‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 252 sur 298 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Dans le cas d'essais divers, comme celui du ménage cenligj ne bourgeois ( 14) ) , l'intérêt qui est le meilleur guide, aurait mis sur la voie les sociétaires ; chacun d'eux se serait aperçu :

Que dans toute association nombi-cusc , il faut classer les trarailkuis par groupes homogines en goûts, et affilier ces groupes en Série ascendante et descendante , afin de bien développer les penchants de eliacun , et faire naître l'émulation d'une opposition méthodique des contrastes;

Qiie l'émulation, le perfectionnement industriel et par suite les bénéfices, croissent en raison de l'exactitude qu'on met à échelonner les mumces de penchants , et former de chaque nuance autant de groupes dont se compose la Série.

Cette remarque serait devenue boussole de direction. L'ou ue se serait appliqué dès lors qu'à bien graduer et contre-balancer les Séries; puis on serait arrivé peu à peu à déterminer les méthodes qui peuvent opéirr l'engrenage et autres accords d'une Sérié.

Les politiques à courte vue qui ont cru faire de sages essais en spéculant sur de petites réunions d'une vingtaine de familles, tombaient dans la double eiTeiu" ,

1'^. De s'attacher au petit nombre qui ne produit pas les grandes économies ni les ressources de mécaniques ;

2°. De mettre en jeu l'esprit de famille (lui, tendant à l'egoisme. dod être absorbé dans les liens corporatifs.

Un homme ligué passionnément avec 50 groupes exerçant diverses branches d'industrie préférera les intérêts de ces 50 groupes à ceux de sa famille. Il les préférera d'autant mieux, que dans une Série bien contrastée et rivaliséc, les groupes ne souffrent point de sectaire modéré en entliousiasme ; et d'ailleurs, il sera convaincu, dans l'état sociétaire, que sa famille assurée de jouir d'un minimum décent , ne peut, ni au présent, ni à l'avenir, éprouver aucun besoin. Rassuré par ces considéralions, et entraîné par ses 50 passions industrielles , il optera pour le bien de ses 50 groupes, c'est-à-dire de la Phalange entière. Il sera vraiment CiTOïEn , tout dévoué aux intérêts de la masse.

Un tel concom's de chaque individu au bien de la masse ne peut pas avoir lieu en civilisation, où l'intérêt individuel est toujours en lutte avec le collectif. On en peut juger par les forêts , les pêcheries, que chaque individu dévaste pour son bénéfice personnel, quoique la masse des habitants désire leur conservation ; elle est souhaitée par l'individu même qui les ravage; mais il est provoqué par des convenances de profit individuel , qui poussent chacun à agir contre le bien de la masse ; effet honteux de la politique civilisée, qui dans la pratique se trouve toujours en contradiction avec la théorie, toujours en duplicité d'action, quoiqu'en principe elle prenne l'unité pour boussole !

Toute unité doit produire mécanisme et combinaison d'efforts. Notre politique, notre culture morcelée, ne produisent qu'une collusion d'effoj-ts individuels pour le mal général , témolQ le ravage des forêts et tant d'autres.

Convaincus de ce vice , nos économistes auraient dû chercher des moyens d'unité. Quelques-uns ont entrevu qu'on ne pourrait les trouver que dans l'Association agricole ; mais, je le répète , le premier tort de l'esprit humain, dans cette conjoncture, a été Vinchirtion du petit obstacle au grand . la présomption très-erronée , que si on échouait sur des tentatives d'associer 2 on 3 familles , et 20 ou 30 familles, on échouerait d'autant mieux sur 200 et 300 ; tandis que dès le nombre 70 on pouvait réussir , sauf à sonder et déterminer peu à peu les dispositions convenables.

Deuxième Tort. L'éhlouisscment pur contraste du mal au bien. C'est le V ic€ des savants comme des ignorants. Je vais le dépeindre dans la classe populaire que nous tournons en ridicule, et je ferai l'application aux savants, qui, sur ce point, se montrent aussi bornés que le menu peuple.

Si l'on vient annoncer à un misérable, à im savetier dans son échoppe, qu'il est possesseur d'un million , qu'un parent mort ans colonies lui lègue cette brillante hoirie, vous verrez au premier instant le savetier s'irriter, croire qu'on veut le railler, crier à l'impossible, se lamenter sur ce qu'il n'est pas fait pour le bonheur; il deviendra fort difficile de le convaincre, et il résistera longtemps aux témoignages les plus dignes de foi.

Je suis persuadé que la grande majorité des lecteurs est tombée dans cette déBance en lisant la première section, et que racme les plus sages ont répliqué dans le sens du savetier, en accusant mes perspectives de belles chimères, contes de fées, illusions d'une Harmonie qui n'est pas faite pour les hommes : c'est tout à point l'esprit du savetier en termes plus choisis; la conjoncture est la même: l'espèce humaine est d'autant plus résignée au malheur, que les essais philosophiques viennent de l'y engouffrer davantage ; elle sera moins que jamais disposée à admettre urt passage subit à un hnmense bonheur, et cette perspective semblera aussi insoutenable que celle du million annoncé an pauvre savetier qui, apri-s avoir longtemps regimbé , finira par une joie de maniaque , brisera son échoppe, et courra dans son taudis jeter par les fenêtres sa vaisselle déterre.

L'époque s'approche où le genre humain tout entier passera à cette folle ivresse du savetier; et tel qui m'accuse aujourd'hui de le bercer d'illusions , de rêver des fantômes de bonheur , me reprochera bientôt l'extrême sang froid avec lequel je disserte sur une découverte si immensément heureuse.

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