds et poings liés, aux écumeurs scientifiques et littéraires, qui mettent au jour d'amples ouvrages en salariant une douzaine d'écrivains pauvres dont ils s'attribuent le travail. Il faut

qu'un auteur sans fortune aille courtiser ces traitants, leur demander de l'emploi , leur persuader môme qu'ils sont les vrais auteurs du travail qu'on a fait pour eux ; rapine exprimée dans ces vers d'un poëte peu connu :

S'il vous naît quelque ide'e ,

Sachez la présenter avec ménagement , Comme leur propre idée, arrangée autrement.

VioLET-LE-Di!c. Nouvcl art iwclique.

Le poëte cite à ce sujet l'administration , dont il dit : « C'est d'ordinaire l'obscur employé qui a tout le mérite » d'un travail dont l'employé supérieur a tout le profit. > Tel est le lot des écrivains pauvres, et surtout des inventeurs, qui, pour se produire, seraient obligés d'aller faire hommage de leur découverte à quelque potentat scientifique.

D'ordinaire, les découvertes tiennent, ou à une science inconnue , ou à des branches inconnues de quelque science. Or, quel appui peuvent espérer, sans la richesse, les hommes qui s'occupent de sciences inconnues, quand il n'existe pas même d'appui pour les sciences que tout le monde opine à protéger, comme la littérature? Analysons brièvement l'état de persécution où elle se trouve en France.

La détraction est parvenue à déshonorer successivement les ordres et les genres. Par exemple, on nous dit que la poésie n'est plus de mode : un littérateur ne doit s'exercer que sur le budget, le décrochement de la rente, et le vol sublime des huiles et des savons. Telle est la réponse qu'on fera à qui parlera de poésie (i). Cependant si ,

(i) En 1802, un homme de lettres, M. Noël, publia un dictionnaire de mythologie, très-détaillé et très-utile. J'entendis , à Il 18

par exception, Ton veut bien admettre encore quelqu'ombre de ce talent, à quel genre faudra-t-il se fixer pour complaire à l'opinion? Elle prononce que l'épopée est une antiquaille, un genre insipide. Choisira-t-on l'ode; c'est la poésie des écoliers, s'il faut en croire le goût moderne, et Horace aujourd'hui ne serait qu'un écolier. La satire, qui fit la renommée deBoileau, est encore moins recevable dans un siècle qui ne vit que d'encens , et en exige pour la classe môme des agioteurs que badinaient Horace et Boileau. La tragédie est une bagatelle : on en a 40 à la porte du théâtre. L'auteur d'une tragédie est considéré comme un saute-ruisseau, qui ne peut faire son chemin que par la protection d'une actrice. Quant à la bonne comédie, elle est trépassée le lendemain de son apparition. Tel qui ferait aujourd'hui la Métromanie ou le Misantrope, verrait son nom oublié la semaine suivante. Sur quoi donc s'exercer? Sur des pièces fugitives? cela est de mauvais ton ; c'est se donner le renom de poëte. La bonne compagnie ne lit plus les vers; elle ne s'occupe que de budget ou de charades. Notre siècle est semblable à ces gastronomes trop bien repus, dont le palais

Lyoii , dire de lui : « On l'a blâmé, a Paris, d'avoir écrit sur ce >■ sujet-là. » Je répondis: " Sur quoi fallait-il qu'il écrivît ? — .' Eh , sur le commerce. — Mais s'il ne connaît pas le commerce ; I. s'il est littérateur et non économiste , comment écrira-t-il sur » le vol sublime des huiles et des savons ? »

Tel est l'avilissement ou est tombée la littérature. On exige aujourd'hui qu'un lettré écrive en l'honneur du tripot d'agiotage. Serait-elle avilie a ce point, si ses auteurs ne s'étaient pas laissé appauvrir ; s'ils eussent étudié et rais en crédit les procédés du vrai libéralisme, dont le premier (Exlroduclion) a pour résultat d'enrichir les savants et artistes ?

INTERMÈDE. 41 l

blasé ne trouve plus aucune saveur ni aux mets, ni aux vins.

Cependant, comme il faut une exception, une grâce à quelque genre, on admet encore celui des couplets et vaudevilles, parce que c'est un moyen de mordre et de déprimer toute nouveauté. Aussi est-il prudent à l'auteur d'un opéra, de faire lui-même sa parodie, pour en prévenir une plus méchante.

Le zoïlisme n'épargne pas mieux les prosateurs. 11 n'est plus guère possible d'écrire en prose au goût des Français, à moins de protection spéciale, ou d'influence administrative qui force les applaudissements et équivaille à l'arrêt burlesque :

De par le Roi : ces vers sont beaux.

Signe Louis ; et plus bas, Phelippeaux....

Encore cette protection de quelques privilégiés n'eslelle , je le répète , qu'une arme spéculative entre les mains des Vandales, qui s'autorisent de la louange donnée à l'auteur puissant , pour immoler 20 victimes. Les journalistes de Paris, qui sont de fort bons écrivains, remplis d'esprit, d'érudition et de moyens , se traitent respectivement d'imbéciles. Il en est de même dans les arts: on a prouvé, bien ou mal, que la Galalée de Girodet n'avait pas le sens commun ; que ce n'était pas un sujet de peinture. D'où vient cet acharnement des savants et artistes à se déprécier réciproquement ? De ce qu'ils manquent de fortune. On n'avilit pas ceux qui possèdent un million. Loin de là; on prône leurs ouvrages avant qu'ils ne soient connus; on s'extasie devant leurs moindres bluettes. Si jamais on dut réfléchir sur ce désordre, c'est au moment où la théorie sociétaire garantit aux savants et

artistes l'avènement subit à une grande fortune. Ces injustices qui les accablent, ne prouvent-elles pas contre le sophisme qui présente pour gage de bonheur aux littérateurs, le mépris des richesses? Ils doivent en conclure a se rallier à la nouvelle science, qui les servira assurément beaucoup mieux en les élevant à la fortune , qu'en les façonnant à la mépriser.

Ultienne. — Je ne m'engagerais pas dans ces critiques sur l'état des sciences et des arts, si elles n'avaient pour objet de désabuser ceux qui les cultivent ; d'amener au moins quelques-uns d'entre eux à suspecter la civilisation qui les persécute, et à tourner leurs vues vers l'Association.

Précisons bien le vice du faux libéralisme , où ils sont entraînés : je n'inculpe pas sous ce nom les intrigues politiques ; elles sont le péché de toutes les coteries; et à supposer que des savants et artistes y participent , c'est un faible commun à toutes les classes, et non pas un grief d'accusation contre aucune.

Le côté vicieux de leur libéralisme, c'est la duperie composée. 4^. Celle des auteurs; je viens d'en donner des preuves plus que suffisantes ; 2<*. celle du corps social qui est frustré de découvertes en Association et en Garantisme , points sur lesquels la science aurait fait de rapides progrès si, au lieu de se laisser leurrer de fumées de gloire, les savants s'étaient ralliés au principe de vrai libéralisme énoncé plus haut ; enrichir toutes les classes utiles, sans en spolier aucune.

Quel est le résultat du système qui excite les savants à l'amour de la pauvreté? Il les façonne à se contenter de l'état civilisé, et ne point songer à en inventer de meil-

leur : c'est donc un système ennemi des progrès sociaux. Si, au contraire, on excitait les savants à aimer la fortune acquise par les voies de l'honneur, ils en concluraient que l'honneur n'étant guère voie de fortune en civilisation , l'on doit s'appliquer à découvrir une société meilleure, et apte à enrichir les savants, lettrés et artistes. Ceux-ci, en se bornant aujourd'hui aux fumées de gloire, n'obtiennent le plus souvent ni fortune ni gloire , et sont leurrés sur l'une et l'autre , en voulant sacrifier l'une à l'autre.

Objeclera-t-on qu'une société amie des mœurs, une grande Académie , ne peut pas décemment recommander aux savants et artistes l'amour des richesses? Pourquoi non, si elles sont acquises par les voies de l'honneur? Or, en adoptant cette règle de rechercher la fortune par les voies de l'honneur, et de la procurer par cette voie à tous les savants et artistes, on s'impose la condition de découvrir une société ultra-civilisée.

Ainsi l'on aurait marché au bien , en se ralliant spéculativement à l'Attraction , dont le premier vœu est la richesse; et l'on a marché au mal, au prolongement de la civilisation, en déviant du premier vœu de l'Attraction, en façonnant les savants et artistes à la pauvreté.

Quel est le fruit de ces doctrines qui ordonnent de préférer la gloire à la fortune ? Elles n'engendrent que l'hypocrisie générale. Chacun feint d'estimer la gloire et la vertu, et chacun en secret ne tend qu'à s'enrichir. Certaines classes ne prennent pas même la peine de déguiser cette opinion. Lesmarchands disent tout net : c Nous ne travaillons pas pour la gloire, c'est pour l'argent. » Ce que disent crûment lesmarchands, d'autres se bornent à le penser, et agissent en conséquence : les rares exceptions confirment la règle.

4i4' PROLÉGOMÈNES.

Si, au contraire, nous voulons désirer gloire et fortune à la fois, la nature est prête à nous satisfaire; et pour arriver d'un seul trait à nos trois buts ou foyers d'attraction.

Au l^r. foyer, — Luxe, richesse , ambition sensuelle ;

Au26. foyer, — Gloire, honneur, ambition animique; il ne nous reste qu'à découvrir le secret d'arriver au 36. foyer, celui d'association ou industrie sëriaire, qui garantit l'avéncmcnt aux deux autres, et leur sert de lien.

Si nous ne voulons arriver qu'au l^'". foyer en négligeant le 2^., la nature ne nous fournit d'autre moyen que h fausseté : aussi est-elle caractère général des civilisés, qui tendent à la fortune aux dépens de l'honneur, ignorant l'art d'allier l'un et l'autre. Si nous ne tendons qu'au 2^. foyer, en négligeant le i^*",, la nature nous jette dans les duperies et les disgrâces. Aussi l'homme épris de la vertu, et voulant la pratiquer aux dépens de la fortune, en vient-il à s'écrier : 0 vertu, tu n'es donc qu'un vain nom! (L'Honnête Homme, ou le Kiais, de Picard.)

Ainsi l'ambition simple , désir de fortune sans gloire ou de gloire sans fortune, engendre fausseté et duperie : on évite l'un et l'autre vice par une ambition composée ou désir cumulatif de fortune et de gloire; but où l'on ne peut atteindre que par la découverte d'un régime social autre que la civilisation; par l'invention d'une des trois périodes, 6^. Garanlisme , 7^. Association simple; 8®. Association composée.

Si l'on manque le moyen de mettre les savants sur cette voie de découvertes; si on les en détourne en les résignant à la pauvreté, quelle classe pourra les suppléer? Ni le peuple ni les oisifs ne s'inquiéteront de décou-

vertes; elles seront négligées, et le monde social restera stalionnaire en lymbe civilisée et barbare.

Ainsi les auteurs d'idées soi-disant libérales, comnie le mépris de la fortune, quelque louables que soient leurs vues, ont partout le tort de conduire à l'opposé du but, à l'opposé des inventions en mécanique sociale; ils opèrent pour le salut de la société comme l'ours de la fable, qui d'un coup de pavé casse la tête à son ami, en voulant le dégager d'une mouche qui trouble son sommeil.

On commet pareille maladresse en appauvrissant les savants et artistes, en les réduisant au sort le plus mesquin, sous prétexte de leur créer un bonheur inconnu du vulgaire, un pur amour de la gloire, une félicité romanesque et vilainement démentie par les poursuites du créancier.

Un vice déplorable de ces jongleries , c'est d'abuser les prolecteurs bénévoles des sciences et des arts. On leur persuade qu'un savant est assez heureux quand il manque du nécessaire, et qu'il n'a que des fumées de gloire pour solder les fournisseurs qui lui envoient le sergent.

Il résulte de ces illusions, qu'un protecteur croit souvent faire aux savants et artistes une grande faveur, en LES ABSORBANT par uuc placc de scribe ou cul-de-plomb dans un bureau : et pourtant ce protecteur est bien intentionné pour la science, tout en assassinant le talent par une fonction absorbante.

L'Angleterre commit cette faute à l'égard de Newton: il fut en partie absorbé par une récompense inconsidérée ; on lui donna une place lucrative de directeur de la monnaie, place où vingt autres pouvaient le suppléer.

La chronique assure qu'il y rendit de grands services ;

je le crois : un homme aussi éclairé, aussi intègre que Newton, doit rendre d'éminents services dans toute fonction qui exige la connaissance des sciences fixes : mais n'était-ce pas un meurtre scientifique, un scandale, que de le détourner des éludes où il pouvait servir le monde entier? Un génie tel que Newton appartient au monde, et non pas à l'Angleterre : elle devait donc éviter de le distraire de travaux où il servait l'humanité entière, tout en servant son pays.

Qui sait à quel point Newton aurait poussé le calcul de l'Attraction, s'il y eût donné les vingt années qd'il perdit au service de la monnaie? Peut-être aurait-il, dans le cours de ces vingt années, achevé ce qu'il avait si bien commencé, et étendu le calcul du matériel au passionnel. Ce travail aurait été d'autant plus précieux , que publié par Newton il aurait été adopté d'emblée ; tandis que mis en scène par un inconnu tel que moi , il aura des obstacles nombreux à surmonter, entre autres la prévention du siècle contre les inventeurs et savants sans fortune , toujours titrés dimbéciles par la classe des publicains, dont le jugement, quoique diamétralement opposé à celui de l'aréopage français, arrive pourtant au même but selon la loi du contact des extrêmes : tous deux concourent également à dégrader la science et ceux qui la cultivent. Je m'appuie d'une preuve qui a l'à-propos d'éphéméride.

Le jour même où l'Académie vantait aux savants la pauvreté, un journal de Paris (Débats, 26 août 1818), contait la déconvenue d'un poëte absorbé par une faveur de cette espèce ; de 31. Yiollet-le-Duc , auteur du Nouvel Art poétique, où il déplore la condition d'un littérateur français, t II prouve, par d'illustres exemples, ditlejour- » naliste, qu'avec le savoir-faire on va bien plus loin en

>> littérature qu'avec le savoir. Aussi son poè'me fort joli » est-il presque ignoré, » parce qu'il démasque les intrigues littéraires.

lien a obtenu la récompense qu'on donne fréquemment en France au talent naissant, une place de scribe à 1 200 fr,; le charme de gagner sa vie en amoncelant tout le jour des colonnes de chiffres , qui exigent une attention minutieuse et faite pour hébéter une tête poétique. Plaisant moyen pour électriser la muse et inspirer les beaux vers! Aussi n'a-t-on vu, depuis, aucune production de cet auteur.

Voilà comme en civilisation l'on excelle à absorber et ensevelir vivant un poëte dont le début donne de grandes espérances : on le paralyse , on l'anéantit , tout en feignant de le récompenser, et lui vantant les charmes de la pauvreté.

Redisons aux savants, que s'ils ignorent l'art d'être libéraux pour eux-mêmes , ils ne sauront pas l'être pour la masse du peuple. On a vu que le principe fondamental du libéralisme est d'enrichir toutes les classes, excepté les fripons : à quel propos voudrait-on excepter les savants et artistes?

En les façonnant à se résigner à la pauvreté , on les a rendus incapables d'envisager sans éblouissement les récompenses que leur prépare l'état sociétaire. Cette idée de sceptres à obtenir leur paraît une billevesée ; elle sera plutôt goûtée de leurs ennemis mêmes, des faux libéraux , qui jouent le désintéressement, mais qui, dévorés d'ambition , ne trouveront aucune proie trop copieuse , et prêteront volontiers l'oreille à ces perspectives : n'importe qui en profitera : j'ai dit (384) que la carrière est ouverte à tous, et j'ajoute, comme je l'ai promis, un éclaircissement propre à fonder l'espoir.

On croira ou l'on ne croira pas à la possibilité de l'Asso-

4f8 PROLÉGOMÈNES.

ciation et de l'harmonie générale, ou unité universelle qui en doit naître.

Je n'ai rien à dire à ceux qui n'y croiront pas, après la lecture du traité; je ne parle qu'à ceux qui croiront, ou qui hésiteront et se diront avec inquiétude : « Si pourtant cela était vrai; si cette Association allait réussir, et que les suites donnassent lieu à cette distribution de sceptres (376) ou dignités analogues sous des noms quelconques ! dans le doute , n'est-il pas prudent dese ménager une voie d'accès, en se ralliant à l'opinion dubitative et conditionnelle (581)? »

C'est pour ces hommes circonspects que j'insiste sur cette perspective, en attendant le traité des Séries passionnelles, qui donnera les démonstrations.

Raisonnons sur une estimation locale, et sans embrasser le globe, spéculons sur un seul point, Madagascar. Vovons quelle quantité de couronnes disponibles fournira cette île, en cas de versements coloniaux et d'organisation harmonienne.

Madagascar, où les Français et Anglais ont souvent essayé des établissements, n'a pas plus de 4 millions d'habitants. L'île peut, avec ses atlenances, Archipels de Comore, de France et Bourbon, nourrir 45 millions d'habitants qui formeront deux califats ; nord-Madague et sud- Madague.

Il n'existe parmi les roitelets ou brigandeaux du pays, aucun titulaire califal ou Ennéarque (376) ; point d'Octarque, point d'Heptarque, mais seulement une cinquantaine d'IIexarques ou caciques de plein droit, à litre de chefs d'un petit territoire et de ses villages.

Cependant qui placer à la tête des relations de Madagascar quand on l'organisera? Il faudra y établir,

2 Ennéarques ou Califes , 9^. degré.

environ 6 Oclarques ou Soudans, 8®. —

18 à 20 Heptarques ou Rois, 7®. —

60 à 70 Hexarques oucaciques, 6®. —

200 Pentarques , Ducs , 5®. —

Parmi les titulaires légitimes de Madagascar, on trouvera tout au plus 20 caciques et 60 ducs; encore les deux souverains de France et d'Angleterre sont-ils comptés ici pour trois ducs à fournir de plein droit aux îles de France , Bourbon et Rodrigue.

Il restera donc en emplois supérieurs à la disposition de la hiérarchie sphèrique , environ

2 Califats, 6 octarchats, 20 royaumes, 50 Hexarchats, 150 duchés; emplois qu'on ne remplira pas d'emblée, mais qui suffiraient à récompenser tous les ambitieux notables de France; car les ministres, les grands et même divers princes du sang, n'obtiendront jamais ni un califat, ni un octarehat d'environ 8 millions d'habitants, ni un petit royaume de 2 millions, pas même un hexarchat de 7 à 800 mille âmes, comme serait l'Alsace ; pas seulement un petit duché souverain de 200 mille, comme Weimar. Et pourtant Madagascar qui va leur en fournir à profusion, n'est qu'un centième de ce globe, dont les 5/4 au moins resteront à pourvoir de dignitaires en tous degrés.

Ceux qui obtiendront les hautes dignitésde cette île, pourront très-prochainement en prendre possession; car l'île sera bien vite portée au complet , par ses habitants mômes qui sont disséminés sur tous les points. 11 suffira, pour les organiser, d'y transporter sur diverses localités , environ 60 phalanges, soit 100 mille Européens; après quoi le séjour en sera plus agréable que n'est aujourd'hui celui

(le Paris. D'ailleurs, tout titulaire sera pleinement lihre de rester en Europe, et d'envoyer, quand bon lui semblera, un de ses enfants : l'on en dépayse pour de moindres lots ; et si les savants s'effraient de ces récompenses , ne seront-ils pas toujours à temps de les refuser, ou d'en sous-traiter comme d'un autre domaine?

Soit dit pour la purgation des passions (3ol) de messieurs les ambitieux, à qui la morale persuade qu'ils ont de trop vastes désirs, qu'ils doivent n'aimer que la médiocrité et la constitution. Ils doivent, dés à présent, pour le bien de l'humanité , se purger de la modération , ambitionner de beaux sceptres, de vastes empires, et prétendre à les obtenir sous 5 à 6 ans; car il n'en faudra pas davantage pour généraliser l'Association, organiser la hiérarchie sphérique et nécessiter les premières distributions. If faut donc aujourd'hui, pour le bien de l'humanité, pour accélérer son avènement au bonheur sociétaire, que chaque moraliste conçoive une ambition cent fois plus vaste que celle des conquérants qu'il blâme de vouloir s'emparer d'une petite province.

Qu'ils prennent garde, avec leur scepticisme, de ne pas se laisser gagner de vitesse. La plupart d'entre eux, je le leur prédis, viendront trop tard jouer le rôle delà mouche du coche, et se donner après coup pour chauds partisans de l'Association, quand il aura été constaté qu'ils n'ont rien fait ou n'ont fait que des riens pour la servir, et qu'ils ont, de propos délibéré, louvoyé et tâtonné, dans les moments où il eût fallu se prononcer au moins en opinion dubitative et conditionnelle ; car l'harmonie sera trop sage pour ignorer qu'on ne peut pas , en civilisation, attendre davantage d'un homme prudent, obligé de céder beaucoup aux petitesses et aux préjugés du siècle.

J'ai fait connaître aux savants et artistes les duperies où ils tombent de fait , les disgrâces qu'ils ont à espérer de leur chère civilisation : prouvons que la politique tend systématiquement à frustrer ces malheureux, et que leur infortune est un eflet de convenance générale en régime civilisé.

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