LIVRE I- SECTIOJJ t. 47i
auront un bénéfice de plaisante espèce à prélever sur les curieux , et l'on va voir que je cave beaucoup trop bas en l'estimant à 20 millions, monnaie de France.
Quelques arlequins de libéralisme vont dire qu'il ne sera pas noble d'imposer les curieux dans une entreprise qui doit décider du bonheur du monde , et qui doit d'ailleurs être amplement récompensée par le globe ; que ce serait petitesse et mesquinerie aux actionnaires de spéculer sur le tribut des curieux. Ce sera , au contraire , une juste représaille. La Phalange d'essai devra prouver aux civilisés qu'elle sait les apprécier ce qu'ils valent. Elle devra, pour leur confusion, les assujettir à un de ces tributs mercantiles dont la théorie insidieuse est aujourd'hui la seule science révérée. 11 faudra , pour l'adieu à la civilisation, la berner honorablement et de franc jeu. Elle n'admire que ceux qui savent pomper l'argent d'autrui. Il faut, pour la scène de clôture, souffler à tous ses beaux esprits 20 millions versés de franc jeu, et aussi spontanément que l'argent donné à la porte de l'opéra.
Notre siècle n'estime que celui qui sait gagner de l'argent , per faset nefas; il est, en termes de commerce , habile garçon , bonne tête , lors môme qu'il a gagné par des voies déshonorantes. Il faudra donc , pour confondre les mercantiles civilisés, que la Phalange d'essai leur impose, par forme d'indemnité , un tribut d'entrée.
Les actionnaires auront été critiqués par les beaux esprits et raillés par les sots; ils feront bien de rendre la pareille à cette maligne engeance, en l'obligeant à paver cher pour voir ce nouvel ordre qu'elle aura raillé avant de le connaître.
D'ailleurs , on aura des frais à faire pourse garantir des importuns; il faudra entourer tout le canton d'une fraise.
OU d'une palissade étayée de piliers d'espace en espace ; à défaut, on aurait sur les bras des légions de curieux, qui encombreraient le canton à tel point, qn'il serait impossible aux groupes et Séries d'opérer régulièrement. On sera obligé d'employer des barrières pour se garantir de ces flots de curieux : on en laissera raitrer quelques milliers, mais à bonnes enseignes, et en les distribuant de manière à n'être gêné par eux, ni en matériel, ni en passionnel.
On aura non-seulement des curieux à admettre, mais des envoyés de toutes les contrées du globe ; car, en tout pays, avant de fonder les cantons d'Harmonie, on ne manquera pas, selon les règles de la prudence, d'envoyer un homme chargé d'examiner , non pas le matériel des dispositions d'Harmonie , qu'il sera fort aisé de communiquer par gravures ou lithographies, mais le mécanisme passionnel qu'aucune relation ne pourra décrire convenablement , et qu'il sera bon d'avoir vu avant de fonder un canton. Il faudra d'ailleurs observer de près les fautes de distribution que ce canton d'essai aura pu commettre , s'en assurer par une vérification locale et oculaire. Toutes les régions du globe jugeront qu'il vaut mieux hasarder le voyage d'un mandataire , habile observateur, que de s'exposer à faire des fautes en distribution matérielle ou passionnelle. On aura donc pour les régions civilisées et barbares, plus de 2 à 300,000 envoyés à satisfaire , et un nombre de curieux au moins triple ; car l'Harmonie des passions étant le spectacle le plus surprenant qui puisse exister pour des civilisés et barbares, tous les individus en santé qui auront le moyen de faire le voyage , seront vivement tentés de le faire , et on peut compter sur une masse de 6 à 800,000 curieux , outre les 2 à 300,000 en-