LIVRE I. SECTION II
qui songe au besoin d'argent, aux moyens de fortune! Les pères nnêmes, si inquiets dans l'état civilisé, afficheront plus d'incurie que n'en ont aujourd'hui leurs enfants. Nul souci pour marier une fdie ou placer un fils ! Les mariages harmoniens ne coûtent pas une obole ; point de frais d'établissement : c'est la Phalange qui tient le ménage, et les jeunes époux , en se livrant au plaisir, à l'attraction industrielle, gagnent toujours plus qu'ils ne consomment. Ils ne sont astreints à aucun soin des enfants; c'est la Phalange qui en fournit le trousseau, et qui pourvoit à toute l'éducation jusqu'à trois ans, où l'enfant déjà attiré au travail h\i un bénéfice égal à sa dépense.
Là finissent les ennuis paternels sur le placement des enfants. Ils sont tous placés à l'agriculture et aux manufactures, jouissant du minimum sociétaire: il n'est plu5 besoin de sollicitude sur leur établissement.
Libre de tous soins domestiques , un chef de famille n'atteindrait encore qu'au bonheur négatif ou absence d'ennuis : il faut l'élever au bien-être positif ou jouissance active. Le voilà dégagé de cet esprit soucieux, de cette crainte des pièges sociaux dont il redoutait le danger pour des enfants moins exercés que lui. Celte sécurité ne suffit point au bonheur; il faut lui procurer des leviers d'intrigue , des charmes de bonne fortune , qui le tiennent en joie permanente (183).
La principale source de gaieté chez les Harmoniens, c'est la fréquente variété de séances. La vie est un supjJice perpétuel pour nos ouvriers obligés d'employer douze heures consécutives, et souvent quinze, à un travail fastidieux. Les ministres mêmes n'en sont pas exempts; on en voit qui se plaignent d'avoir passé une journée eniiére à l'ahurissante besogne d'apposer sa signature sur
des milliers de pièces comptables. Ces ennuis sont inconnus dans l'ordre sociétaire ; les Harmoniens qui ne donnent aux séances qu'une heure, une heure 1/2, deux heures au plus, et qui dans ces courtes stations sont soutenus d'impulsions cabalistiques et de corporation amicale avec des sectaires choisis, ne sauraient manquer de porter et trouver partout la gaieté.
Les liaisons sont faciles quand la fourberie est impossible : aussi l'observateur serait-il étonné de voir les sociétairesd'une Phalange en pleine intimité, sans acception des différences de rang. Le riche n'a plus à redouter les approches du pauvre , quand celui-ci , pourvu d'un minimum suffisant, n'a rien à solliciter. De là naîtra cette fraternité rêvée par nos prétendus philanthropes : elle existe pleinement dans l'Association, et ce prodige moral doit être le premier objet de nos analyses dans les chap. 1 et 2, donnés aux aperçus moraux.
— Avant d'expliquer par quelles méthodes une Phalange concilie les intérêts de tant de sociétaires inégaux, et parvient à satisfaire pleinement chacun d'entre eux dans la triple rétribution assignée au travail, au capital et aux talents, il faut préluder sur les liens moraux qui unissent tant d'associés disparates, qui établissent une amitié sincère, et môme un dévouement aveugle entre les classes riche et pauvre, si inconciliables dans le système civilisé, où les riches sont hgués pour spolier les pauvres, où le pauvre est intéressé à duper le riche, et où la classe moyenne déteste les grands et les petits.
Un des ressorts les plus puissants pour concilier le pauvre et le riche, c'est l'esprit de propriété sociétaire
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OU composée. Le pauvre, en Harmonie, ne possédât-it qu'une parcelle d'action, qu'un vingtième, est propriétaire du canton entier, en participation; il peut dire, « nos terres, notre palais, nos châteaux, nos forêts, nos fabriques, nos usines. » Tout est sa propriété; il est intéressé à tout l'ensemble du mobilier et du territoire.
Si dans l'état actuel on détériore une forêt, cent paysans le verront avec insouciance. La forêt est propriété simple; elle n'appartient qu'au seigneur; ils se réjouissent de ce qui peut lui préjudicicr , et s'efforceront furtivement d'accroître le dégât. Si le torrent emporte des terres , les trois quarts des habitants n'en ont pas sur ses bords et se rient du dommage. Souvent ils se réjouissent de voir les eaux ravager le patrimoine d'un riche voisin , dont la propriété est simple , dépourvue de liens avec la masse des habitants à qui elle n'inspire aucun intérêt.
En Harmonie, où les intérêts sont combinés et où chacun est associé , ne fùl-ce que pour la portion de bénéfice assignée au travail , chacun désire constamment la prospérité du canton entier; chacun souffre du don>mage qu'essuie la moindre portion du territoire. Ainsi, par intérêt personnel, la bienveillance est déjà générale entre les sociétaires, par cela seul qu'ils ne sont pas salariés, mais co-intéressés; sachant que toute lésion sur le produit, ne fùt-elle que de douze oboles, ôtera cinq oboles à ceux qui, privés de fortune et d'actions, n'ont part qu'au dividende industriel fixé , comme on l'a déjà vu, à trois classes de dividendes :
1er., 5/12 au travail; 2^., 4/12 au capital; 3^., 3/42 au talent.
Ce serait un sujet de jalousie pour la classe populaire,
que ce 2®. dividende afFecté au capital, si elle avail peu de moyens d'y participer. D'autre part, les jeunes gens n'auront qu'un faible lot sur le o^. dividende affecté au talent; de sorte qu'un jeune homme pauvre ne porterait au bien général que peu d'intérêt , beaucoup moins que l'homme d'âge mûr, qui a d'ordinaire des capitaux et des moyens d'expérience ou de science pour obtenir part aux ier. et 3e. dividendes.
La jeunesse d'Harmonie n'est point sujette à cette privation; elle a communément une part aux deux dividendes, capital et talent. Rien n'est plus aisé dans cet ordre que de posséder de bonne heure un petit capital. Tout enfant obtient des legs, à titre d'adoptif industriel de riches vieillards , qui voient en lui le soutien de leur industrie favorite. En outre, l'enfant dans sa jeunesse étar^t constamment attiré au travail, ne peut pas dépenser autant qu'il gagne, et se trouve à son entrée en minorité (à 9 ans), propriétaire d'un petit pécule, fruit de ses économies. (Voyez la preuve, section de l'éducation. )
Le peuple, c'est-à-dire la 3^. classe, a bien d'autres moyens d'acquérir un capital. Comme on lui fait l'avance de tout son nécessaire annuel, en nourriture, vêlement et logement, il n'est pas dans le cas de s'arriérer ni s'endetter. Il ne va pas dépenser au cabaret ni aux loteries le fruit de son travail : il ne manque de rien et ne donne plus dans ces rêves de fortune causés par le défaut du nécessaire : il n'a pas besoin de perdre deux journées de dimanche et lundi à se délasser des fatigues de la semaine et en oublier les ennuis, puisque son travail est métamorphosé en plaisir continu. La dépense du peuple est communément bornée à la dette du minimum à lui avancé, et inférieure au produit de son travail.