THÉCLA, MARGUERITE, MAX, GALAOR
MAX, entrant avec Galaor et lui parlant vivement.
Convenable ou non, c'est trop important pour que je ne sache pas à l'instant même... (a Marguerite.) Pardon, mademoiselle, de me présenter d'une façon aussi peu respectueuse... mais...
MARGUERITE, l'interronjpant en lui montrant Thécla,
Son Altesse madame la princesse de Wolfenbuttel!
MAX, à part, effrayé.
Ah! mon Dieu! (Haut et s'inciinant.) Quc je ne m'attendais pas à l'honneur de rencontrer ici !
GALAOR, saluant.
Et à qui je suis heureux d'offrir mes hommages. (Basa Max.) Celle à qui nous devons plaire... Voilà une occasion de commencer.
THÉCLA
J'arrive, monseigneur... et je suis désolée d'avoir d'abord une querelle à vous faire.
MAX, troublé.
A moi... princesse? (Bas, à Gaiaor.) Mauvais début !
THÉCLA
Mademoiselle Marguerite de Waldeck vous avait recommandé, en son nom et au mien... un jeune officier, M. Conrad d'Halberstadt...
MARGUERITE
Lieutenant au régiment des gardes.
LA FRILEUSE
MAX, se contenant à peine.
Encore lui ! Depuis hier, ce nom me poursuit partout, et, ce matin encore... C'est à en perdre la tôte !... (Montrant les papiers qu'il tient.) Voici des rapports qui réclament contre lui une punition sévère... rapports qui n'attendent plus que mon approbation ou celle de la grande-duchesse.
THÉCLA
Et qu'a-t-il fait, mon Dieu ?
MAX
Ce qu'il a fait?... D'abord, il était aux arrêts.
THÉCLA
Ce n'est pas sa faute.
MARGUERITE, regardant Max.
Mais celle des personnes qui l'y avaient mis.
MAX
Et, quoique aux arrêts, il s'est battu.
THÉCLA
Pour passer le temps, sans doute. Et avec qui ?
GALAOR
Avec moi, princesse.
THÉCLA, jouant l'étonnement.
Avec vous, monsieur le baron !
GALAOR
Qui, dans ce moment, demandais sa grâce à monseigneur.
Et la cause de ce combat ?
GALAOR
Je prie Votre Altesse de me dispenser des détails.
THÉCLA
J'y tiens beaucoup.
GALAOR
Les jeunes gens sont volontiers légers, indiscrets; souvent
leurs plaisanlcries ne respectent pas ce qu'il y a de plus respectable au mondo... les dames de la cour... la grandeduchesse... vous-même, princesse ! Et moi, dont le dévoue-' ment pour Votre Altesse est connu, je devais naturellement la défendre, et donner une leçon à un jeune étourdi, que, du reste... je me suis efforcé de ménager.
THECLA, au prince.
C'est là son crime ?
MAX
Si ce n'était que cela ! Mais il s'agit de bien autre chose : Ce matin, à ce que dit un second rapport, dans un état d'effervescence, d'exaltation, de déhre, qui n'est pas ordinaire...
THÉCLA, à part.
Pauvre jeune homme !
MAX
Il demande à son colonel à se rendre à la résidence ; autorisation qui lui est refusée... et alors, ce que vous ne croiriez jamais, mesdames, et ce qui ne paraît que trop bien prouvé... cette autorisation...
GALAOR
Il l'a prise !
THÉCLA
J'aurais fait de même.
MARGUERITE
Moi aussi.
GALAOR
Ces dames, par malheur, ne président pas le conseil de guerre.
MAX
Ce qui reste constant, c'est qu'il a disparu ; c'est qu'il a quitté le camp... c'est qu'on peut donner à celte affaire des proportions...
LA FRILEUSE
MARGUERITE
Les plus minimes.
MAX
Comme les plus graves... Attendu que des circonstances fort extraordinaires viennent s'y joindre. D'après un troisième rapport...
THEGLA, d'un ton de compassion.
Vous les avez lus tous trois ?
MAX
Certainement.
THÉCLA
Pauvre prince 1
MAX
Le soldat de faction, dans la première cour du palais, a vu se glisser ce matin un jeune officier enveloppé du manteau et couvert du chapeau du régiment des gardes !
THÉCLA, à part.
Ah ! mon Dieu !
MAX
Il a voulu l'arrêter ; mais celui-ci lui a dit le mot d'ordre : « Discipline, décence... »
f. THÉCLA, impatientée.
Et (( Dorothée
MAX, étonné.
Et comment savez-vous le mot d'ordre?
THÉCLA, à part.
0 ciel 1 (Haut.) Vous venez de nous le dire.
MAX
Moi?
THÉCLA
A l'instant même. Demandez plutôt à M. le baron.
SûiiBE. — Œuvres complètes. I^e Série. — O^e Vol. — 17
GALAOK, descendant.
Pardon : je n'étais pas à la conversation.
THÉCLA
Mais Marguerite l'a entendu.
MARGUERITE, avec sang-froid.
Parfaitement. « Décence, discipline et Dorothée, » vous Pavez dit.
MAX
Paurais juré le contraire. C'est inconcevable !
MARGUERITE
Pas tant ; monseigneur est si distrait !
THÉCLA, souriant.
Il faudrait tâcher de ne pas l'être à ce point-là ! (D'un air gracieux.) Et cc jcuno liommc ?...
MAX
S'est élancé par Pescalier secret qui conduit chez les dames d'honneur.
THECLA, jouant la surprise.
En vérité !
Bien plus, au dire du factionnaire, il n'est pas redescendu.
THÉCLA
Voilà qui serait très-inquiétant !
MAX
N'est-ce pas"^... Aussi, j'accourais en prévenir mademoiselle de Waldeck, au moment où j'ai rencontré M. le baron.
THÉCLA, bas, à .Marguerite.
Sa colère n'avait pas d'autre cause.
MAX
Et je voulais demander à mademoiselle.», si elle n'avait rien entendu, rien vu.
LA FRILEUSE
THÉCLA
Que moi; car, depuis ce matin, je suis près d'elle.
MAX, content.
Ah î Votre Altesse ne Fa pas quittée^...
THÉCLA
Pas d'un instant. (Bas, à Marguerite.) Yois commc il est heureux, le pauvre homme ! (Haut.) Nous causions là... en travaillant... de vous.
(Elle va s'asseoir et occupe le milieu de la table. Marguerite s*assied à droite.) MAX.
De moi?
THÉCLA
Et si Votre Altesse veut nous permettre de reprendre notre ouvrage?,..
MAX
Comment donc î
(Elles prennent chacune un ouvrage de tapisserie.) THÉCLA.
Nous causions de votre bonté, qui doit s'accommoder bien mal des rigueurs de la discipline...
MARGUERITE
C'est vrai... Et ce rapport?...
MAX, à Thécla, regardant Marguerite.
Votre Altesse peut le regarder comme non avenu.
MARGUERITE, l'interrogeant du regard.
Le premier?...
THÉCLA, de même.
Et le second?...
MARGUERITE, de même.
Et le troisième?...
292 COMKDIKS — DRAMKS
MAX, m(^mf> jeu que plus haut.
Je n'en signerai aucun.
MARGUERITE, émue.
Ah ! monseigneur, vous êtes le meilleur et le plus noble des hommes.
TIIÉCLA.
C'est aussi ce que nous disions quand vous êtes entré.
MAX
J'ai eu tort... alors, d'arriver.
THÉCLA
Et pourquoi?
MAX
Je suis de ceux qui ne peuvent que gagner à Tabsence.
TIIÉCLA.
Nous n'en convenons pas.
GALAOR, bas au prince.
C'est le moment d'essayer notre première leçon. J'ai idée que vous plaisez déjà.
MAX, craintif.
Vous croyez ?
GALAOR, bas à Max.
Il s'agit de continuer î Débutez par quelques mots de galanterie, et puis, saisissez la première occasion, une transition heureuse, et déclarez votre amour.
MAX, bas à Galaor.
Comme vous y allez ! Non pas, non pas, ce serait trop brusquer les choses.
GALAOR, de même.
Il faut savoir à quoi s'en tenir sur ses sentiments, (a part.) Et moi, sur ma place de chambellan.
MAX, (le même.
Et si elle allait dire oui !
LA FRILEUSE
GALAOR, de même.
Eh bien ?
MAX, effrayé.
Qu'est-ce que nous deviendrions?
GALAOR, bas.
C'était tout à l'heure, disiez-vous, le plus ardent de vos vœux !
MAXj de même.
Sans doute... (Regardant Marguerite.) Mais d'uu instant à l'autre !...
* THÉCLA
Monsieur le baron me semble en bien grande faveur ; le charme de sa conversation a tellement absorbé Son Altesse, que nous sommes en complète disgrâce.
GALAOR, bas, à Max.
Vous l'entendez?... Approchez-vous donc.
MAX, s' avançant.
Je craignais de déranger ces dames, qui travaillaient.
MARGUERITE
Les ouvrages de femme ont un grand avantage sur les vôtres, messieurs, ils nous permettent de causer.
THÉCLA, regardant Max.
Et surtout d'écouter.
GALAOR, bas à xMax.
Vous le voyez! On vous presse de parler, on vous écoute.
MAX, de même, à Galaor.
J'entends bien ! (Haut, regardant la table.) Voilà un guéridon... en mosaïque... je crois?
MARGUERITE
Oui, mon prince.
MAX
Et, c'est là, mademoiselle de Waldeck, que vous travail-
GOMEDIKS — DRAMES
Icz... tous les jours? Elle est jolie, cette table! Elle nio plaît ! Je l'aime !
THÉCLA
Mademoiselle de Waldeck n'y lient pas, et sera charmt'o, j'en suis sûre, de l'offrir à Votre Altesse.
Du tout, du tout I... Go n'est pas pour cela que je la regardais, ni que je disais...
GALAOR
Et pourquoi donc ?
JMAX, troublé.
Oh! A cause... (prenant un livre.) à cause de ce volume qui me paraît admirablement relié. (Regardant le titre.) C'est d'un auteur français : Le Triomphe des femmes,
THÉCLA
Nous ne lisons que de bons livres.
MAX, à Marguerite.
C'est chez vous, mademoiselle, que ce livre devait se trouver.
GALAOR, bas.
C'est à la princesse qu'il fallait dire cela.
MAX
Vous le connaissez, princesse? ||
THÉCLA
Non, vraiment. J'en faisais l'éloge de confiance et sur le titre seulement. Mais rien ne vous empêche, monseigneur, de nous en faire la lecture pendant que nous travaillons.
(Galaor avance un siège à gauche de la table pour le prince Max.) MAX.
Moi?... J'aurais peur de m'en tirer fort mal; car je ne suis pas, il s'en faut, un habile lecteur.
N'importe ! Je vous nomme le mien.
LA FRILEUSE
GALAOH, à demi-voix.
Elle VOUS fait toutes les avances! Gela doit vous encourager.
MAX, de même.
Au contraire, cela m'effraie.
THÉCLA, à Max.
Eh bien?...
MAXj d'un air embarrassé.
Vous êtes prévenue, princesse, c'est à vos risques et périls
que je vais lire... (ll s'assied. — Galaor se lient debout à l'extrême gauche, observe le prince et ne se rapproche de lui que pour parler bas.)
Le l'riomphe des. Femmes, poëme.
Femmes, êtres divins !
(il regarde Marguerite.) Dont la présence atteste Des dogmes incompris la vérité céleste; Anges venus du ciel, que le ciel a choisis Pour forcer l'incrédule à croire au paradis !
THÉCLA, riant.
C'est très-bien lu !
MAX, avec chaleur.
C'est que c'est si vrai !... N'est-ce pas, baron?
GALAOR, se rapprochant de lui.
Certainement, (a demi-voix.) Mais en hsant, c'est la princesse qu'il faut regarder.
MAX, de même.
Vous croyez?
THÉCLA
Je suis de votre avis, monseigneur... Présenter la femme comme un dogme, comme un article de foi, auquel il faut toujours croire, me paraît une idée ingénieuse et très-vraie.
MAX
N'est-ce pas? (voyant le manteau que Thécla a jeté sur un fauteuil
206 COMÉDIKS — DRAMKS
à droite. — A part.) Ail! Hion Dicu ! un mantcau (l'onicicr ici ! . . . Dans sa chambre !...
THKCLA.
Continuez, monseigneur.
MAX
Oui, princesse... (Etourdi, il cherche à retrouver le passage où il en était, il tourne la tête à gauche et aperçoit le chapeau. — A part.)
Et là, sur ce fauteuil... je ne m'abuse pas!...
THÉCLA
Nous vous écoutons.
MA.X, balbutiant de colère.
Femmes... dont les vertus... dont les vertus... MARGUERITE, souriant.
Eh bien, monseigneur ?
MAX, avrc colère.
Dont les vertus... consolent notre vie... (a part.) Ah !... Par exemple ! (Avec dépit.)
Femmes... dont les vertus.. ^ consolent notre vie...
THÉCLA, bas, à Marguerite.
Aïe ! cela va déjà moins bien, et il balbutie un peu !
MAX
Vous qui, maîtresse aimante, ou qui, fidèle amie!... Ah ! c'est trop fort !
THÉCLA
Comment? Trop fort.
MAX
Pardon, princesse... ma vue se trouble, je m'embrouille...
Je vous avais prévenue... (cherchant le vers.) Vous... vous qui, fidèle amie...
C'est-à-dire qu'au moment même où l'on se croit sûr...
THÉCLA, riant.
De bien lire... on se trompe.
LA FRILEUSE
Ou l'on esl trompé I (Lisant.)
Vous qui, maîtresse aimante, ou qui fidèle amie... Ah ! C'est une trahison î c'est une perfidie!
(il pose le livre sur la table.) MARGUERITE.
Mais il n'y a pas cela ; cela est impossible...
MAX, avec colère.
Si I c^est une trahison... c'est une perfidie !...
THECLA, prenant le livre et lisant.
Mais vous improvisez !... C'est admirable î
MARGUERITE
Excepté que ce n'est pas dans lé sens de l'auteur, qui nous adore.
MAX, se levant.
Et qui a pu chani^er d'idée... C'est tout simple, tout naturel... quand on voit par soi-même son erreur!
GALAOR, à part, en remettant à sa première place le siège qu'il avait avancé pour le prince.
Ah çà, qu'a-t-il donc? il perd la téte !
MAX
Eh bien, oui, décidément, princesse...
THÉGLA.
Décidément, mon prince, vous disiez vrai...
MAX
N'est-ce pas?
Vous ne lisez pas bien. Mais ce n'est pas une raison pour vous fâcher.
MAX
Mais!...
C 0 M E D I K s — IJ K A M K S