PREMIÈRE PARTIE. KOÎICE H
La manière dont les philosophes ont envisagé le commerce , prouve bien que le feu sacré est éteint chez leur compagnie. Examinons ce qu'une secte honorable en aurait pensé, et comment elle aurait agi.
La nature n'est jamais fausse dans les impulsions collectives qu'elle donne au genre humain. Quand une profession excite un mépris universel, soyez assuré qu'elle recèle un venin social. On ne voit aucun peu})lc mépriser l'administration, le sacerdoce, l'ordre judiciaire, l'état militaire. Ces fonctions jouissent partout de la considération générale : elles en ont joui avant qu'il n'existât des théories philosophiques ; tandis que le commerce n'excita , chez toutes les nations primitives, qu'un mépris bien fondé.
On a cité par exception quelques peuplades anciennes qui s'adonnèrent au commerce, comme Tyr et Athènes. Mais ces nations n'avaient point de territoire : la fameuse répubhque d'Athènes était moindre que la plus petite des 87 provinces de France. Les peuples sans territoire comme Athènes , ou réduits à un sol ingrat comme la Hollande , font exception à la règle générale : ils s'évertuent en industrie parasite; ils deviennent corsaires industriels, monopoleurs, trafiquants. Ils peuvent bien excuser l'état mercantile qui est leur unique ressource, et à l'aide duquel ils pressurent les régions de producteurs.
Il n'est pas moins certain que toutes les nations (sauf quelques rares exceptions qui confirment la règle ) ont témoigné un mépris inné pour le commerce. L'Evangile ne fait point de distinction entre les marchands et les voleurs. Ejecit è templo vendentes et latrones. iésus-Chrisl battit de verges les marchands, et les chassa du temple dont il faisaient , dit l'Evangile, une caverne de volour?>
A cette époque on nommait les hommes et les choses par leur nom , selon l'avis de Boileau :
J'appelle un chat un chat , et Rolet un fripon.
Aussi Jésus-Christ appelait-il les civilisés une race de vipères, et les marchands une bande de voleurs. C'était la franchise du bon vieux temps.
Les marchands n'étaient , dans l'antiquité , que de petits larrons ; ils ne grugeaient point par 50 et 100 mil- Hons, comme aujourd'hui. Or la Civilisation étant dans l'usage de faire pendre les petits voleurs et d'encenser les gros , il advint que les marchands restèrent dans la boue tant qu'ils furent petits fripons. Horace et la belle antiquité s'égayaient à leurs dépens, et se moquaient franchement de la science usuraire tant révérée de nos jours.
Tout est bien changé depuis la découverte et la conquête des deux Indes : la masse des denrées commerciales a décuplé, et par suite la fortune des marchands a dû trentupler ; car aux bénéfices de commerce ils ajoutent ceux d'usure , d'agiotage , d'accaparement et de monopole. Bref, les marchands de nos jours ne sont plus de petits voleurs, comme ceux que Jésus-Christ battait de verges , ou qu'Horace persiflait. Un agioteur aujourd'hui récolte en une seule année plus que dix monarques. On assure qu'une maison de Londres a gagné, sur les emprunts de France, quatre-vingt millions en un an.
Or, quel est le souverain d'Europe qui pourrait, non pas en un an, mais en dix, mettre de côté 80 millions, après les dépenses de sa maison payées ? L'Empereur d'Autriche et le Roi de France n'ont peut-être pas , au bout de l'an, 8 millions de reste , en déduisant les frais