‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 116 sur 156 · MAX, GALAOR · texte numérisé non relu

MAX, GALAOR

GALAOR, à part.

Il est impossible, dans une cour quelconque, même dans une cour d'Allemagne, qu'un prince soit arrivé à l'âge de

SeRiBE, — Œuvres complètes. î^e S6rie. — VoL — 15

— DKAMKS

vingt-trois ans sans s'occuper d'autre chose que de stratégie,

(Le prince passe A gnucho.) Ct s'il r^VC là à qUClqUC pllin d'atta-

que... combinons le mien, (saluant.) Monseigneur!...

MAX, sans le rognrder.

Qui vient encore me déranger? Que voulez-vous?

GALAOR

Je suis le baron Galaor deBlakenberg, à qui Votre Altesse a fait espérer l'honneur d'une audience.

MAX, se tournant de son côté.

Ah! mon Dieu!... n'est-ce pas vous, monsieur, qui m'attendiez?

GALAOR

Depuis ce matin, mon prince.

MAX

Pardon, monsieur, je suis accablé de travaux de toutes sortes.

GALAOR

Passe encore, si c'était de plaisirs, mais d'affaires!

MAX

Est-ce que vous n'avez pas d'affaires, vous, monsieur?

GALAOR

Non, mon prince, je les ai toutes réservées pour mon âge mûr.

MAX, le regardant.

Et votre âge mûr?...

GALAOR

Ne viendra jamais... grâce au secret que j'ai de rester toujours jeune.

MAX

Un beau secret, monsieur!

LA FUÏLEUSE

GALAOR

Dont Votre Altesse n'a pas besoin, par malheur; sans cela, je lui en ferais part; c'est mon devoir.

MAX

Comment cela?

GALAOR

Madame la grande-duchesse m'a fait l'honneur de m'attacher à la personne de son auguste neveu.

MAX

Je n'en savais rien.

GALAOR

En qualité de secrétaire ou de premier menin, sauf ce qu'en dira monseigneur.

MAX

Je dirai que je m'en étais passé jusqu'ici... et qu'à la rigueur...

GALAOR

Votre Altesse aurait pu s'en passer encore. Aussi, rassurez-vous... ce sera exactement comme si vous n'en aviez pas.

MAX, à la cheminée de droite.

Vous croyez?...

J'en suis sûr, et si j'ai le bonheur de plaire à Votre Altesse...

MAX

Vous me plaisez,., à ces conditions-là.

GALAOR

Trop heureux!... Ainsi, je pourrai donc entrer en fonctions?...

MAX, impatienté^

Quand vous voudrez.

GALAOR

Quels sont les ordres de Votre Altesse pour aujourd'hui?

MAX

Aucun.

GALAOR

Et mon service ordinaire ?

MAX

RienI

GALAOR, à part.

Avec des travaux pareils, je ne pourrai jamais gagner mes appointements. (Haut.) Ainsi, le seul désir de monseigneur?...

Est d'être seul.

GALAOR

J'obéis, (il fait quelques pas pour sortir. — Max s'approche de la table à droite. — Il y prend une feuiUe de papier, la plie en deux et cherche une écritoire; il tourne la tête et l'aperçoit sur la table à gauche. — Il va pour la chercher, Galaor le devance. — Il lui présente la plume et tient l'encrier de l'autre main.) Voici, monseigneur !

MAX

Qu'est-ce ?

GALAOR

La plume que vous cherchez.

(il passe derrière le prince et pose l'écritoire sur la table.) MAX, troublé.

C'est vrai ! J'ai un problème que je ne puis résoudre de tête.

(Galaor salue, s'approche lentement de la porte du fond et s'arrête.) GALAOR, regardant Max de loin et à part.

Ce problème-là a l'air de l'agiter beaucoup : les yeux au ciel, l'air mélancolique et rêveur... Ces Allemands font de la stratégie avec sentiment.

LA FRILEUSE

MAX, assis à la table de droite.

Dieu! Qu'il est difficile de dire ce qu'on veut dire... sans le dire ! Ah I m'y voilà I

Ne savez-vous donc pas comprendre le langage De ce cœur trop timide, et que l'on croit sauvage ?

C'est cela, c'est la vérité ! ou plutôt...

Ne comprenez-vous pas... vous, mon ange et mon guide, Ce cœur... qu'on croit sauvage... et qui n'est que timide?

Ce sera mieux... Écrivons !

GALAOR, s'approchant et toujours à part.

On croirait, Dieu me damne ! qu'il fait des vers ! Allons donc ! Lui, un mathématicien !

MAX

Déesse, ayez pitié du pauvre... prince Max.

GALAOR, à part.

C'est cela môme... des vers germaniques! Pauvre prince Max!

MAX à part, se frottant le front.

C'est peut-être un peu dur !

GALAOR à part.

Oui, un peu!

MAX

Mais cela me nomme, cela me fait connaître ! C'est quelque chose ; sans cela, elle ne se douterait peut-être jamais que c'est moi! Pauvre prince Max!... Mais la rime, la rime à ce mot-là?... Je n'avais pas déjà assez de difficultés, il faut encore qu'on me donne un nom qui n'a pas de rime ! (Avec colère.) Max ! Max...

GALAOR, de même.

Le pauvre homme !

MAX, cherchant toujours.

Maudite rime !... Chienne de rimel... S'il ne s'agissait que d'enlever un carré d'infanterie!

Déesse, ayez pitié du pauvre prince Max ! Déesse... recevez... les vœux du prince Max.

GALAOR, s'avançant et déclamant.

Minerve accueillait bien les prières d'Ajax.

MAX, vivement.

Bravo ! Ma foi, trouvée !... Il n y a peut-être que cellelà au monde ! (s'arrêtant brusquement.) Eh lïiais I Qu'est-ce qui vous amène? Qui êtes-vous?

GALAOR

Votre secrétaire, monseigneur! Secrétaire pour tout faire, même pour trouver des rimes.

MAX

fia vérité?

GALAOR

A moi la rime, à vous la raison, monseigneur ; nous ferons à nous deux des vers charmants, que tout le monde applaudira.

MAX, se levant.

Et je ne veux pas, morbleu! qu'on applaudisse mes vers!

(il met la feuille dans sa poche.)

Vous êtes le premier, monseigneur.

MAX

Je ne veux même pas qu'on les connaisse !

GALAOR

y en a d'autres qu'on n'aurait qu'à laisser faire, cela uffirait; mais les vôtres, monseigneur...

MAX

Taisez-vous, taisez-vous, morbleu ! Et si vous vous avisez de parler de moi !...

GALAOR

Votre Altesse me prend- elle pour la Renommée? Je suis muet et j'y ai quelque mérite ; car je connais mieux encore

LA FH IL h: USE

que ces vers, je connais la personne même à qui ils étaient destinés.

MAX, vivement.

Vous?

GALAOR

Prêt à vous le prouver.

MAX, hors de lui.

S'il était vrai !...

D'où vient, monseigneur, votre trouble... votre émotion?... Vous méfiez-vous d'un serviteur fidèle ? Craignezvous qu'il révèle votre amour ?

MAX

Impossible ! Je n'en ai parlé à personne.

GALAOR

Excepté à elle?

MAX

Du tout! Pas même... à elle !

GALAOR

Est-il possible ?

MAX

Jamais, jamais je n'oserais !

GALAOR

Mais comment l'idée de l'épouser ne s'est-elle pas offerte à votre pensée ?

MAX, effrayé.

L'épouser!... moi? Des idées de mariage... à moi? Et la grande-duchesse, ma tante!...

GALAOR

Pourquoi ne pas aborder avec elle la question ?

MAX

Je me connais !... J'irais sans crainte à l'attaque d'une

redoute ;'Tnais, depuis mon enfance, la grande-duchesse... m'a imprimé une telle terreur, m'a habitué à une telle soumission, que, même maintenant, j'éprouve encore auprès d'elle une timidité instinctive qui me rend gauche, maladroit, et me fait ressembler à un écolier en tutelle.

GALAOR

Et c'est pour cela, sans doute... qu'elle a conseillé au feu duc, votre oncle, de prolonger cette tutelle... aussi longtemps que possible?

MAX

Je le sais... et peu m'importe! Le pouvoir n'est pas l'objet de mes vœux.

(il va s'asseoir près de la table, à droite.) GALAOR.

Eh bien !... cet objet... ce seul objet de vos vœux... ce mariage... Votre Altesse me permet-elle d'en parler à sa redoutable tante?

MAX, le regardant.

Ah ! Vous êtes intrépide, baron !

GALAOR

J'en parlerai de votre part... non-seulement à elle, mais encore à la belle Thécla !

MAX, avec bonhomie.

Pourquoi?

GALAOR

A la princesse de Wolfenbuttel.

MAX, de, même et se levant.

Pourquoi? Elle est sans doute charmante, mais rieuse, étourdie, indiscrète !... et elle n'a que faire là-dedans.

GALAOR

Comment, rien?

MAX, passant à gauche.

Non, sans doute.

LA FRILEUSE

GALAOR

N'est-ce pas à elle que vous pensez !

MAX

Mais du tout !

GALAOR, poussant un cri.

Ah ! mon Dieu ! Et votre tante... qui veut vous la donner pour femme 1

MAX

Jamais! Jamais!... Plutôt mourir!

GALAOR

Et ce que Votre Altesse me disait tout à l'heure ?...

MAX, vivement.

Je n'ai rien dit... rien ! Pas un mot sur ce sujet, baron... il y va!...

(il passe à droite.)

GALAOR, à part.

De ma place ! Et de mes dettes 1 Tout est perdu !

(il descend à gauche.)

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