MAX, GALAOR
GALAOR, à part.
Il est impossible, dans une cour quelconque, même dans une cour d'Allemagne, qu'un prince soit arrivé à l'âge de
SeRiBE, — Œuvres complètes. î^e S6rie. — VoL — 15
— DKAMKS
vingt-trois ans sans s'occuper d'autre chose que de stratégie,
(Le prince passe A gnucho.) Ct s'il r^VC là à qUClqUC pllin d'atta-
que... combinons le mien, (saluant.) Monseigneur!...
MAX, sans le rognrder.
Qui vient encore me déranger? Que voulez-vous?
GALAOR
Je suis le baron Galaor deBlakenberg, à qui Votre Altesse a fait espérer l'honneur d'une audience.
MAX, se tournant de son côté.
Ah! mon Dieu!... n'est-ce pas vous, monsieur, qui m'attendiez?
GALAOR
Depuis ce matin, mon prince.
MAX
Pardon, monsieur, je suis accablé de travaux de toutes sortes.
GALAOR
Passe encore, si c'était de plaisirs, mais d'affaires!
MAX
Est-ce que vous n'avez pas d'affaires, vous, monsieur?
GALAOR
Non, mon prince, je les ai toutes réservées pour mon âge mûr.
MAX, le regardant.
Et votre âge mûr?...
GALAOR
Ne viendra jamais... grâce au secret que j'ai de rester toujours jeune.
MAX
Un beau secret, monsieur!
LA FUÏLEUSE
GALAOR
Dont Votre Altesse n'a pas besoin, par malheur; sans cela, je lui en ferais part; c'est mon devoir.
MAX
Comment cela?
GALAOR
Madame la grande-duchesse m'a fait l'honneur de m'attacher à la personne de son auguste neveu.
MAX
Je n'en savais rien.
GALAOR
En qualité de secrétaire ou de premier menin, sauf ce qu'en dira monseigneur.
MAX
Je dirai que je m'en étais passé jusqu'ici... et qu'à la rigueur...
GALAOR
Votre Altesse aurait pu s'en passer encore. Aussi, rassurez-vous... ce sera exactement comme si vous n'en aviez pas.
MAX, à la cheminée de droite.
Vous croyez?...
J'en suis sûr, et si j'ai le bonheur de plaire à Votre Altesse...
MAX
Vous me plaisez,., à ces conditions-là.
GALAOR
Trop heureux!... Ainsi, je pourrai donc entrer en fonctions?...
MAX, impatienté^
Quand vous voudrez.
GALAOR
Quels sont les ordres de Votre Altesse pour aujourd'hui?
MAX
Aucun.
GALAOR
Et mon service ordinaire ?
MAX
RienI
GALAOR, à part.
Avec des travaux pareils, je ne pourrai jamais gagner mes appointements. (Haut.) Ainsi, le seul désir de monseigneur?...
Est d'être seul.
GALAOR
J'obéis, (il fait quelques pas pour sortir. — Max s'approche de la table à droite. — Il y prend une feuiUe de papier, la plie en deux et cherche une écritoire; il tourne la tête et l'aperçoit sur la table à gauche. — Il va pour la chercher, Galaor le devance. — Il lui présente la plume et tient l'encrier de l'autre main.) Voici, monseigneur !
MAX
Qu'est-ce ?
GALAOR
La plume que vous cherchez.
(il passe derrière le prince et pose l'écritoire sur la table.) MAX, troublé.
C'est vrai ! J'ai un problème que je ne puis résoudre de tête.
(Galaor salue, s'approche lentement de la porte du fond et s'arrête.) GALAOR, regardant Max de loin et à part.
Ce problème-là a l'air de l'agiter beaucoup : les yeux au ciel, l'air mélancolique et rêveur... Ces Allemands font de la stratégie avec sentiment.
LA FRILEUSE
MAX, assis à la table de droite.
Dieu! Qu'il est difficile de dire ce qu'on veut dire... sans le dire ! Ah I m'y voilà I
Ne savez-vous donc pas comprendre le langage De ce cœur trop timide, et que l'on croit sauvage ?
C'est cela, c'est la vérité ! ou plutôt...
Ne comprenez-vous pas... vous, mon ange et mon guide, Ce cœur... qu'on croit sauvage... et qui n'est que timide?
Ce sera mieux... Écrivons !
GALAOR, s'approchant et toujours à part.
On croirait, Dieu me damne ! qu'il fait des vers ! Allons donc ! Lui, un mathématicien !
MAX
Déesse, ayez pitié du pauvre... prince Max.
GALAOR, à part.
C'est cela môme... des vers germaniques! Pauvre prince Max!
MAX à part, se frottant le front.
C'est peut-être un peu dur !
GALAOR à part.
Oui, un peu!
MAX
Mais cela me nomme, cela me fait connaître ! C'est quelque chose ; sans cela, elle ne se douterait peut-être jamais que c'est moi! Pauvre prince Max!... Mais la rime, la rime à ce mot-là?... Je n'avais pas déjà assez de difficultés, il faut encore qu'on me donne un nom qui n'a pas de rime ! (Avec colère.) Max ! Max...
GALAOR, de même.
Le pauvre homme !
MAX, cherchant toujours.
Maudite rime !... Chienne de rimel... S'il ne s'agissait que d'enlever un carré d'infanterie!
Déesse, ayez pitié du pauvre prince Max ! Déesse... recevez... les vœux du prince Max.
GALAOR, s'avançant et déclamant.
Minerve accueillait bien les prières d'Ajax.
MAX, vivement.
Bravo ! Ma foi, trouvée !... Il n y a peut-être que cellelà au monde ! (s'arrêtant brusquement.) Eh lïiais I Qu'est-ce qui vous amène? Qui êtes-vous?
GALAOR
Votre secrétaire, monseigneur! Secrétaire pour tout faire, même pour trouver des rimes.
MAX
fia vérité?
GALAOR
A moi la rime, à vous la raison, monseigneur ; nous ferons à nous deux des vers charmants, que tout le monde applaudira.
MAX, se levant.
Et je ne veux pas, morbleu! qu'on applaudisse mes vers!
(il met la feuille dans sa poche.)
Vous êtes le premier, monseigneur.
MAX
Je ne veux même pas qu'on les connaisse !
GALAOR
y en a d'autres qu'on n'aurait qu'à laisser faire, cela uffirait; mais les vôtres, monseigneur...
MAX
Taisez-vous, taisez-vous, morbleu ! Et si vous vous avisez de parler de moi !...
GALAOR
Votre Altesse me prend- elle pour la Renommée? Je suis muet et j'y ai quelque mérite ; car je connais mieux encore
LA FH IL h: USE
que ces vers, je connais la personne même à qui ils étaient destinés.
MAX, vivement.
Vous?
GALAOR
Prêt à vous le prouver.
MAX, hors de lui.
S'il était vrai !...
D'où vient, monseigneur, votre trouble... votre émotion?... Vous méfiez-vous d'un serviteur fidèle ? Craignezvous qu'il révèle votre amour ?
MAX
Impossible ! Je n'en ai parlé à personne.
GALAOR
Excepté à elle?
MAX
Du tout! Pas même... à elle !
GALAOR
Est-il possible ?
MAX
Jamais, jamais je n'oserais !
GALAOR
Mais comment l'idée de l'épouser ne s'est-elle pas offerte à votre pensée ?
MAX, effrayé.
L'épouser!... moi? Des idées de mariage... à moi? Et la grande-duchesse, ma tante!...
GALAOR
Pourquoi ne pas aborder avec elle la question ?
MAX
Je me connais !... J'irais sans crainte à l'attaque d'une
redoute ;'Tnais, depuis mon enfance, la grande-duchesse... m'a imprimé une telle terreur, m'a habitué à une telle soumission, que, même maintenant, j'éprouve encore auprès d'elle une timidité instinctive qui me rend gauche, maladroit, et me fait ressembler à un écolier en tutelle.
GALAOR
Et c'est pour cela, sans doute... qu'elle a conseillé au feu duc, votre oncle, de prolonger cette tutelle... aussi longtemps que possible?
MAX
Je le sais... et peu m'importe! Le pouvoir n'est pas l'objet de mes vœux.
(il va s'asseoir près de la table, à droite.) GALAOR.
Eh bien !... cet objet... ce seul objet de vos vœux... ce mariage... Votre Altesse me permet-elle d'en parler à sa redoutable tante?
MAX, le regardant.
Ah ! Vous êtes intrépide, baron !
GALAOR
J'en parlerai de votre part... non-seulement à elle, mais encore à la belle Thécla !
MAX, avec bonhomie.
Pourquoi?
GALAOR
A la princesse de Wolfenbuttel.
MAX, de, même et se levant.
Pourquoi? Elle est sans doute charmante, mais rieuse, étourdie, indiscrète !... et elle n'a que faire là-dedans.
GALAOR
Comment, rien?
MAX, passant à gauche.
Non, sans doute.
LA FRILEUSE
GALAOR
N'est-ce pas à elle que vous pensez !
MAX
Mais du tout !
GALAOR, poussant un cri.
Ah ! mon Dieu ! Et votre tante... qui veut vous la donner pour femme 1
MAX
Jamais! Jamais!... Plutôt mourir!
GALAOR
Et ce que Votre Altesse me disait tout à l'heure ?...
MAX, vivement.
Je n'ai rien dit... rien ! Pas un mot sur ce sujet, baron... il y va!...
(il passe à droite.)
GALAOR, à part.
De ma place ! Et de mes dettes 1 Tout est perdu !
(il descend à gauche.)