‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 166 sur 298 · SECONDE PARTIE. TRANS-AMBULE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE. TRANS-AMBULE

en diné de secte , où le plat d'honnenr fourni par Chrysante est composé d'un coq entre deux vieilles poules.

Cette réunion corporative donne du relief aux cuisiniers qui préparent et marinent ces vieilles volailles , et au groupe qui s'occupe de leur engrais au poulailler. Voilà déjà un lien passionne entre ces trois groupes de consommateurs , préparateurs et producteurs. Nous remarquerons plus loin que la vieille poule mangée en civilisation y ferait naitre autant de discordes quelle engendre ici de liens.

Il faut aux Harmoniens, à table comme ailleurs, des stimulants qui unissent les cœurs, les esprits et les sens. Or, cette régalade bizarre d'un coq entre deux vieilles poules établit entre les co-sectaires de Chrysante une foule de liens fondés sur l'affinité de goûts et d'action industrielle sur les menées d'amour-propre tendant à accréditer leur mets favori : ils parviennent par les soins de préparation à donner du lustre à ces sortes de volailles. Ils s'étayent dune coalition avec les amateurs des Phalanges voisines ; enfin ils soutiennent ce mets au point de le faire figurer avec honneur au buffet, à la case de transition ultérieure, où les vieilles poules marinées à propos sont souvent recherchées par diversion aux poulardes grasses.

Dès-lors ce chétif régal crée entre des inégaux un quadruple lien de cœur, d'esprit, d'amour-propre et de sensualité. Brillant effet d'une transition artistement ménagée, comme elles le sont toutes dans l'état sociétaire.

L'assemblage de ces quatre liens (deux suffiraient) produit une composite redoublée ou bi-composée, qui exige double plaisir des sens et double plaisir de l'âme. Que de merveilleuses propriétés chez une vieille poule adaptée aux coutumes d'Harmonie sériaire !

Comparons le sort de cette pauvre volaille au rôle qu'elle jouerait en civilisation ; elle y achèvera obscurément sa destinée sur quelque table de menue bourgeoisie où elle deviendra un sujet de discorde. Achetée par une ménagère qui est réduite à grivcler sur Y anse du panier, pour subvenir aux frais de toilette, la volaille surannée sera servie à midi sonnant , au tendre époux qui aimerait fort les chapons s'ils n'étaient pas si coûteux. A peine a-t-il goûté du chétif oiseau qu'il dit à sa femme : « Peste soit de la poule ; elle est coriace comme les cinq " cents diables 1 Vraiment, répond la ménagère, on va te servir des pou- ' lardes fines pour quelques sous que tu fournis, et qu'il faut t'arra- 1 cher : donne donc de quoi payer les bons morceaux , si tu veux faire > bonne chère ; tu as toujours de l'argent à dépenser au café avec les 1 godailleurs. »

Cette apostrophe coupe la parole au tendre époux , qui aimerait , comme Harpagon , faire bonne chère sans donner de l'argent. Il

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ache\e sans réplique ce morceau de pénitence, dont on fait niangeile surplus aux tendres enfants , à qui il est défendu de trouver rien de mauvais.

Ainsi la misérable jKJule , qui aurait fait en Harmonie le charme d'un repas de (lantronomca ambigus titre de transition ultérieure , sera en civilisation une pomme de discorde, une source de maussaderie dans le diné d'un petit ménage parcimonieux comme le sont ceux qui aclii-tent les vieilles poules, sans pouvoir ni savoir les mortifier et apprêter convenablement. Un tel ménage , pour la bien macérer, dépenserait en vinaigre et hauts goûts plus qu'à l'achat d'une volaille fine. Ce raffinement ne convient qu'à une grande Phalange bien pourvue du nécessaire, et faisant servir d'un jour à l'autre les bains de macération, parce (lu'elle a une consommation journalière de ces mets de transition.

Examinons un quatuor de beaux contrastes dans le parallèle de ces deux volailles mangées, l'une en Civilisation, l'autre en Harmonie.

Remarquons d'abord que le peuple, en Association, profite de ces goûts hétéroclites des riches : si Chrysante, magnat de la Phalange et habitué de Ue. classe, a choisi pour traiter ses amis trois vieilles volailles affectées aux tables de ô^. classe, il en résulte que trois volailles fines, destinées pour la \>^«. table où figure Chrysante, reflueront sur les tables de plébéiens au même prix auquel ils auraient payé les coramunes.

C'est ainsi qu'on traite en Harmonie les reflux de classe ou déviations de table; elles tournent au bénéfice des inf(Tieurs qui, pour cette raison et pour beaucoup d'autres, flattent les bizarres manies des riches. Ceuxci, de leur côté, ont des motifs d'intérêt et d'agrément, pour encourager tf)utes les bizarreries de la classe pauvre.

Analysons les liens que ces goûts ambigus produisent en Association, et les discordes qu'ils font éclaler en C\\ ilisation. ( Z est signe des effets sni)versifs, ■/< des harmoniques.)

X i. Lien d'AMiiiÉen tilre de earacthe, par affinité de goûts entre les partisans d'un mets de qualité commune.

Z 1. Querelle d'AMiTiÉ en titre de caractère, froideur en ménage, par lésion des goûts qui répugnent aux mets de basse qualité.

>^ 2. Lien d'.i>uTiÉ en titre d'industrk de la classe pau\re à la riche, par l'échange de volailles fines contre les communes préférées.

Z 2. Germe d'iMMiiiÉ en titre d'industrie des pauvres aux riches , dont les goûts bizarres ne tournent en rien à l'avantage des tables pauvres.

>< 3. Lien d'AMBiTio>" en titre d' amour-propre, affinité entre inégaux pour le soutien de leurs goûts bizarres.

SECONDE PARTlli. TRANS^AMliULE. \ù\)

Z .3. Querelle d'AMniTio.^ en titre il'umour-pr()2)rc , blâme tle goûts billards qui excitent la raillerie.

>«^ L LieiidAMiiiTioN en titre (/'i?)imf, entre les consommateurs, les j»roductcurs et les proparalcurs.

Z {. Débat d'AMiîiTioN en titre d'intcrtl, pour fraude mercantile , reproche d'apprêts défectueux.

Voilà pour nos amateurs de balance, contre-poids, garantie, équilibre, une exacte balance de quatre liens d'un coté, quatre discordes de l'autre, le tout au sujet d'un mets employé en cuisine sociétaire ou on cuisine civilisée. D'où l'on peut conclure (jue la Gastronomie, science badinée aujourd bui et frivole en apparence, devient en Harmonie une science de liaule politique sociale, en ce qu'elle est obligée de calculer ses amorces , de manière à ménager sur chaque mets ce quadruple lien deux des sens, deux de lame) entre les convives, les producteurs el les préparateurs. Dans ce cas, elle devient gastronomie d'appui birwnposé , c'est-à-dire Gastrosophie, haute sagesse gastronomique, profonde et sublime théorie d'équilibre social.

Dans l'état actuel où elle ne produit qu'une sensualité simple et méprisable, qui ne remédie en rien aux quadruples discordes causées par les mauvais mets, elle n'est pas digne du nom de science.

La thèse qu'on vient de traiter est applicable à toutes les fantaisies raillées comme goûts bâtards et ambigus; elles sont, soit en nutrition, soit en autres fonctions des sens et de l'âme, fantaisies de transition , et i)ar suite germes de lien bi-composé dans l'état sociétaire. C'est par cette théorie des transitions et de leurs merveilleux emplois, qu'on pourra juger de la profonde sagesse de Dieu dans la distribution de nos passions , même de celles qui sont objets de critique générale.

Je regrette que l'aversion des lecteurs français pour les sciences neuves et raisonuées ne permette pas de donner, dans ces premiers volumes , une section sur les transitions des quatre titres antcr, citer, nllcr, poster. Elles sont la partie la plus savante, la plus miraculeuse du mécanisme d'Harmonie ; celle qui donne en toutes relations sensuelles ou aniniiques les mojens de ralliement affectueux entre les classes extrêmes , l'art éminemment social de rendre le riche intime ami du pauvre , et le pauvre zélé pour le soutien des fantaisies du riche.

Nous aurons des problèmes bien autrement effrayants à résoudre par l'emploi combiné des transitions, entre autres celui de rendre le jeune héritier ami de l'aïeul avare, et souhaitant la longévité au donateur; rendre le jouvenceau ami empressé d'une dame sm-année, galant et passioimé près d'elle , sans aucun motif d'intérêt.

Le miracle serait trop fort , s'écrie-t-on ! Pourquoi donc le mettre en scène dans Zémire et Urgèle, comme acte possible et louable?

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Si j'ai su rapatrier ici les gastronomes avec les vieilles poules, sauf la chance de transition , il sufOra du même talisman, des transitions (ombinees , pour rapprocher et unir fortement toutes les classes inconciliables dans l'état actuel , comme les jouvenceaux et les vieilles dames. La 7^. section traitera de ces ralliements d'extrêmes divergents, dont je ne pourrai expliquer que les quatre branches d'ordre majeur ( amitié et ambition ).

Je plaide ici la cause générale, car chacun a sa part de bizarreries; et sur ce, l'évangile dit avec raison: « Tu vois une paille dans l'œil de « ton voisin; tu ne vois pas une poutre dans le tien. » Toutes ces originalités sont distribuées par le Créateur, selon les convenances de l'ordre sociétaire et y trouveront d'utiles emplois , quelques-unes par métamorphose, par substitution absorbante.

Par exemple, en 1818, on traduisit devant les tribunaux un jeune Champenois d'inclination vraiment bizarre : il avoit la manie de violer toutes les vieilles femmes ; il y en avait six plaignantes, dont plusieurs de 70 à 75 ans. C'était bien là une transition postérieure ou extrême de série en fait de penchants amoureux. C'était tenir en amour le même rang qu'occupent en gastronomie les amateurs de vieilles poules.

Tous ces goûts bâtards deviendront, par modification et transfert d'emploi , des moyens de ralliement entre les classes aujourd'hui antipathiques. Chacun peut donc s'applaudir, ronditionnellement et sauf passage à l'Harmonie, des originalités qu'on persifOe en lui, et les considérer comme voie de lien social, transitions ménagées par la nature, selon la règle (II, .504) des .attractions proportionnelles aux destinées.

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