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CHAPITRE IV

Principe de l'équilibre d'ambition.

Nous en sommes à la plus redoutable de toutes les passions, à celle qui est spécialement chargée des malédictions de la philosophie. Quel dommage qu'à l'époque où Dieu créa les mondes et les passions, il ne se soit pas trouvé près de lui un philosophe, pour lui dire : « Eter- » nel, veux-tu savamment équilibrer l'univers, selon le

> vœu de la saine morale? Crée des mondes sans ambi- » tion, des mondes où les hommes soient tous républi- » cains perfectibilisés , méprisant les richesses et les siné-

> cures, n'aimant que le brouet noir, le trafic, les clubs » et les abstractions métaphysiques. Voilà les sentiers du » vrai bonheur dégagé d'ambition; voilà, Eiernel , comment tu dois organiser les mondes, pour te rendra

» digne du beau nom de Créateur philosophe. > Il est probable que Dieu aurait obtempéré à ces sages conseils, et qu'il nous aurait créés tous ennemis de l'ambition, dédaignant les grandeurs, les sinécures, et n'aimant que la morale douce et pure des clubistes et des amis du commerce. ( Yoy. fn de c/iap. 5.)

Mais puisque Dieu, dans ses créations, n'a pas été assisté des lumières de la philosophie, et qu'il nous a irrévocablement assujettis à l'ambition, consentons à étudier les méthodes qu'il a adoptées pour faire de cette passion un levier de haute harmonie sociale.

Accorder tous les humains par l'entremise de celte ambition qui les pousse aujourd'hui à tant de perfidie et de fureurs! La tache va sembler bien effrayante, et nous aurons a ce sujet un principe fort neuf a établir; c'est que les hommes civilisés, môme les plus insatiables de pouvoir, de conquêtes et de richesses, n'ont pas le quart de l'ambition nécessaire en Harmonie sociale.

Après la chute «le Bonaparte, on cita de lui, comme un acte de démence, une médaille qu'il avait lait graver i Moscou, et qui portait en exergue : Dieu au ciel e( Napoléon sur la terre; c.-a-d. qu'il voulait laisser a Dieu l'empire du ciel, et s'emparer de celui de la terre. Prétention bien ellravante pour des Français, qui n'osent pas convoiter une province placée à >i\ marches de leur capitale!

L'intention de monarchie universelle , décelée par celle médaille, esl <•»> qu'il y a de plus sensé dans les vues de Bonaparte. Mai- sur ce point, comme sur tout autre, il se montre ena?orton, en demi-grand homme, en su-

PLISTI , qui Se borne à méditer la conquête du monde

ignore qu'il faut pourvoir à la conservation des conquête :

quelles ne sont qu'un trébuchet pour le tyran qui se crée autant d'ennemis que de pays conquis.

Jamais homme, depuis l'existence des sociétés, n'a eu mieux que Bonaparte les moyens de conquérir et conserver le sceptre du monde. Il y serait parvenu, s'il n'eût été rapetissé par l'esprit français. La France lui a reproché l'éducation qu'elle lui a donnée; c'est bien lui qui aurait pu reprocher à la France l'éducation qu'il en avait reçue. Veut-on faire un avorton de celui que la nature a moulé en type de grand homme? il suffira de le faire élever en France; le façonner au goût de l'arbitraire , de la confusion, de l'imprudence et autres vices qui constituent le caractère national des Français.

Brisant sur ce sujet, occupons-nous des ralliements d'ambition, et débutons par une comparaison qui fera toucher au doigt le ridicule de nos doctrines sur la modération, et la fausse direction de nos idées en équilibre d'ambition.

Chacun, soit dans les sièges et les armées, soit en voyage ou ailleurs, a pu se trouver à des repas où l'on manquait de l'abondance et même du nécessaire. En pareil cas, la politesse est bientôt oubliée; chacun songe à se pourvoir, et ne voit que deux êtres dangereux dans ses deux voisins.

Supposez les mêmes individus attablés le lendemain avec une chère décuple, un repas surabondant, magnifique, vous verrez renaître la confiance et la civilité; chacun offrira les mets à son voisin, et les convives seront, selon le vœu de la morale, une famille de frères; ce sera un vrai ralliement d'amiliô. A quoi aura tenu cette métamorphose? À décupler la proie, à l'élever fort au-dessus de la dose désirée par l'assemblée.

408 ASSOCIATION COMPOSLC.

Dans un tel feslin, on n'entendra pas l'amphitryon dire aux convives: « Modem votre appétit : la faim, la soif • sont vos dangereux ennemis; défiez-vous de la nature » qui vous excite à manger les bons morceaux. » (Discours équivalent au dogme moral qui nous dit : < Modérez votre > ambition : l'amour des richesses et des grandeurs est » Yotre dangereux ennemi; défiez-vous de la nature qui » vous excite à solliciter les bonnes sinécures. >)

Loin de tenir ce langage, le maître excite les convivea satisfaire leur appétit, à l'aiguiser par le choix de metet de vins adaptes à leurs facultés digeslives. Ainsi doit s'établir l'équilibre d'ambition : il ne peut se fonder que sur le plein essor des désirs que nous donne la nature, sauf à l'état social a nous fournir les moyens de satisfaire ces désirs, nous en ménager l essor proportionnel aua facultés y qui sont sans bornes en jouissances d'ambition.

Les civilisés sont cette compagnie famélique et défiante que je viens de dépeindre ; gens qui ne songent qu'à frustrer leurs semblables , et avec raison , car ils sont tous au dépourvu; et quoi qu'en dise la morale dans ses clucubralions sur la soif de l'or, il est certain qu'un civilise n'en a jamais assez; l'état social étant organisé de manière à exciter toujours plus de désirs qu'on n'a de moyens. II est (Jonc deux conditions à remplir en équilibre d'ambition :

Ace.oun Die.i.CT. Il console à décupler, centupler lechances de fortune, les multiplier à tel point qu'il ne reste à chacun (pie l'embarras «lu chou, comme dans un repas

copieux et surabondant.

Accord i>yi RM. Il consiste à proportionner les désirs en infra-dose, c.-à-d.. per-uader àcbacun qu'il aura lou-

jours en surabondance les moyens d'avancement et de bien-être pour lui et les siens.

Ces conditions une fois remplies par les Séries pass., on verra, en affaires d'ambition, les hommes aussi conciliants , aussi méconnaissables que le sont , du jour au lendemain, les convives de deux repas, l'un insuffisant, l'autre surabondant.

Un tel ordre sera l'opposé du mécanisme civilisé, où les moyens de fortune sont évidemment très-restreints pour l'immense majorité, et où chacun est persuadé à bon droit qu'il risque au moindre revers de manquer du nécessaire.

En vertu de ces principes, l'harmonie a pour règle de décupler au moins les fonctions lucratives et honorifiques, ainsi qu'on l'a vu à la table (275) qui présente vingt sceptres au lieu d'un , y compris le masculin et le féminin de chaque titre. Encore ces sceptres s'étendent-ils à 15 degrés, depuis ceux d'un canton jusqu'à ceux du monde entier (table, II, 376).

Mais où puiser les trésors nécessaires à payer tant de hauts dignitaires? Je réponds: qu'importent leur nombre et leurs émoluments, puisqu'ils produiront plus qu'ils ne coûteront? Le problème se réduit à rendre ces fonctionnaires productifs. Dans ce cas, le peuple sera d'autant plus riche qu'il aura plus de dignitaires.

Dans l'état actuel, un dignitaire est dispendieux sans rien produire, et c'est un sujet de glose pour les philo-, sophes, qui ne s'aperçoivent pas d'un abus bien pire: c'est qu'en échelle de fonctionnaires publics, les infiniment petits sont bien plus ruineux que les infiniment grands. En effet :

Un soldat est un fonctionnaire bien pauvre ; il ne s'eniv. \S

nchit pas aux dépens du fisc : il n'est pas moins Dû im productif. Dira-t-on qu'il veille à la sûreté des producteurs? Mais quand rien ne les menacera, quand la paix perpétuelle régnera sur le globe , il no sera pas besoin de prélever, sur un milliard d'hommes, dix millions de tra- \ ailleurs les plus robustes, et souvent le double, pour ne rien produire en cas de paix, et détruire immensément en cas de guerre; gens qui coûtent négativement, par le lui de leur enlèvement à la culture, au moins le triple de oe qu'ils coûtent en positif ou entretien. D'où il suit que , datas un état où le budget des militaires, marins, douaniers, agents fiscaux, etc., est porté pour 250 millions, <>n doit ajouter le triple , 7.">0 millions , produit éventuel de leur retour au travail.

Cette masse d'agents improductifs ou destructifs qu'en (retient a grands frais la civilisation est beaucoup plus coûteuse que la masse de fonctionnaires qu'établira l'Harmonie, pour satisfaire toutes les ambitions aujourd'hui comprimées et frustrées même chez les monarques, dont la plupart ne sont que des ambitieux perdus, privés de tous les biens que le diadème devrait leur assurer.

t'n monarque civilise est toujours loge à l'enseigne Itifl Justes : après a\oir payé les officiers de su maison, il ne lui reste le plus souvent rien, et il 8 été roi a ses h car il dépens» encore, en Irais de ro\aulé, le produit uV ses domaines patrimoniaux , et, après tant de déboursés, il n'a pas satisfait le \inglieine éêS solliciteurs dont il es!

dé.

In roi, dans l'ordre sociétaire , jouit de (OUI les avan

I ojip. fél ; il n'a pas d'autre dépense a faire que celle

• n entretien personnel, pas un seul officiera pa\er;

parce «pie les officiers de sa couronne étant, ainsi que \>

roi, utiles au travail productif, sont rétribués à ce titre d'un dividende quelconque. Dans cet état de choses, le roi, loin de consommer en frais de maison le produit de ses propres domaines, peut au contraire ajouter à ses épargnes toute la somme qu'il reçoit pour liste civile ou traitement de royauté.

Je m'attache à établir dans ce prélude, que les rois mêmes sont excessivement restreints en essor d'ambition. Cette vérité une fois établie, on n'aura pas de peine à conclure que les particuliers sont encore plus restreints. On en jugera plus loin , par le tableau d'un seul des ralliements d'ambition, celui des trônes de divers degrés, et notamment des trônes du monde que chacun peut et doit convoiter en Harmonie.

Le vice des civilisés n'est donc pas d'avoir trop d'ambition, mais d'en avoir trop peu ; et le vice de la civilisation est de ne fournir aucun moyen de satisfaire les médiocres ambitions qu'elle excite. Ces deux torts qu'il fallait préalablement signaler vont être pleinement démontrés par la théorie de ralliement et équilibre d'ambition, dont je viens de poser le principe.

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