CHAPITRE VI
Coutre-poids de caractère pour les Poupons et Nourrissons.
Je n'ai traité, au précédent chapitre , que des soins matériels à donner au plus jeune âge ; il reste à parler des soins spirituels, et, sous ce rapport, l'éducation des nourrissons se combine avec celle des poupons. Ceux-ci forment une classe mixte, dont les aînés, hauts poupons , âge de 27 à 33 mois, figurent déjà dans les ateliers avec les bambins , tandis que les cadets , bas poupons , âge de 16 à 20 mois , sont encore , à peu de chose près, soumis au régime des nourrissons.
Dans l'état actuel, les hauts poupons, âge 2 ans 12, ne sont guère moins fatigants que les nourrissons, leurs confrères en vacarme.
En vain la morale nous vantera-t-elle le doux plaisir d'entendre un marmot hurler jour et nuit; tout le monde n'a pas des oreilles de père , et ne s'élève pas à la hauteur de ces jouissances morales. Je vois les pères mêmes s'enfuir, pour ne pas entendre ce bruit infernal, et je les imite.
L'inconvénient existe chez les poupons comme chez les nourrissons. J'ai vu de ces aimables rejetons que les parents mêmes étaient obligés de tenir à la porte de leur maison, pour avoir quelques moments de repos.
D'où viennent ces fureurs chez un enfant déjà fort, passant 15 mois et pouvant marcher? 11 « languit» et s'irrite de ne jouir en civilisation d'aucun des délassements que son instinct demande, que la nature lui a préparés dans l'ordre sociétaire , et qu'il trouverait à chaque instant parmi les poupons d'une Phalange d'Harmonie.
Un père philosophe qui a 50,000 fr. de rente payera cher des mercenaires pour écouter ces hurlements moraux et soigner le tendre enfant. Il vaudrait heaucoup mieux prévenir les cris en procurant à l'enfant les récréations que la nature lui destine, et qui lui vaudraient joie et santé. D'ailleurs, j'ai déjà ohservé que tout père n'a pas 50,000 fr. de rente ni des appartements isolés du sien , pour y reléguer ces criards sous la tutelle de quelques salariés; tandis que toute Phalange a un Sèristère de pouponnerie, divisé en trois salles, où elle distingue les enfants de 15 à 33 mois, en Pouponnains ou Doucereux,
Pouponnards ou Mutins,
Pouponnâtres ou Démoniaques,
et ainsi des « lutins > (voyez page 52). Cette distinction
trinaire des caractères doit se combiner avec celle des
Ages (24), afin que la Série soit composée et non pas
simple.
J'estime que ceux de 3e. classe , les démoniaques , seront dans l'état sociétaire moins méchants, moins hurleurs, que ne sont aujourd'hui les doucereux ou pouponnains, [et qu'il en sera de même des nourrissons.] D'où naîtra ce radoucissement? Aura-t-on, selon le vœu de la morale, changé les passions des petits enfants? Non, certes: on les aura développées [sans excès]; on leur aura procuré les délassements de réunion « sympa! bique » en Série trinaire , en caractères doucereux , ïHoymu el acariâtres, et en Ages haut, moyen el fttff. Les plus tapageurs cesseront de crier, quand ils seront réunU à une douzaine de petits démons aussi méchant! qu'eut. Ils seront comme les fêr.ùlleurs , qui deviennent fort doux et renoncent a l'humeur massacrante, en eompagnie de leurs égaux.
Quelle distraction donnera-t-on à ces pygmées, aujourd'hui indisciplinables ? Je n'en sais rien. Les femmes en moins d'un mois, [par lutte cabalistique et rivalité de systèmes,] auront deviné ce qui peut les satisfaire et mettre fin à leur infernal charivari. Je me borne ici à établir le principe , la nécessité de rassembler en corps les [nourrissons et] poupons démoniaques. Ils deviendront traitables parle seul appât d'assortiment, et les uns les autres ils se ramèneront ausilence non par menaces ni châtiments [impraticables avec des enfants de 12 an], mais par effet de celte impression corporative qui radoucit l'être le plus querelleur, lorsqu'il est en présence de ses pareils; effet que ne saurait opérer l'intervention des père et mère que l'enfant excède en se harassant lui-môme.
Et lorsqu'on le conduirait aujourd'hui avec quelques autres hurleurs du voisinage , on n'aboutirait point à le morigéner; car on ne pourrait lui offrir aucun des agréments qui seront réunis aux salles de pouponnâtres. De retour à la maison, il renouvellerait ses cris et deviendrait d'autant plus furibond, qu'il aurait eu quelques moments de distraction propre à lui causer des regrets. 11 faut à l'enfant des habitudes constamment assorties à son caractère, et non pas des lueurs de bien-être qui ne servent qu'à l'aigrir, et augmenter l'ennui de son isolement dans la vie de ménage, où il n'est dans aucun cas apparié avec ses semblables, ni contenu en essor régulier par des contre-poids naturels et gradués en triple assortiment de caractères. [Telle est la situation de l'enfant dans les séristères d'une Phalange d'harmonie.]
Pour distraire ces bruyants poupons et se débarrasser de leur ennuyeuse compagnie , la civilisation tombe dans d'autres écucils. Il faut les confier à une bonne qui les
mène à la promenade ; et pendant qu'elle est occupée à écouter un godelureau qui la courtise , l'enfant sera victime de quelqu'imprudence. Chaque jour les gazettes retentissent de ces accidents funestes : je n'en cite que deux (0, extraits des journaux de Paris.
(i) Une bonne, a Paris, mène son poupon au jardin des Plantes, et, selon l'usage de ces villageoises qui effraient toujours les enfants, leur font peur de l'ogre ou du loup, les tiennent sur le bord d'une fenêtre en les menaçant de les précipiter, cette bonne menaçait le sien de le faire manger par Y ours Martin. Elle le tenait sur le bord du fosse : quelqu'incident la trouble ; elle laisse tomber l'enfant dans la fosse. Il est aussitôt enlevé et dévoré par Tours, après quoi la bonne désespérée va se noyer dans la Seine ; beau dédommagement pour on père !
Tel est le savoir-faire des bonnes : pour s'en garantir, la philosophie dira que l'enfant ne doit être confié qu'à la sollicitude paternelle : mais n'est-il pas connu que le tendre père , dans la classe populaire, est encore plus dangereux que les bonnes dans la classe opulente ? En voici un exemple léccnt, un fait arrivé
en 1819.
Un tendre père de village , ne sachant comment faire taire son criard de poupon, lui disait: « Si tu cries encore, je te ferai » coucher avec les cochons; » et de menace en menace, il le ferme tout de bon dans l'étable a cochons, pour y coucher. Le lendemain il va chercher son enfant, et ne trouve plus que des ossements : les cochons l'avaient mangé. On peut juger du désespoir du goujat. Ne voyons-nous pas chaque jour de ces sottises paternelles? dVu il est aisé de conclure que les pères et mères sont les êtres les moins capables d'élever leur enfant , et que le train de vie de nos ménages ne peut nullement convenir aux inclinations du bas âge , lors même que tous les ménages consentiraient a devenir philosophes moyennant 80,000 fr. de rente, comme le moral papa d'Emile, qui, avec un tel revenu, serait déjà réputé sage, quand il ne suivait pas un mot des préceptes de J.-J. Rousseau.
Les poupons, en Harmonie , sont promenés en masse, accompagnés de quelques révérendes , et avec des précautions surabondantes. On peut, en temps dégelée ou pluie, les faire sortir dans les galeries basses du rez-dechaussée. Cette promenade est déjà semi-harmonique ; on joint à eux une fanfare de quelques bambins qui savent battre en mesure du tambour basque et du triangle , puis deux chérubins jouant du flageolet. Un < lutin > n'est admis aux bambins, que lorsqu'il est déjà exercé à marcher en ligne et au pas, à jouer en mesure de tambourin, triangle, basquet, clochette ou castagnette, etc. On ne peut pas encore exiger d'un poupon de 53 mois , la mesure de chant , mais on peut exiger celle du pas ou dos petits instruments.
L'on voit dans leurs salles arriver successivement les mères qui, après avoir allaité leur enfant, n'ont aucun soin à lui donner, et ne peuvent que complimenter les bonnes sur la belle tenue des nattes, sur leur habileté à deviner les besoins et fantaisies de l'enfant, à le satisfaire avec cette dextérité qu'on a toujours dans une fonction habituelle et exercée par attraction. [D'ailleurs chaque mère dans cette affaire a des intérêts cabalistiques. Elle et son époux ont opté pour le système de tel groupe de bonnes, et lui ont remis l'enfant avec des félicitations anticipées sur le système qui a obtenu leur préférence.
Pourquoi la nature a-t-elle créé des femmes qui s'amusent de l'embarras que donnent les enfants, et qui en soigneraient une douzaine par plaisir, tandis que d'autres s'ennuient d'en soigner un seul et le confient à des mercenaires? La « morale i les appelle mauvaises mères , mauvaises républicaines: mais quand le soin des enfants
s'exercera combinément, il n'y aura nul besoin que toutes les mères soient républicaines, amies des criailleries et des fonctions immondes.
< J'ai dit « que sur une Pbalange de 1G00 personnes, il suffira d'environ 50 pour assortir amplement la Série des bonnes, qui s'adjoindra quelques jeunes filles au-dessous de l'âge pubère. On en trouve, à cet âge, qui ont déjà de l'inclination pour ce genre de soins : elles fourniront chaque jour un poste de 2-4 heures, selon l'usage militaire; et au moyen de ce service, la mère la plus pauvre pourra se dire : «< Mon enfant est infiniment mieux » soigné que ne pourrait l'être le fils d'un monarque ci- » vilisé; il ne m'en coûte pas une obole, et je n'ai à songer >» qu'à mes plaisirs et mes intrigues industrielles. >
L'entretien des deux âges extrêmes , tribu des bambins et tribu des patriarches, étant considéré (52) comme charité générale, on n'exige rien pour les soins donnés à l'enfant. C'est le canton en masse qui supporte les frais des Séristères de poupons, nourrissons et bambins. La Série des bonnes est rétribuée comme toulcs les autres , par un dividende sur le produit général.
c Je suis bien payée, dit une bonne civilisée ; mais je
> gagne bien mon argent : ah! je n'y liens plus ( 55 );
> il y a de quoi perdre patience. » Voilà ce qu'on entend même chez des gens riches qui ont de quoi faire des frais. Qu'est-ce donc chez les pauvres, qui n'ont pas de quoi acheter du linge à l'enfant! Aussi, cl.ms les villages, combien meurent de misère, surtout dans la classe des enfonts pris à salaire et amenés de la ville? J'ai entendu citer une mère qui en a envoyé 1 I au village ; 9 y sont morts, et des 5 autres la mère en a lue w2, à force de mauvais traitements. Combien d'autres les tuent pur
l'excès de précautions ! II n'est pas de classe plus sacrifiée que les marmots civilisés.
La nature veut leur éducation collective pour le bien des enfants comme pour le repos des pères. En dépit des devoirs sacrés de la nature , il n'est pas un couple d'époux qui ne soit ennuyé plus ou moins de l'attirail d'éducation des nourrissons, de leur malpropeté , et des services répugnants qu'exige leur faiblesse. 11 suffirait , pour liguer tous les pères et mères contre la civilisation, de pouvoir leur montrer, s'il existait une Phalange déjà organisée, les Séristères où on élève les nourrisons, poupons et lutins subdivisés en groupes, 9 d'âges consécutifs, 9 de caractères contrastés, et G de sexe pour les bambins qui déjà font rivaliser les sexes.
Dans ces groupes, les plus âgés influencent les plus jeunes, et s'entraînent respectivement aux fonctions utiles, par suite de l'impulsion qu'ont donnée les tribus supérieures, celles de chérubins et séraphins, qui font déjà partie de l'harmonie active. En voyant cette propension générale des enfants aux procédés d'accord matériel et d'unité , chaque père s'écrierait : « Voilà la vraie perfec- » tion d'enseignement ; le secret de la nature sur l'éduca-
> tion ; le bien où l'on ne peut pas atteindre dans nos » ménages incohérents ; l'ordre qui assure aux pères
> l'insouciance et l'économie , aux enfants des soins con- » tinus et judicieux, une garantie sanitaire, et un con- » lentement qu'ils ne peuvent pas trouver hors du régime
> voulu par la nature (52).
Et lorsque le père viendrait à faire le parallèle de ce bel ordre avec celui de son ménage philosophique , peuplé d'enfants rebelles au travail, hurlant, brisant, querellant, manquera — % — il de s'écrier : « 1/hommc a méconnu sa des-
1 tination ; nous étions faits pour le « régime > combine , » pour l'association domestique; la philosophie nous a » entretenus dans l'incohérence; elle nous a trahis pour
> cacher son impérilie à découvrir la théorie du lien
> sociétaire. >
Hors de cette association à laquelle nous sommes destinés , tout , dans les instincts de l'enfant comme dans ceux de l'homme fait, devient énigmalique pour nous. Notre état domestique ne peut , même chez les rois, satisfaire aucun des désirs de l'enfant, qui dés lors est rebelle , acariâtre , et se trouve retardé en essor physique et moral. J'ai déjà remarqué que l'enfant ne tient nullement à vivre sous des lambris dorés, a voir une procession de courtisans ou de municipaux qui le traitent de majesté, et l'ennuient de harangues académiques sur la balance du commerce et de la charte : il préférerait un tas de foin sur lequel il se roulerait avec ses pareils.
Il existe chez l'enfant , soit bambin , soit poupon , soit nourrisson, une foule d'instincts que nous ne connaissons pas; instincts qui , faute d'essor, poussent l'enfant à la malice , aux fureurs, et nuisent a son accroissement.
Ces tapageurs une fois réunis dans les salles de diablotins et pouponnAlres s'imposeraient réciproquement et vicinalement : leur santé gagnerait beaucoup à cet état de calme, qu'on n'obtient pas aujourd'hui en entremettant plusieurs domestiques dont les soins ne satisfont point aux désirs inconnus de l'enfant; il veut la compagnie de ses pareils.
Je connais >i peu les instincts des petits curants, et j'ai tant d'aferaion pour cette 1 1 isse d'êtres désolants, que je
ne me hasarderai pas à prononcer -ur leurs COOTenances décrites en détail : mais je puis juger la question abstrac-
tivement, pour les enfants comme pour les pères , en disant :
L'homme est un être fait pour l'Harmonie et pour toutes les sortes d'association : Dieu lui a distribué à tout âge des penchants adaptés aux ressources et moyens qu'offre l'état sociétaire. Ces ressources manquent chea nous à l'enfant ainsi qu'à l'homme fait ; et comme l'enfant privé de la parole ne peut pas s'expliquer , il est de tous les âges celui qui souffre le plus de l'absence du régime sociétaire. L'enfance étant plus dépourvue de raison que les âges supérieurs est d'autant plus exigeante sur les instincts, dont l'état actuel ne permet aucun essor. Elle se venge par ses cris , de son asservissement à une éducation contre nature, cris fatigants pour le père, et nuisibles à l'enfant. Voilà deux mécontents, au lieu de deux heureux que produirait l'éducation sociétaire. Ainsi, jusque chez l'enfance on retrouve cette fâcheuse propriété de la civilisation (II, 27) : engendrer le double mal, au lieu du double bien que nous destinait la nature. Voyez le chapitre du bonheur composé (II, 183).