‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 27 sur 298 · PREMIÈRE PARTIE. NOTICE I. l2l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. NOTICE I. l2l

f Attraction passionnelle et beaucoup d'autres qui seront successivement désignées , entre autres celle de l'Analogie universelle.

Si le genre liumain était arrivé à quelque bien, s'il avait extirpé au moins en partie les sept fléaux, on serait peut-être excusable délaisser en arriére plusieurs sciences; mais l'accroissement de misères ne devait-il pas stimuler aux tentatives d'invention, et faire pressentir que si l'humanité a pu parcourir quatre échelons sociaux, elle pourra en découvrir un 5®., un 6^., un 7^., qui seront peut-être les voies de ce bonheur si vainement cherché en Civilisation , où sur vingt familles prises au hasard , il en est dix-neuf qui sont aux expédients pour se procurer le nécessaire; tandis que la vingtième, enviée de toutes les autres , n'est point satisfaite de son sort , et semble n'exister que pour éveiller chez ses rivaux l'idée du bonheur, sans le goûter elle-même.

Si l'on considère que cet état de privation générale est le fruit de cent mille systèmes sociaux, peut-on croire à la bonne foi de ceux qui ont amoncelé ce fatras de dogmes? et ne doit-on pas distinguer leurs auteurs en deux classes au moins, dont l'une se compose de charlatans et l'autre de dupes? car on ne peut moins faire que de considérer comme dupes, ceux qui ont cru que la Civilisation était destinée de l'Homme, et qu'il fallait la perfectionner au lieu de chercher â en sortir.

Distinguons donc ceux qui, d'accord avec les Montesquieu, les Rousseau, les Voltaire, ont suspecté la Philosophie et la Civilisation. Nous nommerons Sophistes Expeclants tous ces écrivains qui ont, depuis Socrate, invoqué une lumière qu'ils avouaient ne pouvoir trouver dans leur science ; et nous désignerons sous le titre de Il 6

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Sophistes Obscurants, tous ces jongleurs qui vantent leur orviétan de perfectibilité, quoique bien convaincus lie son impuissance.

On peut reconnaître une classe d'Obscurants très-excusables; celle des hommes qui s'alannenl avant examen, et craignent qu'une invention ne puisse devenir un levier dangereux entre les mains des agitateurs. Une telle opinion est louable sauf vérification des doutes : mais sous le litre d'Obscurants Philosophiques, je ne désigne ici que les orgueilleux qui ont pour devise, nil sub sole novum, et prétendent qu'il ne reste rien à découvrir, que leur science a perfectibilisé toutes les perfectibilités perfectibles.

Celte distinction des Philosophes en Expectants et Obscurants , laisse à chacun des chances de justification. I/on est disculpé en se rangeant dans la classe des expectants qui attendent la lumière, et condamnent les quatre sciences qu'on a l'indulgence de nommer incertaines, quand elles mériteraient tout au moins le nom de trompeuses. Quel autre nom donner,

A la Métaphysique moderne qui crée les sectes de Matérialisme et d'Athéisme, et jette le génie dans un cul de sac scientifique en l'arrêtant à la controverse d'idéologie qui ne conduit à aucun résultat d'utilité ; tandis que l'élude de l'Attraction, tâche spéciale des Métaphysiciens, liurail conduit en peu d'années à la découverte des lois d'harmonie passionnelle;

A la Politique qui vante les droits de l'Homme et ne garantit pas le premier droit, le seul utile, qui est le droit au travail, droit dont l'admission aurait suffi à faire suspecter la Civilisation qui ne peut ni le reconnaître, ni le concéder;

A l'Economisme , qui promettant aux nations des richesses, n'enseigne que l'art d'enrichir les traitants et sangsues, doubler les impôts, dévorer l'avenir par les emprunts fiscaux, et négliger toute recherche sur l'Association domestique, base de l'économie.

Au Moralisme, qui après avoir prêché deux mille ans le mépris des richesses et l'amour de la vérité, a tout récemment accédé à prôner le système commercial civilisé, banqueroute, usure, agiotage et libre fourberie?

Telles sont les quatre sciences qui dirigent le monde social, ou plutôt qui l'égarent depuis vingt-cinq siècles. Elles sont déjà suspectes aux révolutionnaires mêmes qu'elles ont élevés : Bonaparte les élimina en masse de l'Institut, et ce fut peut-être l'acte le plus sensé de son règne. Mais au lieu de se bornera les flétrir, il aurait dû proposer les études qu'elles ont négligées. Elles devaient, de leur propre aveu, étudier V Homme, l'Univers et Dieu; elles n'en ont rien fait; je le prouverai dans le cours de ces prolégomènes.

L'Homme, l'Univers et Dieu! C'est, répliquera-t-on , une étude portée à la perfection par nos Idéologues et Métaphysiciens modernes. Rien de plus faux; ils n'ont pas même abordé le sujet, car ils n'ont traité ces trois énigmes qu'en simple et non en composé. Aussi leurs torrents de lumières sur les trois problèmes ne sont-ils que des torrents d'erreurs , que l'épaisse nuit dont se plaint Voltaire.

Mais nul n'a, ce me semble, aussi bien défini l'obscurité que Condillac, dont il est à propos d'insérer ici un paragraphe , bien humiliant pour les prétentions des modernes. Voyons à quelle valeur il réduit les trophées de celte raison et de son prétendu perfectionnement. Je

iHi rnOLÉGOMÈNES .

Irnnscris lilléralemonl son opinion, et j'y intercale (juelques parenthèses.

€ Au lieu d'observer, dit Condillac, les choses que

> nous voulions connaître > ( entre autres le but des passions), € nous avons voulu les imaginer : de supposition » en supposition fausse, nous nous sommes égarés parmi

> une multitude d'erreurs ; et ces erreurs étant devenues » des préjugés, nous les avons prises pour des prin-

> cipes : » (notamment l'erreur qui, envisageant la Civilisation comme terme des destinées, veut subordonner les passions aux convenances de celte société, les mutiler et dénaturer ; au lieu de chercher une autre société adaptée au vœu des passions, qui toutes sans exception tendent à l'Association industrielle , à l'Association par Séries contrastées, rivalisées, engrenées.)

Condillac : « rsous nous sommes donc égarés de plus

> en plus ; alors nous n'avons su raisonner que d'après » les mauvaises habitudes que nous avions contractées. » r Entre autres l'habitude du régime civilisé, barbare et sauvage, qui n'est que notre destinée transitoire, mais qui est devenue habitude contractée.)

Condillac : « L'art d'abuser des mots sans les bien en- » tendre a été pour nous l'art de raisonner. » Témoins les mots bonheur, liberté, vertu, morale, destinée, nature, équilibre, saines doctrines et autres verbiages par lesquels nos théories contradictoires nous conduisent toutes à l'opposé du but qu'elles se proposent. Toujours aux sept fléaux lymbiqucs (54), au lieu des sept bienfaits (53).

Condillac. c Quand les choses en sont venues à ce » point, quand les erreurs se sont ainsi accumulées, il n'y » a qu'un moyen de remettre l'ordre dans la faculté de

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» penser; c'est d'oublier tout ce que nous avotis appris, » de reprendre nos idées à leur origine, et de refaire, ï dit Bacon, l'entendement humain.

> Ce moyen est d'autant plus difficile qu'on se croie » plus instruit : aussi des ouvrages où les sciences se- » raient traitées avec un€ grande netteté, une grande » précision , ne seraient-ils pas à la portée de tout le » monde. Ceux qui n'auraient rien étudié, les enten- » draient mieux que ceux qui ont fait de grandes études, » et surtout que ceux qui ont beaucoup écrit. »

Voilà la Philosophie et ses jactances de perfectibilité condamnées par un homme dont elle vante le discernement, la rectitude : c'est un des oracles de l'entendement humain qui nous apprend que cet entendement est faussé, t que ceux qui ont beaucoup étudié, beaucoup » écrit, n'entendront rien à des sciences traitées avec une i grande précision , » ( comme le sera la doctrine de TAssocialion et de l'Attraction, qui assurément sera bien précise et positive, car elle s'étaiera sans cesse des oracles de l'expérience et de vérifications arithmétiques. )

Il est précieux qu'un des aigles de la science en vogue , de l'Idéologie, ait si bien défini le faux jugement de cette controverse, plus le vice de ses méthodes, la nécessité de les oublier, de se défaire des impressions philosophiques, pour procéder à l'étude de la Nature et de J'Homme.

Cette critique des lumières modernes semblerait inconvenante dans la bouche d'un intrus tel que moi; les Philosophes ne manqueraient pas d'y répondre en termes dédaigneux : je dois donc m'étayer de leurs propres arrêts. Yoilà leur condamnation prononcée par un de leurs coryphées ; il semble avoir écrit ce paragraphe tout

Ii2G PROLÉGOMÈNES.

exprès j)Oiir confondre les délracleurs qui repoussent la Ihéorie et môme l'idée d'Association, parce qu'elle ne s'accorde pas avec ces préjugés qu'ils ont pris pour des principes, cl parce qu'elle satisfait aux préceptes de Condillac, en reprenant les idées à leur origine, en oubliant tout ce qui a été enseigné sur les passions dont on est réduit à dire, après trois mille ans de vaines théories :

Montrez l'Homme à mes yeux ; honteux de ra'ignorer, etc.

Les citations précédentes motivent assez la distinction iï Eocpectanls et à'Obscurants (ou illusionnels), que je viens d'établir : il est évident que tous les philosophes respectables du siècle passé se sont rangés dans la catégorie desexpeclanls : les Montesquieu, les Rousseau, les Voltaire, les Condillac, s'indignent de cet état de crélinisme dont le génie social semble frappé. Ils pressentent la découverte qui doit lever la cataracte au monde social et l'élever à la destinée heureuse. Tous ces grands hommes confessent la vanité de leur science, et l'égarement de cette raison qu'ils ont prétendu perfectionner. Tous avouent « que leurs bibliothèques philosophiques » ne sont qu'un dépôt humiliant de contradictions et > d'erreurs (110). >

Il n'est que trop vrai : depuis vingt -cinq siècles (ju'existent les sciences politiques et morales, elles n'ont rien fait pour le bonheur de l'humanité ; elles n'ont servi (ju'à augmenter la malice humaine en raison du rafiînement scientifique, à reproduire l'indigence, les perfidies et lous les fléaux sous diverses formes. Après tant d'essais désastreux pour améliorer la Civilisation, il ne reste aux sophistes que la confusion et le désespoir : le problème du bonheur public est un écueil insurmontable pour

eux ; et le seul aspect des indigents qui fourmillent dans les cités, ne démontre-t-il pas que les torrents de lumières philosophiques ne sont que des torrents de ténèbres ?

Cependant une inquiétude universelle atteste que le genre humain n'est point arrivé au but oi"i la nature veut le conduire ; et cette inquiétude semble présager quelque grand événement qui changera notre sort. Les nations harassées par le malheur, s'attachent avidement à toute rêverie politique ou religieuse qui leur fait entrevoir une lueur de bien-être; elles ressemblent à un malade désespéré qui compte sur une miraculeuse guérison. La nature souffle à l'oreille du genre humain qu'il est réservé à un bonheur dont il ignore les routes , et qu'une découverte merveilleuse viendra tout à coup dissiper les ténèbres de la Civilisation.

La raison , quelqu'étalage qu'elle fasse de ses progrès, n'a rien fait pour le bonheur, tant qu'elle n'a pas procuré à l'homme social cette fortune qui est l'objet de tous les vœux : et j'entends par Fortune sociale, une opulence graduée qui mette à l'abri du besoin les hommes les moins riches, et qui leur assure au moins pour minimum, le sort que nous nommons Médiocrité bourgeoise.

S'il est incontestable que les richesses sont pour l'homme social la première source de bonheur, après la santé, cette raison qui n'a pas su nous procurer la richesse relative ou aisance graduée , n'a donc produit dans ses pompeuses théories que des verbiages inutiles qui n'atteignent aucun but; et la découverte que j'annonce ne serait, comme les sciences politiques et morales, qu'un nouvel opprobre pour la raison, si elle ne devait nous donner que de la science et toujours de la science, sans

nous donner les richesses qui nous sont nécessaires avanl la science.

L'ordre sociétaire va remplir ce vœu des nations, en assurant à chacun l'opulence graduée, objet de tous les désirs : quant à la Civilisation d'où nous allons sortir, loin d'être la destinée industrielle de l'Homme , elle n'est qu'un fléau passager dont la plupart des globes sont affligés durant leurs premiers âges; elle est pour le genre humain une maladie temporaire, comme la dentition pour l'enfance; elle s'est prolongée deux mille cinq cents ans de trop, par l'inadvertance ou l'orgueil des sophistes qui ont dédaigné toute étude sur l'Association et l'Altraclion; enfin les sociétés Sauvage, Patriarcale, Barbare et Civilisée ne sont (on en verra les preuves), que des sentiers de ronces, des échelons (voyez le tableau o3), pour s'élever à l'état sociétaire qui est la destinée de l'Homme, et hors duquel tous les efforts des meilleurs princes ne peuvent aucunement remédier aux malheurs des peuples.

C'est donc en vain. Philosophes, que vous auriez amoncelé des bibliothèques pour chercher le bonheur, tant qu'on n'aurait pas extirpé la souche de tous les malheurs sociaux, le morcellement industriel ou travail incohérent qui est l'antipode des vues de Dieu. Vous vous plaignez que la nature vous refuse la connaissance de ses lois : eh ! si vous n'avez pu jusqu'à ce jour les découvrir, que tardez-vous à reconnaître l'insuffisance de vos méthodes et en chercher de nouvelles? Ou la nature ne veut pas le bonheur des hommes, ou vos méthodes sont réprouvées de la nature , puisqu'elles n'ont pu lui arracher ce secret que vous poursuivez. Vuyez-vous qu'elle soit rebelle aux efforts des physiciens comme aux vôtres? Non, parce qu'ils étudient ses lois, au lieu de lui en dicter;, et

Vous n'étudiez que l'art d'étouffer la voix de la nature , d'étoufler l'Attraction qui est interprète de ses vues, puisqu'elle conduit en tout sens à l'Association domestique-agricole.

Aussi , quel contraste entre vos bévues et les succès des sciences fixes ! Chaque jour vous ajoutez des erreurs nouvelles à d'antiques erreurs ; tandis qu'on voit chaque jour les sciences physiques avancer dans les routes de la vérité, et répandre sur l'âge moderne un lustre égal à l'opprobre qu'ont répandu sur lui les visions régénératrices des sophistes.

Répétons que cette remontrance n'a d'autre but que de les sauver d'une nouvelle erreur, les garantir de l'orgueil moderne ou prétention de perfectionner la Civilisalion, et les ramener à l'opinion eœpectante des grands hommes du dernier siècle , qui tous ont espéré une issue du labyrinthe civilisé. Toute opinion qui tend à nous y engouffrer, est dès à présent la voix de l'obscurantisme. Réfléchissez-y, écrivains qui déclamez contre les Obscuranls : voici la pierre de touche qui fera discerner les vrais amis des lumières et du progrès social. Quand la théorie sociétaire est découverte, ceux qui s'obstineraient avoir le bien dans le morcellement industriel, ne seraientils pas les vrais apôtres de l'obscurantisme?

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