PREMIÈRE PARTIE. NOTICE ï. Hl
fixes, dans les Mathématiques, la Physique , la Chimie, etc., ne sont que des trophées inutiles, puisqu'ils ne remédient à aucune des misères humaines. Plus le génie scientifique s'honore de ses succès, plus le génie social doit se trouver confus de n'avoir fait aucune invention utile au bonheur, et de voir, après trente siècles de corrections et de réformes, tous les fléaux plus enracinés que jamais; de voir la prétendue science dénoncée par ses oracles mêmes, par le patriarche de la philosophie moderne, Voltaire, qui, à l'aspect de ce gouffre de controverse appelé sciences politiques et morales, s'écrie amèrement : l'esprit humain est perdu dans le dédale, ses prétendues lumières ne sont que d'épaisses ténèbres :
Montrez l'Homme a mes yeux ; honteux de m'ignorer, Dans mon être, dans moi je cherche à pénétrer; Mais quelle épaisse nuit voile encor la nature !
Ce mystère dont Voltaire confessait l'obscurité, est-il mieux connu aujourd'hui ? Que nous a-t-on appris sur l'Homme et sur ses destinées sociales ? Quatre sciences prétendent nous expliquer l'énigme : l'une, appelée Idéologie, ne s'occupe que de la superficie du problème; elle se perd dans des accessoires et des subtilités sur l'analyse de la pensée, puis elle oublie d'étudier le but de nos âmes, le but de l'Attraction passionnelle.
Ces prétendus analystes de l'Homme n'ont pas encore fait le premier pas dans la carrière; ils n'ont pas analysé les douze passions radicales et leurs trois buts ou foyers d'attraction. Faut-il s'étonner, d'après cela, qu'ils n'aient rien découvert sur le destin des passions, et que Voltaire les dénonce à eux-mêmes en déclarant qu'il ne voit qu'une épaisse nuit dans leurs théories sur l'Homme et l'état social; théories dont Condillac dit avec tant de raison :
« Quand les erreurs se sont ainsi accunnulées, il n'y a qu'un » moyen de remettre l'ordre dans la faculté de penser; » c'est d'oublier tout ce que nous avons appris? »
Trois autres sciences, la Politique, le Moralisme et l'Economisme, prétendent aussi nous expliquer nos destinées : analysons ces sciences.
La Politique et l'Economisme sont des théories subversives de la destinée, puisqu'elles nous excitent à croupir apathiquement dans l'industrie morcelée , ou état civilisé et barbare (5^. lymbe obscure, 33), au lieu de faire effort pour atteindre à notre véritable destin, qui est l'industrie sociétaire.
Une quatrième science philosophique , le Moralisme , qui se vante aussi d'étudier l'Homme , a fait tout le contraire; la morale n'a étudié que l'art de dénaturerl'homme, d'étouffer les ressorts de l'âme ou attractions passionnelles, sous prétexte qu'elles ne conviennent pas à l'ordre civilisé et barbare: il fallait, au contraire, découvrir l'issue de cet ordre civilisé et barbare , antipathique avec les attractions passionnelles qui tendent à l'unité, à l'Association domestique-agricole.
Ces quatre sciences incertaines vantent l'industrie morcelée, pour se dispenser d'inventer la sociétaire. Après avoir ainsi esquivé leur lâche , et nous avoir égarés depuis trois mille ans, elles devaient iînir comme les anarchistes qui leurrent les peuples, font entrevoir une lueur de bienêtre, et finissent par se déchirer entre eux.
Tel est aujourd'hui le sort des sciences philosophiques: on les voit s'immoler comme les partis révolutionnaires ; l'une des plus accréditées , la Morale, a été récemment écrasée par une secte de nouveaux savants nommés Économistes : ceux-ci ont envahi la faveur, en produisant des
dogmes favorables à l'amour des richesses que la morale conseillait àe. jeter dans le sein des mers avides. Les Économistes, en se rangeant sous la bannière du luxe, en cédant au premier vœu de l'attraction, étaient assurés de terrasser la morale, qui veut qu'on méprise les richesses parce qu'elle ne sait pas nous les procurer; semblable au renard de la fable qui trouve les raisins trop verts parce qu'il ne peut y atteindre.
Quel avantage a obtenu la Civilisation, en changeant de bannière , en désertant celle des moralistes pour se ranger sous celle des économistes? Ceux-ci, à la vérité, nous permettent d'aimer les richesses, mais ils ne nous les donnent pas ; au contraire, l'influence de leurs dogmes n'a servi qu'à doubler la masse des impôts et des armées, accroître l'indigence, la fourberie et tous les fléaux : en matériel, la dévastation des forêts; en politique, les vexations du monopole, soit maritime, soit corporatif: est-il de vice qu'on n'ait vu s'envenimer par l'intervention de ces fâcheux Esculapes !
On peut donc dire de la Civilisation abandonnant la Morale pour se rallier à l'Economisme :
Indicit in Scijllani, dum vult vitare Charyhdim.
Dans cette fluctuation de systèmes , la Civilisation est comme le malade qui essaie toutes les positions pour trouver quelque soulagement. Elle accueille tous les charlatans qui savent en style pompeux la flatter d'un rétablissement, et qui en promettant la nouveauté, ne font naître que de nouvelles calamités.
En dénonçant les sciences trompeuses, rendons justice à ceux de leurs auteurs qui n'ont été égarés que par illusion philantropique ; distinguons-les des jongleurs scientifiques: ce sera le sujet du chapitre suivant.