‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 156 sur 298 · La vigilance. 11. Les informations fautives · texte numérisé non relu

La vigilance. 11. Les informations fautives

6. La monotonie. 12. L'adultère dit cocuage. Y la stérilité. j^ la fausse paternité.

1. Le malheur hasardé et l'inquiétude anticipée. Estil un jeu de hasard plus effrayant que celui d'un lien exclusif, indissoluble , dans lequel on joue aux dés le bonheur et le malheur de sa vie? On voit des hommes et des femmes s'en inquiéter plusieurs années à l'avance ; et c'est à bon droit. Quelle impéritie en politique sociale

70 CIS-LÉGOMÈNES.

de subordonner le sort de la vie à la plus incertaine do toutes les chances!

2. La disparate de goûts et de caractères. Elle éclate souvent dès le lendemain du mariage, ne fût-ce que sur la cuisine, qui n'est pas de deux espèces dans les petits ménages; puis sur la parure , sur les fréquentations : la tendre épouse veut introduire et fréquenter certains habitués et parents qu'elle dit très-honnêtes, vrais amis du commerce et de la charte ; l'époux n'a pas foi à leurs reliques. Bref, on ne va guère à la quinzaine sans découvrir de part et d'autre des goûts et des habitudes incompatibles. On trouve promptement du mécompte en bonheur de ménage , et l'illusion est dissipée du moment où elle va en déclinant.

5. Les incidents complicatifs . Il est rare qu'on aille à six mois sans qu'un événement quelconque ne vienne changer la face des choses. J'ai vu un jeune marié dont le beau-père au bout de deux mois fit une faillite et paya la dot par un bilan. Le pis était que le gendre ayant donné quittance en échange d'effets non payés, il se trouvait compromis de telle manière, que la masse pouvait le forcer à rapporter la dot qu'il n'avait pas reçue, 80,000 francs.

Ceci est un incident de mode majeur, d'ambition : d'autres sont de mode mineur, d'amour. Par exemple, un mari reconnaîtra, au bout d'un mois, que sa femme est une Messaline, et que, s'il ne continue pas comme le premier mois, il court grand risque de voir intervenir la cour des aides.

On remplirait cent pages de ces incidents qui viennent bientôt dissiper le charme , et montrer à l'un ou à l'autre des époux le piège où il est tombé : quelquefois c'est dès

SECONDE PARTIE. INTER-LTMINAIRES. 7i

!a première nuit qu'un mari est désappointé, en no trouvant pas ce qu'il espérait trouver. Les décomptes ou attrapes ne sont pas moindres pour les femmes.

4. La dépense. En général , tout s'accorde à engager les jeunes mariés dans les dépenses. On en voit beaucoup se plaindre au bout de trois mois, et parler d'économie à la femme, qui en réponse les accuse d'avarice. La vie de ménage est si coûteuse, qu'on en vient toujours à excéder le devis qu'on s'était fixé ; puis il faut en rabattre : l'amour s'envole, dès que l'hymen cause de pareils débats; l'illusion tombe, la chaîne reste.

5. La vigilance. L'obligation de surveiller les détails d'un ménage sur lesquels il n'est pas prudent de s'en rapporter aveuglément à la ménagère. Si elle dispose tout h son gré, la table pâtira pour le service de la toilette. Combien d'autres dangers obligent le mari à une vigilance dont il était dispensé dans son état de liberté!

6. La monotonie. Il faut qu'elle soit grande dans les ménages, puisque les maris, malgré les distractions attachées à leurs travaux, courent en foule dans les lieux publics, cercles, cafés, spectacles, etc., pour se délasser de cette satiété qu'on trouve, dit le proverbe, à manger toujours du même plat. La monotonie est bien pire pour les femmes, si elles veulent être fidèles à leurs devoirs.

7. Le discord en éducation : source de mésintelligence quand le père, plus sage que l'épouse, ne veut pas consentir à ce qu'elle gâte les enfants. Un père s'ennuie de leurs criaiileries , s'en plaint et déserte. La femme s'en console avec quelque voisin , et la discorde naît de ces enfants mêmes que la morale nous donne pour gage d'ineffables accords.

7â CIS-LÉGOMÈNES.

8. Les placements et dotations. C'est à l'époque de ces corvées qu'un homme trouve à décompter sur les douceurs du ménage. Cependant ses filles lui resteront sur les bras, s'il ne s'ingénie pas à leur gagner une dot : comment faire? il n'a tout à point que le nécessaire : puis, il faut placer des garçons, subvenir aux frais d'éducation. Que de supplices dans cet état conjugal, dépeint comme un chemin de fleurs!

9. La séparation des enfants. Si l'on n'a que des filles, elles suivent leurs époux en divers pays, ou en ménage dans la même ville. D'ordinaire , l'hymen enlève celle qui faisait le charme des parents ; ils demeurent tristement abandonnés à eux-mêmes. Le garçon trouve un bon parti dans quelque pays où il va se fixer. Combien de parents sont réduits ou à perdre en entier la compagnie de leurs enfants, ou à ne conserver que ceux qui leur plaisaient le moins, et les conserver de loin, en ménage séparé où la compagnie des pères devient parasite !

10. L'alliance trompeuse : les désagréments à éprouver de la part des familles à qui on s'est allié. Dans leur conduite postérieure, elles ne réalisent que rarement les espérances qu'on fondait sur leur parenté , et souvent elles engagent dans maintes duperies. Leur inconduile oblige aune rupture, à des discordes, qui remplacent les doux plaisirs de famille, promis par la morale.

11. Les informations fautives ou renseignements inexacts sur ce qui s'est passé avant la noce, en deçà du mariage , et sur le compte de l'épouse ou de ses parents. Combien de maris croyant avoir épousé une Agnès, combien de pères, après le mariage conclu, s'écrient: Si j'avais su telle chose, je ne serais pas entré dans cette fa-

mille, ou je ne lui aurais pas donné ma fille! Les informations sont si inexactes, qu'on voit les 3/4 des individus faire entendre pareilles plaintes.

12. L'adultère, qu'on nomme cocuage sur les théâtres de France. Il faut que ce soit un fâcheux accident, puisqu'on s'épuise en précautions pour y échapper, malgré la certitude qu'a l'époux, avant le mariage, de subir le sort commun qu'il a fait subir à tant d'autres. L'analyse de cette 12®. disgrâce exigerait seule un article aussi étendu que cet Intermède. Voyez Trans.

Y — LA STÉRILITÉ. Elle menace de déjouer tous les projets de bonheur, et suffirait seule à épouvanter quiconque prend femme dans l'espoir de progéniture. Le pauvre a toujours des légions d'enfants : aux gueux la besace. Il pleut des enfants chez celui qui n'a pas de quoi les nourrir; mais la stérilité semble frapper spécialement les familles riches : elle vient déconcerter époux et aïeux, livrer leur patrimoine aux collatéraux, dont l'avidité et l'ingratitude connues ou déguisées font le désespoir des testateurs, et leur inspirent de l'aversion pour une compagne stérile, pour ce nœud conjugal qui a déçu toutes leurs espérances; vrai piège social, souverainement impolitique sous ce rapport et encore plus sous le suivant.

1— LA FAUSSE PATERNITÉ. C'est la plus odieuse des perfidies qu'engendre le système conjugal ; et pourtant elle est en France un sujet de facétie publique, même sur les théâtres, où l'on en badine en vers et en prose; plaisanterie bien digne d'un ordre social où tout est faux, et où il n'y a de voies de succès que pour la fausseté. Aussi la loi et l'opinion s'unissent-elles pour interdire à un mari toute réclamation à cet égard, ou neutraliser les plaintes qu'il peut porter. La justice lui répond, cela n'est pas m. 4

y 4 CIS-LÉGOMÈNES.

prouve ; elle l'éconduil comme Guillaume réclamant ses moutons volés par Agnelet. L'opinion lui dit, quand on ne le sait pas, ce n'est rien; quand on le sait , c'est peu de chose. Le voilà chargé des enfants d'autrui, et berné pour s'en être aperçu. Injustice composée, essence de la civilisation, qui ne fait jamais le mal en mode simple.

R — Le Veuvage. 11 réduit le père de famille au rôle de forçat , disgrâce bien pire que les faibles ennuis du célibat! Un père, à moins de grande fortune, est transformé en galérien s'il reste veuf avec plusieurs enfiints , et qu'il veuille les élever aux bonnes mœurs, à l'industrie ; et si le père décède avant leur majorité, l'inquiétude pour des enfants livrés à des mains mercenaires, la perspective des désastres qui vont fondre sur celte jeune famille, l'abreuveront de fiel à ses derniers moments.

^ — L'oRPiiELiNAGE COMPOSÉ. La garantie du bonhcur des enfants est jouissance principale pour les père et mère : l'état conjugal ne garantit en aucun cas ce bienêtre des orphelins. Les précautions de tutelle et curatelle ne suffisent nullement à préserver l'orphelin de lésion et spoliation.

Il y a plus : l'enfant est souvent orphelin négatif, dans les cas très-fréquents où des père et mère inhabiles dissipent le patrimoine qui devait lui échoir. Il est aussi malheureux et peut-être plus que s'il était orphelin positif par leur décès prématuré ; d'où il suit que l'état conjugal expose les enfants à deux orphelinages, sans garantie contre les lésions qui en doivent résulter. Aucun de ces vices ne peut se reproduire dans l'état sociétaire , qui pourtant ne spécule pas sur le lien conjugal.

Corollaire. — S'il est vrai que cette union maritale «oit un gage de bonheur, d'où vient qu'une jeune veuve,

SECONDE PARTIE. INTER-LIMINAIRES. iO

qui jouit de quelque aisance, est réputée très-heureuse, plus qu'elle ne pouvait l'être du vivant de son mari, et que l'opinion chez les deux sexes proclame le honheur des jeunes veuves, surtout quand elles savent conserver leur liberté, ne pas tomber de Garybde en Scylla, du jouL,' d'un mari sous le joug d'un hâbleur sentimental, mais se réserver l'indépendance en amours et le droit de changer d'amants?

Telle est la classe de femmes civilisées dont chacun vante le bonheur. Il n'en existe donc ni pour les femmes ni pour les hommes dans le lien conjugal. En effet, la jeune femme n'est réputée heureuse que lorsqu'elle est veuve, ou lorsqu'elle a un mari assez débonnaire pour se départir des droits conjugaux , ne voir dans les alentours de l'épouse aucune liaison suspecte, l'élever au rang de LICENCIÉE en mariage, libre sous la tutelle d'un maître fictif. Telles sont les deux sortes de jeunes femmes citées comme heureuses ; mais , dans l'une ou l'autre condition de veuve ou licenciée, le bonheur de la jeune femme consiste à échapper au joug conjugal. Ce lien constitue donc le malheur et non le bonheur des femmes , dans le cas où les statuts en sont strictement observés.

Quant aux hommes , si on recueille leurs votes , on en trouvera les 7,8^' en jérémiades sur les tribulations du mariage , surtout chez le pauvre , qui ne connaît du ménage que les misères. Mais à consulter les riches mêmes, qui n'ont à se plaindre ni d'inconduite, ni de lésion sur la dot, ni de mauvais caractère d'une épouse, on en voit encore la grande majorité s'écrier: « Quelle folie, quelle j galère que ce mariage : ah! si c'était à refaire, on ne " m'y prendrait pas ! >

Ce lien perpétuel fut donc imaginé pour le malheur

7f» CIS-LÉGOMÈNES.

des hommes el des femmes; les rares exceptions confirment le principe général. 11 faut le redire sans cesse à tant d'ergoteurs qui allèguent des exceptions pour des règles.

Résumant sur celte analyse, je demanderai quel mari peut se flatter d'échapper à ces IG disgrâces, dont souvent une seule suffit à faire le malheur de sa vie? Sur 400 individus mariés depuis 40 ans, n'en trouvcra-t-on pas 99 qui auront à se plaindre, non pas d'une seule, mais de deux ou trois de ces disgrâces? Quelle source de leurre, en fait de bonheur, que ce lien de mariage, à moins de grande fortune! Quelle pauvreté de génie dans cette politique et cette morale, qui, en opposition au sérail vexatoire pour les femmes, n'ont su imaginer qu'un lien vexatoire pour les femmes et les hommes à la fois! tant il est vrai que la civilisation reproduit en mode composé tous les vices qu'on voit en mode simple dans l'état barbare !

En indemnité de ces misères conjugales dont on pourrait doubler et tripler le tableau, la morale promet aux époux des jouissances paternelles. Quelle garantie en nffre-t-ellc ? et à supposer une famille en plein accroissement, voyons de combien de mécomptes est menacé un père civilisé.

On en va juger par une table synoptique des levains de discorde que la civilisation crée entre les enfants et les pères, dans les régions les plus vantées pour leur morale et leur saine doctrine, comme l'Europe moderne, la Grèce antique et la Chine, tant prônée par l'abbé Raynal.

C'est ici de ces vérités qu'il faudrait taire , si l'on n'apportait le remède au mal ; mais la découverte de l'antidote n'étant pas douteuse, les pères devront lire avec

plaisir le tableau de leurs mécomples et de leurs torts, soit pour se convaincre de la déraison qui règne dans les calculs et devoirs d'affeclion réciproque entre enfants et |)ères , soit pour reconnaître combien l'on avait besoin d'une science autre que la philosophie, et d'une société autre que la civilisation, pour arriver à un équilibre passionnel en relations de famille.

Gamme des g;ermes de discorde entre Père» et Enfants civilisés.

K Incompatibilité de Caractères et de Goûts.

Vices (Vautorità abusive.

Page 1