DÉDICACE AUX NATIONS ENDETTÉES
En publiant une découverte de haute importance, il est difficile de la produire sous des couleurs convenables à tout le monde. Chaque parti craint qu'elle ne favorise pas ses prétentions secrètes; chacun, avant de l'avoir examinée, interprète à contre-sens les idées de l'auteur.
La découverte que je publie ne doit exciter aucune de ces défiances ; elle est la seule qui satisfasse le vœu le plus général , celui de la richesse. Elle aura pour partisans tous ceux qui préfèrent 3 ducats à 1 ducat : bref, la théorie d'x4.ssociation agricole enseigne le moyen d'obtenir en VALEUR RÉELLE , un revcuu de 3,000 fr. de tel domaine qui ne rend que 1,000 fr. dans l'état actuel, ou état de culture morcelée, insociétaire, qu'on voit régner dans nos campagnes.
Les mots valeur réelle exigent une explication. Le triplement de revenu réel suppose triplement de produit: dans ce cas, le numéraire acquerra une valeur triple, car l'Association peut bien accroître la masse du produit, mais non pas celle du signe représentatif qui restera en môme quantité ; dès lors ce sigue représentera triple masse de denrées; c'est-à-dire que dans l'ordre sociétaire on achètera pour 1 fr. ce qui coûte aujourd'hui 3 fr. ; il y aura donc triplement effectif de richesse ou valeur réelle. 1/ i
L'invention ne pouvait survenir plus à propos : le génie financier est aux abois; les ressources d'emprunts, d'anticipations et autres subtilités fiscales sont épuisées, et tous les gouvernements européens sont dans un état de détresse croissante par le fardeau des dettes publiques.
L'Association agricole va délivrer subitement de cette charge toutes les nations, même l'Angleterre, qui doit vingt milliards, et mieux encore celles qui ne doivent, comme la France, que douze milliards, dont quatre en budget fiscal et au moins huit en budget consciencieux, comprenant toute lésion qui frappe sur la génération actuelle, sans distinction de partis.
La prompte extinction des dettes publiques ne sera qu'un des nombreux bienfaits de l'Association : les Souverains lui devront un service plus signalé , qui sera l'absorption de l'esprit révolutionnaire. Ce virus politique a pour germes principaux , la pénurie fiscale et les dettes publiques. On ne le voit guère éclore dans un état dont les finances sont florissantes ; si Louis XVI, au lieu de devoir quatre milliards, n'avait été grevé d'aucune charge de ce genre, la France n'aurait pas eu de révolution.
Les empires aflîigés de dettes publiques , doivent donc la plus sérieuse attention à une découverte qui va extirper subitement et sans retour ces ulcères politiques, en triplant le produit réel et proportionnément les ressources du fisc.
Le monde est inondé de charlatans qui, en finance, promettent monts et merveilles ; on a été tant de fois leur dupe que chacun incline à la défiance : pourquoi les modernes sont-ils ainsi le jouet des faux savants? C'est qu'on n'a établi ni peines afllictives contre les jongleurs, ni garnnlies d'accueil et d'épreuve pour les vrais inventeurs.
J'analyserai en détail ces deux fautes , afin que le siècle opine à les éviter dans l'examen de la plus précieuse des inventions.
ARTICLE 1er.
Notions préliminaires.
La découverte d'une théorie d'Association industrielle est depuis quelque temps pressentie par l'Angleterre, qui fait des recherches actives et des essais dispendieux pour organiser l'Association domestique. Les Anglais, confus de voir chez eux , comme partout , la misère du peuple s'accroître en raison de la richesse nationale et du progrés de l'industrie (i), ont dû penser qu'il fallait quelque moyen neuf pour sortir de ce dédale. Ils ont présumé avec raison que l'industrie sociétaire offrirait des ressources pour améliorer le sort de la classe inférieure ; leurs essais n'ont pas été heureux ; ils ne doivent pas s'en étonner : l'Association étant une carrière vierge, un nouveau monde scientifique, on doit s'y égarer quand on n'a pour se guider ni théorie ni boussole.
D'après les détails qu'ont fournis les journalistes sur les établissements anglais confiés à la direction de M, Owen , il paraît qu'on y a commis trois fautes capitales, dont chacune isolément suffirait à faire échouer l'entreprise; analysons ces fautes :
1». L'excès de nombre. On emploie, dit-on, à ces
(i) Le nombre des pauvres a. Liverpool s'élève au tiers de la population, 27,000 indigents sur 80,000 habitants, et cependant Liverpool est une des cites opulentes ; le commerce ruaritime y est en pleine activité. Un tiers d'indigents!... Singulier résultat de l'industrie non sociétaire !
4 INTRODCCTIOX.
tenlalives, 5 à 600 familles; soit 3,000 individus. C'est
beaucoup trop, car le plus haut degré d'Association ne
comporte que 16 à 1700 personnes, hommes, femmes
et enfants, et le plus bas degré peut être limité à 400 ,
selon la table suivante des trois modes sociétaires :
Mode simple ou hongre , 400 à oOO ]
ilode mixte ou ambigu, 800 à 1,000 / Associés
Mode composé ou binhar- l inégaux.
monique, 1,200 à 1,500/
On ne peut pas effectuer l'opération en simple sur une réunion de 300 personnes , et il serait difficile en composé d'élever le nombre à 1,800, à moins de certaines convenances de terrain qu'il est rare de rencontrer.
2^, L'égalité. C'est un poison politique en Association; les Anglais l'ignorent et composent leurs réunions de familles à peu près égales en fortune. Le régime sociétaire est aussi incompatible avec l'égalité de fortunes qu'avec l'uniformité de caractères; il veut en tout sens l'échelle progressive, la plus grande variété de fonctions et surtout l'assemblage de contrastes extrêmes, comme celui de l'homme opulent avec l'homme sans fortune, du caractère bouillant avec l'apathique, du jeune homme avec le vieillard, etc.
30. L'absence d'agriculture. II est impossible d'organiser une Association régulière et bien équilibrée, sans mettre en jeu les travaux champêtres ou tout au moins les jardins, vergers, troupeaux et basses-cours, avec grande variété d'espèces animales et végétales. On ignore ce principe en Angleterre, où on opère sur des artisans, sur le seul travail manufacturier , qui ne peut pas isolément suffire au lien sociétaire. Les fabriques sont nécessaires dans les trois modes d'Association, mais elles n'y
interviennent qu'en relais des fonctions agricoles, qui sont l'aliment principal des rivalités et intrigues industrielles»
Faute capitale : le chef s'interdit toute participation au bénéfice ; il s'isole du ressort d'intérêt.
Il suffirait de l'exposé dé ces fautes pour constater que les modernes étaient bien éloignés de la découverte du procédé d'Association.
Malgré ces bévues , l'Angleterre est très-louable d'avoir tenté une opération dont le succès serait le plus heureux des événements, et dans laquelle on aurait réussi depuis longtemps, si on n'avait pas différé 3,000 ans à s'en occuper.
Les tentatives après quelques échecs , pendant une ou deux générations, auraient nécessairement conduit à de grands succès : l'esprit de contradiction supplée souvent aux lumières ; chacun se plaît à dévier des routes suivies par ses rivaux; les concurrents jaloux auraient fait des épreuves sur des systèmes différents, et bientôt quelqu'un d'entre eux serait arrivé au but , même sans génie et sans théorie; car en furetant sur tous les points et sondant toutes les méthodes, on finit par découvrir la bonne; de même qu'en ouvrant et visitant toutes les portions do gâteau des rois, on finit par trouver la fève.
Il n'est pas de plus sûr moyen de découverte que l'exploration générale: c'est une vérité très-ignorée des modernes. Aussi ont-ils laissé dans l'oubli les sciences qu'il était te plus urgent de cultiver, toutes celles qui pouvaient conduire aux inventions brillantes et utiles; tandis qu'ils ont prostitué 400,000 tomes à des controverses politiques et morales qui ne servent qu'à troubler le monde social : étrange dépravation de l'esprit humain !
il est d'usage en Europe que l'Angleterre prenne l'ini-
6 miRODUCTION.
lialiye des travaux utiles, et que la France n'entre en scène qu'après l'impulsion donnée par les Anglais : aussi îa France paraît-elle s'éveiller sur ce qui louche à l'Association; elle témoigne quelque penchant à s'en occuper. Un ouvrage publié récemment par l'ingénieur Dutens el envoyé à tous les préfets par 31. le consciller-d'état Becquey, directeur-général des ponts et chaussées, décrit les avantages que l'Ar^leterre a recueillis des Associations speeiales ou travaux publics entrepris par compagnies d'actionnaires.
Inviter les capitalistes à s'^occuper de ces entreprises ^ c'est demander le fruit avant la fleur. Les compagnies d'actionnaires naîtraient de l'état des choses, lejouroOr rAssocialioD domestique serait établie; elle exécuterait dès l'année suivante des travaux publics d'irrigation , reboisement, etc. , a» prix desquels l'Angleterre ne semblerait qu'un pygmée , quoiqu'elle soit un colosse en ce genre, comparativement aux autres contrées.
Les sociétés policées ne s'élant jamais occupées d'Association, n'^ont pas pu savoir que la domestique doit précéder la spéciale, de môme que la lige doit naître avant les rameaux. Ce qui prouve Tinsuflisance de la spéciale, c'est que TiVngleterre, quoique féconde en ee genre, n'exécute point les grands travaux de première nécessité , comme recouvrement et reboisement des pentes effritées, encaissement général des eaux, etc.
Pour définir exactement le degré où elle est parvenue en travaux publics, disons qu'elle est un peu moins en retard que les continentaux; mais de ses prodiges industriels à ceux qu'opérera l'Association domestique, il reste encore, je le répèle, la dislance du pygmée au géant.
Quelques économistes français ont eu des idées super-
îicielles d'Association domestique; j'ai lu en 4804 des observations signées Cadet-de-Vaux, où l'on s'extasiait sur l'immense bénéfice que recueillerait un village d'un millier d'habitants, si on pouvait associer les familles et les rétribuer proportionnémenl aux facultés de chacune.
Ainsi, après 3,000 ans d'inadvertance, voilà deux grandes puissances qui se ravisent enfin sur la plus urgente des recherches, mais sans oser se livrer à l'espérance, ni proposer le moindre prix pour la découverte de l'Association domestique.
On m'a communiqué fort tard (8 juillet 1821 ), une note où je vois qu'il existe à Paris des partisans de l'Association, désirant et provoquant la découverte d'un procédé efficace : ladite note, signée Huard, se trouve dans le Mémorial universel de l'industrie française; juin, 54^. livraison.
Elle contient une description de l'établissement de M. Owen à New-Lanarck : on ne voit pas que cette réunion soit sociétaire; elle paraît n'être qu'un rassemblement très-nombreux de 2,500 personnes, où règne une police bienveillante, une discipline judicieuse, mais sévère jusqu'à l'austérité (0, et un peu semblable à celle des jésuites du Paraguay. On n'y voit aucune disposition qui puisse remplir la principale condition du lien sociétaire, la rétribution par dividendes proportionnels aux trois facultés, capital, travail et talent.
(i) Je la juge se'vère d'après la ligne suivante : « Tous ces êtres » intéressants ont les pieds nus. » Est-il bien sûr que leur goût soit d'aller nu -pieds dans un pays aussi froid que l'Ecosse , et si on les consultait, n'en trouverait-on pas bon nombre qui souhaiteraient de porter bas et souliers ? Ces statuts monastiques sont loin de l'Association attrayante dont je publie la théorie.
s INTRODUCTIOPf.
Ce n'est pas moins un élablissemenl Irés-précieux , en ce qu'il Icnd ù quelques-uns des avantages matériels de ï'Associalion. La marche naturelle, dans un siècle qui ne connaît pas la (liéorie, est de s'attacher d'abord aux économies malérielles et mécaniques : M. 0>yen y atteiiH partiellemeDl, par le seul moyen de réunion nombreuse; c'est !e plus sût garant de l'économie, qui ne peut pas se rencontrer dans la gestion des familles incohérentes , «omme celles du peuple de nos yilles et villages.
M. Owen est le premier qui ait fait pratiquement des recherches et essais sur l'Association : sous ce rapport, son entreprise mérite des éloges que je lui donnerai plus loin, en traitant des transitions industrielles ou procédés mixtes entre le mode familial et le sociétaire.
Dans les aperçus fournis par cet article , je pourrais signaler trente fautes de mécanisme passionnel; j'aime mieux faire l'éloge d<î ce qui est louable : j'y remarque avec plaisir que les Anglais se rallient au principe fondamental d'économie domestique, opérer sur de nombreuses réunions. Ils ont reconnu « que l'étal actuel des pauvres > et des classes ouvrières, ne pouvant phis continuer, il » fallait trouver des remèdes efficaces en créant dans ces " classes des habitudes morales et des sentiments d'unioa - sociale. > ( Phrase transcrite. )
On ne pouvait mieux poser le problème ; pourquoi ne pas y ajouter un prix quelconque pour celui qui le résoudra : une médaille purement honorifique, de cuivre ou de buis?
Les Anglais ont versé récemment une somme de deux millions et demi pour un établissement de mille personnes, selon la méthode de M. Owen. Ceux qui fondent une réunion de mille, peuvent à plus forte raison en fon-
iPiTUODUCTION. ■)
der une de cinq cents. Ils vont apprendre dans cet ouvrage quels prodiges peut opérer une réunion de cinq cents inégaux, hommes , femmes et enfants associés selon le vœu de la nature, selon les méthodes que détermine le calcul synthétique de l'attraction passionnée.
L'article cité désigne nominativement plusieurs personnages distingués et habitants de Paris, qui s'occupent à propager l'esprit d'Association et soutenir les établissements qui paraissent y tendre : ils devront être satisfaits d'apprendre la découverte du secret que les deux nations cherchaient en vain. Reste à savoir laquelle des deux devancera l'autre dans cette nouvelle carrière et enlèvera la palme : j'examinerai à la fin de l'introduction , leurs intérêts respectifs à cette initiative ; reprenons l'exposé du sujet.
On voit l'Association s'introduire dans quelques menus détails d'économie rurale , comme le four banal. Un village de cent familles reconnaît que s'il fallait construire, entretenir et chauffer cent fours, il en coûterait en maçonnerie, combustible et manutention dix fois plus que ne coûte un four banal, dont l'économie s'élèvera au vingtuple ou trentuple , si la bourgade contient deux ou trois cents familles.
Il suit de là , que si on pouvait appliquer l'Association à tous les détails d'exploitation domestique et agricole , on trouverait en moyen terme une économie des neuf dixièmes sur l'ensemble de la gestion , indépendamment du produit que donneraient les bras épargnés et ramenés à d'autres fonctions.
Je n'exagère donc pas en avançant que l'Association domestique dans son plus bas degré , qui est de quatre cents personnes (soixante-dix à quatre-vingts familles) ,
fO INTRODUCTION.
donne déjà un produit triple de celui qu'on oblienl à chances égales d'une agriculture incoliérenle et morcelée comme celle de nos villageois.
J'ai recours à la contre-preuve : estimons la dépense el la duperie qui résulteraient du morcellement de certains travaux exécutés en grand comme celui de la brasserie. Si chaque ménage faisait sa bière comme il fait son vin en pays vignoble , cette bière coûterait environ le décuple de celle du brasseur, qui trouve le gage de l'économie dans une grande entreprise , préparant pour un millier de personnes.
Ajoutons que sur toutes ces bières faites en ménage , i! y aurait souvent des cuites manquées el perdues, et que la plupart seraient de qualité très-inférieure , même à égalité de matières , les petits ateliers ne pouvant réunir ni les connaissances , ni les moyens qu'on rassemble dans les grands.
Certaines classes pauvres , comme les soldats, se rallient forcément à l'économie sociétaire. S'ils faisaient séparément leur chétive cuisine , autant de soupes que d'individus , au lieu de préparer le potage pour la chambrée entière, il leur en coûterait beaucoup de dépenses et de fatigues , et en triplant les frais ils seraii ni moins bien nourris.
Qu'un monastère de trente religieux essaie de faire trente cuisines séparées, trente feux au lieu d'un, et ainsi du reste, il est certain qu'il dépensera six fois plus en matériaux, vaisselles el salaires d'agents, et qu'on sera moins bien traité qu'en gestion unitaire.
Comment la politique moderne tout enfoncée dans les minutieux calculs , dans les balances par sous et deniers, û'a-l-elie pas songé à développer ces germes d'économie
INTRODUCTION, I i
sociétaire, et proposer d'étendre aux villageois et citadins cette Association domestique dont on trouve des lueurs dans notre système social ? Ne pourrait-on pas amener trois cents familles de cultivateurs à une réunion actionnaire , où chacun serait rétribué en proportion des trois facultés industrielles , qui sont capital, travail et talent ? Aucun économiste ne s'est occupé de ce grand problème ; cependant quelle serait l'énormité du bénéfice dans le cas où on aurait un seul et vaste grenier bien surveillé, au lieu de trois cents greniers exposés aux rats et aux charançons , à l'humidité et à l'incendie 1 Une seule euverie pourvue de foudres économiques , au lieu de trois cents cuveries , meublées souvent de futailles malsaines et gérées par des ignorants qui ne savent ni améliorer, ni conserver les vins dont on voit chaque année d'immenses déperditions!
Ne nous effrayons plus des obstacles apparents puisque le problème est résolu , et osons envisager l'immensité des économies sociétaires dans les plus petits détails. Cent laitières qui vont perdre cent matinées à la ville seraient remplacées par un petit char suspendu portant un tonneau de lait. Cent cultivateurs qui vont avec cent charrettes ou ânons, un jour de marché, perdre cent journées dans les halles et les cabarets, seraient remplacés par trois ou quatre chariots que deux hommes suffiraient à conduire et servir. Au lieu de trois cents cuisines exigeant trois cents feux et distrayant trois cents ménagères, la bourgade aurait une seule cuisine à trois feux et trois degrés de préparation pour les trois classes de fortunes; dix femmes suffiraient à cette fonction qui , aujourd'hui , en exige trois cents.
On est ébahi quand on évalue le bénéfice colossal qui
résulterait de ces grandes Associations : à ne parler qirc du combustible, devenu si rare et si précieux, n'esl-iJ pas certain que dons les ennplois de cuisine et de chauffage , l'Association épargnerait les 7/8 du bois que consomme le système actuel , le mode incohérent et morcelé qui régne dans nos ménages?
Le parallèle n'est pas moins choquant si on compare spéculativement les cultures d'un canton sociétaire gérant comme une seule ferme, et les mêmes cultures morcelées, soumises aux caprices de trois cents familles. L'un met en prairie telle pente que la nature destine à la vigne ; l'autre place du froment là où conviendrait le fourrage ; celui-ci pour éviter l'achat de blé , défriche une pente roide que les averses déchausseront l'année suivante ; celui-là pour éviter l'achat de vin, plante des vignes dans une plaine humide. Les trois cents familles perdent leur temps et leurs frais à se barricader par des clôtures et plaider sur des limites et des volcries; toutes se refusent à des travaux d'utilité commune qui pourraient servir des voisins détestés; chacun ravage à l'envi les forêts et oppose partout l'intérêt particulier au bien public.
Entre-temps nos sages nous vantent l'unité d'action : eh! quelle unité peuvent-ils voir dans ce morcellement industriel , dans cette cacophonie anti-sociale ! Comment tardent-ils trois mille ans à poser en principe que c'est l'Association et non pas le morcellement, qui est la destinée de l'homme , et que tant qu'on ignore la théorie d'Association domestique , l'homme n'est point parvenu à sa destinée !
Pour apprécier la justesse de ce principe , réfléchissons sur l'immensité de connaissances qu'exige l'agriculture, el sur l'impossibilité où est le villageois de réunir seule-
ment le vingliéme des moyens qui constitueraient le parfait agronome : il faudrait qu'à de grands capitaux , il pût ajouter les lumières disséminées sur cent têtes savantes et deux cents praticiens consommés ; en outre , il faudrait rendre immortel l'agronome doué de ces nombreuses connaissances qu'on voit aujourd'hui éparpillées parmi trois cents théoriciens et praticiens. Si le propriétaire dont il s'agit mourait sans avoir un successeur d'égal talent, on verrait aussitôt péricliter les dispositions qu'il aurait faites, et le canton décliner rapidement.
Ce n'est que dans l'Association qu'on pourra réunir à perpétuité les talents et les capitaux dont je viens de supposer le concours; l'Association est donc le seul mode sur lequel le Créateur ait pu spéculer, car en la supposant appliquée à des cantons d'environ quinze cents habitants, elle rassemblera dans chaque canton cette masse de lumières qui se perpétueront par transmission corporative. Un fds n'hérite point des connaissances de son père , mais sur un canton de quinze cents habitants , il se trouvera des sujets aptes à hériter du talent des habiles sociétaires à l'école de qui ils auront été formés. Ces transmissions de talents sont une propriété inhérente à la seYie passionnelle, disposition que je décrirai plus loin et qui règne dans tous les détails industriels de l'état sociétaire.
Plus on disserte sur cette hypothèse d'Association , plus on se convainc que l'agriculture civilisée, le morcellement domestique, est le contre-sens de la destinée humaine , et qu'il fallait chercher le secret d'associer des masses nombreuses ; les petites ne pouvant pas s'élever aux dispositions de haute économie, ni réunir la variété de connaissances qu'exigerait la perfection de chaque branche de culture et de manutention.
J'ai fait entrevoir rétourderie de trente siècles savants qui ont négligé de rechercher le procédé sociétaire enfin découvert.
Nous allons raisonner sur sa propriété principale, qui est ï attraction industrielle ; proiiTiëlè au moyen de laquelle on surmontera tous les obstacles qui ont de tout temps arrêté la science.
Jusqu'ici la politique et la morale ont échoué dans leur projet de faire aimer le travail : on voit les salariés et toute la classe populaire incliner de plus en plus à l'oisiveté ; on les voit dans les villes ajouter un chômage du lundi au chômage du dimanche ; travailler sans ardeur, lentement et avec dégoût.
Pour les enchaîner à l'industrie, on ne connaît, après l'esclavage, d'autres véhicules que la crainte de la famine et des châtiments : si pourtant l'industrie est la destination qui nous est assignée par le Créateur, comment penser qu'il veuille nous y amener par la violence , et qu'il n'ait pas su mettre en jeu quelque ressort plus noble , quelque amorce capable de transformer les travaux en plaisirs!
Dieu seul est investi du pouvoir de distribuer l'attraction; il ne veut conduire l'Univers et les créatures que par attraction ; et pour nous fixer au travail agricole et manufacturier, il a composé un système d'attraction industrielle qui , une fois organisé , répandra une foule de charmes sur les fonctions de culture et manufacture ; il y attachera des amorces plus séduisantes peul-ôtre que ne sont aujourd'hui celles des festins , bals et spectacles; c'est-à-dire que dans l'état sociétaire, le peuple trouvera tant d'agrément et de stimulant dans ses travaux, qu'il ne consentirait pas à les quitter pour une offre de festins,
bals et spectacles proposés aux heures des séances industrielles.
Le travail sociétaire, pour exercer une si forte attraction sur le peuple, devra différer en tout point des formes rebutantes qui nous le rendent si odieux dans l'état actuel. 11 faudra que l'industrie sociétaire, pour devenir attrayante, remplisse les sept conditions suivantes :
10. Que chaque travailleur soit associé, rétribué par dividende et non pas salarié.
2^, Que chacun, homme, femme ou enfant, soit rétribué en proportion des trois facultés, capital, travail et talent.
5°. Que les séances industrielles soient variées environ huit fois par jour, l'enthousiasme ne pouvant se soutenir plus d'une heure et demie ou deux heures dans l'exercice d'une fonction agricole ou manufacturière.
40, Qu'elles soient exercées avec des compagnies d'amis spontanément réunis , intrigués et stimulés par des rivalités très-actives.
50. Que les ateliers et cultures présentent à l'ouvrier les appâts de l'élégance et de la propreté.
60. Que la division du travail soit portée au suprême degré, afin d'affecter chaque sexe et chaque âge aux fonctions qui lui sont convenables.
70. Que dans cette distribution chacun, homme, femme ou enfant, jouisse pleinement du droit au travail ou droit d'intervenir dans tous les temps à telle branche de travail qu'il lui conviendra de choisir, sauf à justifier de probité et aptitude.
X Enfin, que le peuple jouisse dans ce nouvel ordre, d'une garantie de bien-être, d'un minimum suffisant pour
i6 IMRODCCTION.
le temps présent et à venir, et que celte garantie le dé-' livre de toute inquiétude pour lui et les siens.
On trouve toutes ces propriétés réunies dans le mécanisme sociétaire dont je publie la découverte ; et comme je m'engage à les démontrer en grand détail dans le cours de cet ouvrage, nous pouvons préalablement disserter sur rbypothèse d'attraction industrielle qu'implique ce mécanisme.
J'ai dit plus haut, qu'elle suffira seule à lever tous les obstacles qui ont, depuis trois mille ans, paralysé le génie social; jugeons-en par trois problèmes d'où on pourra conclure sur tous les autres.
1°. Extirper l'indigence. Elle naît en grande partie de la fainéantise; mais quand le peuple trouvera dans l'industrie une amorce aussi puissante que le serait aujourd'hui celle des festins , la fainéantise ne pourra plus exister; elle sera transformée en fougue industrielle, dont le produit sulïîra amplement à extirper l'indigence.
20. Prévenir les discordes. Elles naissent pour la plupart de la pauvreté; or, s'il est prouvé que l'Association et l'attraction industrielle aient la faculté d'élever le produit au triple, elles tariront la principale source des discordes , qui est la pauvreté.
30. Garantir le minimum au peuple. On en trouve le moyen dans l'énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d'attirer au travail, fait disparaître le danger qu'il y aurait dans l'état actuel à garantir aa pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise, mais il n'y aura aucun risque à lui faire l'avance d'un minimum de iOO fr. , quand on saura qu'il enduit produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles.
I1STR0DUCT10N. i7
Ainsi , tous les biens découlent à la fois de cette propriété d'atlraclion industrielle donljouil l'ordre sociétaire; ladite propriété repose sur une disposition fort inconnue parmi nous , et que je décrirai sous le nom de série passionnelle unitaire ou série contrastée, rivalisée, engrenée. Cette opération d'où naissent tant de merveilles sociales, aurait pu être découverte dès les premiers âges âe la civilisation, si l'on se fût livré à quelques recherches sur le mécanisme sociétaire, dont une négligence impardonnable a retardé l'invention.
Les seules chances de bénéfice que j'ai fait entrevoir (i 1), devaient suffire à stimuler le génie. Les philosophes pour excuser leur apathie sur ce grand problème , objectent que cela serait trop beau, que tant de perfection n'est pas faite pour les hommes : plaisant motif de négliger les recherches ! Plus les résultats seraient brillants, plus la perspective devait exciter à chercher le procédé d'Association.
Les passions s'y opposent, réplique-t-on, il est impossible de tenir en société domestique trois ou quatre ménages, sans que les friponneries, les disparates de caractères, les prétentions impérieuses, n'amènent bientôt des discordes , surtout entre les femmes qui ne s'accorderaient pas une semaine.
Je le sais, mais on verra dans le cours de cet ouvrage que l'accord impossible entre une dizaine de familles, devient très-praticable entre cent, distribuées selon le procédé que j'ai nommé série passionnelle unitaire, procédé qui ne peut s'appliquer qu'à des masses nombreuses et non pas à une dizaine de familles.
Dans ce nouveau mécanisme, les passions et les inégalités de fortune et de caractère, loin de s'opposer au Uen
i8 INTRODUCTION.
sociétaire , en forment les rouages ; tous les contrastes y deviennent utiles : ainsi, nos préjugés nous représentent comme obstacle ce qui est au contraire moyen d'Association, et pour preuve, on verra dans ce traité qu'il serait impossible d'associer cent familles égales en fortune et homogènes ou très-rapprochées en caractères; l'opération dite série passionnelle unitaire est incompatible avec l'égalité.
L'économie ne pouvant naître que des grandes réunions, Dieu a dû adapter son plan sociétaire à des masses nombreuses ; de là vient que les petites Associations de six, huit, dix familles sont inconciliables, et le seraient encore lors même qu'on essaierait d'y appliquer le procédé sociétaire [la série passionnelle) , qui ne peut s'adapter à de si petites masses.
Hors des développements par série unitaire , les passions ne sont que des êtres démoniaques, des tigres déchaînés, ce qui a fait croire aux moralistes civilisés que nos passions étaient nos ennemis : c'est au contraire le mécanisme civilisé et barbare qui est l'ennemi des passions et des humains, en ce qu'il ne se prête pas aux liens sociétaires voulus par Dieu.
Plaçons ici une déflnition provisoire de cette disposition , que je nomme série passionnelle contrastée , rivalisé e , engrenée; c'est le levier qui fait mouvoir tout le système d'harmonie sociétaire : l'invention de ce procédé était la voie d'avènement au bonheur ; sa découverte est pour tous les globes une condition sine quâ non. Le monde social ne peut, dans aucune planète, passer à l'unité, ni s'élever aux destinées heureuses, avant d'avoir inventé ce mécanisme des séries passionnelles, dont la recherche est la tâche essentielle du génie. Les autres
INTRODUCTION. i9
sciences, même les plus justes, comme les mathématiques, ne sont pour nous que de vaines lumières, tant que nous ignorons la science du mécanisme sociétaire , d'où naîtraient la richesse , l'unité et le bonheur.
Donnons par avance quelques notions très-succinctes sur cette opération; exposons en quatre pages, s'il se peut , le sujet qui, pour être bien traité, exigera au moins quatre volumes de développements. Ce n'est que l'argument qu'on va lire ; et comme il est nécessaire de se le graver dans la mémoire , je le distingue par un italique , pour mieux le recommander à l'attention, qu'on accordera volontiers, si on veut se rappeler que l'emploi des séries passionnelles en agriculture , nous vaudra le précieux avantage de tripler le revenu réel, et d'obtenir 3,000 fr. d'un domaine qui n'en rend que i ,000 en culture civilisée et morcelée ; c'est une promesse qu'on ne saurait trop répéter, quand on en tient la preuve arithmétique.