‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 115 sur 156 · LA DUCHESSE, GALAOR · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE, GALAOR

LA DUCHESSE

Approchez. Où avez-vous passé le temps dé votre exil?

GALAOR

En France, madame.

LA DUCHESSE

Pays immoral qui vous convenait. Pourquoi l'avez-vous quitté ?

Faut-il dire la vérité ?

LA DUCHESSE, sévèrement.

Toujours !

GALAOR

On ne voulait plus m'y faire crédit.

LA DUCHESSE

Yous avez donc conservé vos anciennes habitudes ?

GALAOR

Oui, madame... (La regardant avec expression.) tOUtCS ! LA DUCHESSE.

Celle de faire des dettes, car ici vous en avez laissé.

GALAOR

C'est possible ; j'ai tout oublié. (Avec émotion.) Hors un seul souvenir !

LA DUCHESSE, sévèrement.

Vous devez, d'abord, et depuis longtemps, quarante mille florins à M. de Fallemberg, mon secrétaire intime, qui m'en parlait ce matin, et peut-être d'autres dettes encore...

GALAOR

Quand Votre Altesse Tordonnera, je n'en aurai plus.

LA FRILEUSE

Comment cela ?

GALAOR

Le jour où elle daignera les payer !

LA DUCHESSE, lentement.

Je ne dis pas non,

GALAOR

0 faveur inespérée !

LA DUCHESSE

Silence ! Vous étiez, il y a huit jours, aux eaux de Bade ?

GALAOR

Oui, Altesse.

LA DUCHESSE

Vous y avez vu ma jeune pupille, la princesse Thécla de Wolfenbuttel ?

GALAOR

Oui, Altesse.

LA DUCHESSE

Feu m.on mari, qui était son tuteur, m'a laissé tout pouvoir sur elle, et c'est à moi seule de disposer de sa main et de ses États.

GALAOR

Je comprends... Votre Altesse veut faire un choix.

LA DUCHESSE, sèchement. Il est fait. (Après un instant de silence.) Comment trOUVCZ-VOUS

a princesse ?

GALAOR, à part.

Est-ce qu'elle aurait, par hasard, des idées sur moi?

LA DUCHESSE, impérieusement.

Comment la trouvez-vous ?

GALAOR, vivement.

Charmante ! Adorable ! Une grâce, un esprit !... Elle a

250 G0MÉIJII':S — DHAMKS

beaucoup des manières de Voire Altesse... surtout une affabilité...

LA DUCHESSE, gravement.

Trop grande! C'est un défaut.

GALAOR

Dont je ne puis me plaindre; car, pendant ces huit jours, elle m'a accueilli avec une bonté... qui fait que, pros d'elle, on se sent entraîné... séduit... Impossible de ne pas l'adorer!

LA DUCHESSE, se levant vivement.

J'espère que vous n'avez pas eu cette audace?

GALAOR

Moi!... Quelle pensée!... (a part.) J'allais faire fausse route. (Haut.) J'avais, contre de tels dangers, des souvenirs cruels et vivaces que rien n'a pu effacer... et, pour moi, le passé est la sauvegarde du présent!

Il suffit! Pas un mot de plus... Écoutez-moi. Je m'indigne depuis longtemps des plaisanteries continuelles qu'on se permet en Europe sur le nombre et sur le peu d'importance des petits princes d'Allemagne; mais le moyen de s'agrandir, quand on n'a pas deux ou trois cent mille hommes pour chercher à ses voisins quelque querelle d'Allemand ! Je me suis dit alors, que si, par exemple, un Brunswick épousait une Wolfenbutiel; que si, plus tard, leurs enfants épousaient quelques princes ou princesses de Reuss, de Souabc, ou de Gotha, on arriverait ainsi, sans guerre, sans bataille, et par de seules conquêtes matrimoniales, à composer avec des fractions de principautés un royaume complet. Vous comprenez?

GALAOR

Très-bien !

LA DUCHESSE

C'est là le but de ma politique. Pour commencer, j'ai résolu de marier le grand-duché de Brunswick avec la princi-

LA FRILEUSE

pauté do WoUenbultel... dans la personne du prince Max, mon neveu, et dans celle de Thécla, ma pupille.

GALAOR

Je n'y vois pas d'obstacle.

LA DUCHESSE

Il y en a pourtant, et de très-grands! Quant à ma pupille, je lui ai dit : « Je veux. » Cela suffit, elle obéira. Elle sait que je ne reviens jamais sur mes décisions. Pour mon neveu... c'est plus difficile. J'ai tellement soigne son éducation, je lui ai donné, dans ce siècle démoralisé, des goûts si chastes, des principes si rigides, qu'il n'aime que la science et la stratégie, ne pense à aucune femme et a pris le mariage en horreur !

GALAOR, gaiement.

En vérité?

LA DUCHESSE, avec embarras.

11 faudrait maintenant... et moi, je ne le peux pas... détruire en partie mon ouvrage... lui prêcher d'autres préceptes... le rendre moins sauvage... moins rigoriste... enfin, moins vertueux... et j'ai songé à vous.

GALAOR

Ah ! Quel honneur !

LA DUCHESSE

Si vous parvenez à le décider à ce mariage...

GALAOR

Eh bien?...

LA DUCHESSE

Le jour où il y donnera son consentement, je paie toutes vos dettes, à commencer par celle de Fallemberg; je vous accorde le titre de comte, et, de plus, la clef de premier chambellan.

GALAOR

Ah! madame...

LA DUCHESSE

Vous savez que le feu duc, mon mari, m'a nommée régente de cette principauté, jusqu'au jour où son neveu, le prince Max, aura atteint sa grande majorité.

GALAOR

C'est-à-dire sa vingt-cinquième année.

LA DUCHESSE

Et il n'en a que vingt-trois. J'ai donc encore deux années devant moi, pour mener à bonne fin mes desseins politiques, punir ceux qui me trahissent et récompenser ceux qui me servent.

GALAOR

Votre Altesse peut se reposer sur mon zèle et mon expérience. Dès que vous daignez compter sur moi pour rendre le prince mauvais sujet...

LA DUCHESSE, vivement.

Je n'ai pas dit cela.

GALAOR

Moins vertueux, ce sont vos expressions ; je demande à être seul juge des moyens à employer.

LA DUCHESSE

Si ma moralité peut les accepter!

GALAOR

Nous aurons d'abord à la cour des soirées, des réceptions, des concerts...

LA DUCHESSE

Un instant !

GALAOR

Opéra et ballet deux fois par semaine...

Permettez !

LA FRILEUSE

GALAOR

Et, par mois, quatre grands bals où vous inviterez les plus jolies femmes de la résidence. .

LA DUCHESSE

Mais songez donc, baron!... Taisez-vous, c'est le prince, mon neveu. Le voici, enfm !

GALAOR

Si Votre Altesse daignait me permettre de causer d'abord seul quelques instants avec mon élève ?...

LA DUCHESSE, souriant.

Pour votre première leçon?... Soît... je vous laisse avec lui.

(Elle remonte.)

GALA OR 5 la suivant.

En quelle qualité?

LA DUCHESSE

Comme premier menin ou secrétaire, la place que vous voudrez... à votre choix.

GALAOR

Je les choisis toutes les deux.

(Le prince entre en rêvant et sans voir Galaor ni la duchesse, qui se tiennent au fond, à droite. Il prend un siège et s'assied.) LA DUCHESSE, bas à Galaor.

A bientôt! A la revue!

(Elle sort à gauche. Le prince se lève et passe à droite, absorbé dans ses réflexions. Galaor l'examine.)

Page 1