‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 26 sur 156 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

DALIBON, MELFORT.

MELFORT, à qui Dalibon fait signe de s'asseoir.

Je commencerai, monsieur, par vous faire mes excuses de la manière dont je me suis présenté. Impossible d'arriver hier jusqu'à ces dames, jusqu'à vous, qui deviez, m'a-t-on

RÊVES d'amour

dit, passer toute la semaine à la campagne... et moi, qui n'ai qu'un congé de deux jours...

DALIBON.

Pardon, monsieur. D'abord, à qui ai-je Tlionneur de parler?

MELFORT

A Henri Melfort, lieutenant de vaisseau.

Dont les journaux avaient annoncé la mort en Angleterre!

MRLFORT.

Ils s'étaient trompés de personne et de grade... Celui que nous avons perdu était un officier supérieur, mon plus proche parent, mon bienfaiteur, Henri iMelfort...

DALIBON.

Le contre-amiral?

MELFORT

Le contre-amiral qui, comme parrain, m'a donné son nom... et comme oncle tout ce qu'il pouvait me laisser.

DALIBON.

Vous, neveu du contre-amiral!... Vous aviez, parbleu! plus de droits que vous ne pensiez à cette propriété... vous êtes ici chez vous, monsieur.

MELFORT, riant.

Que voulez-vous dire?...

DALIBON.

Que, sans votre oncle... je n'aurais ni cette maison, ni rien au monde !

MELFORT

Et comment cela se fait-il ?

DALIBON.

Comment ?... c'est que quand un pauvre jeune homme commence... le premier orage qu'il éprouve, le jette à la côte, le coule bas, comme vous dites, vous autres marins! Et personne ne tendait la main au naufragé!... Et, faute

d'une vingtaine de mille francs, c'en était fait de tout mon avenir. Votre oncle seul eut confiance en moi... en mon intelligence, en ma probité... Il eut l'audace... la générosit»'; de m' avancer vingt billets de banque qui m'ont sauvé... vingt mille francs que je lui ai rendus dès la première année ; mais on n'est pas quitte pour ça... et je me suis toujours regardé comme débiteur envers lui... ou envers les siens, si j'en rencontrais jamais ! J'ai donc raison de vous dire : touchez là, monsieur, vous êtes chez vous.

MELFORT

Je ne sais, monsieur, comment reconnaître un pareil accueil...

DALIBON.

En me parlant franchement!... Les jeunes gens, môme les marins... peuvent se trouver dans la position... où j'étais... Je ne vous ferai pas de phrase... mais je suis riche maintenant! il ne tient qu'à vous que je vous doive là... (Portant la main à son cœur.) uu Contentement doutjo VOUS scraî reconnaissant toute ma vie.

MELFORT, vivement, et lui saisissant la main.

Ah ! vous êtes un brave homme I Merci, monsieur... merci... je n'ai besoin de rien... mon oncle m'a laissé toute sa fortune.

DALÏBON.

Tant pis !

MELFORT

Qui est très-considérable pour un jeune homme... Quarante à cinquante mille livres de rente à peu près.

DALIBON.

Ah ! je n'ai pas de chance I

Mais vous pouvez faire bien plus encore pour moi.

DALIBON.

A la bonne heure !... Parlez... parlez donc...

MELFORT

Vous me permettez de tout vous raconter...

DALIBON.

Gomme à un ami, comme à un frère... nous sommes ici en famille.

MELFORT

Eh bien ! monsieur... nous étions deux enfants, ma sœur et moi... orphelins de bonne heure, et tous deux à la charge de mon oncle. Il plaça ma sœur dans un couvent... le couvent où votre femme fut élevée. Quant à moi, ma carrière était toute tracée. Il fit de moi un marin. J'entrai à Brest au vaisseau école, j'en sortis aspirant, je fis trois campagnes... la dernière sous les ordres de mon oncle, sur la frégate VErigone^ et dans une expédition autour du monde qui dura près de quatre années. Pendant notre absence, une révolution avait éclaté. Mon oncle, qui devait tout au souverain exilé, le suivit sur la terre étrangère, et moi, tout en regrettant ma jeunesse désormais inutile et ma carrière brisée... je ne pus séparer mon sort de celui de mon bienfaiteur. J'étais donc auprès de lui au fond de l'Angleterre... lorsque... Mais pardonnez-moi tous ces détails...

Je les veux tous I N'en passez pas un seul ! Le véritable ami est celui qui sait écouter.

MELFORT

Ma jeune sœur était restée en France, près d'Arras. Atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas... elle désirait me voir! A l'instant même où je reçus sa lettre je partis... je voyageai jour et nuit, mais en vain... j'arrivai trop tard. Alors seulement je m'aperçus que, dans la précipitation du départ, je n'avais pris ni permission, ni passe-port. Je me hâtai de sortir de France, et sous le premier nom venu, M. Denneberg, négociant, je me dirigeai vers la Belgique, dans l'intention de m'embarquer à Ostende ; et, pour gagner la ligne de chemin de fer qui y conduisait directement...^ je

GO

COMÉDIES — DRAMKS

pris place dans une mauvaise diligence où se trouvaient quatre dames et un monsieur. Le monsieur était un médecin des armées; quant aux dames, l'une, vieille, était fort aimable, les deux autres étaient jolies, la dernière était charmante ; elles se rendaient aux environs de Lille, au château d'Annecourl.

DALIBON.

Celui de ma vieille tante... Gertrude d'Annecourt... qui adorait ma sœur, et qui tous les ans remmenait avec elle passer un mois dans ses terres.

MELFORT

C'est cela même !

DALIBON.

Nous voilà en pays de connaissance... Continuez, de grâce.

Je vous ai dit que la diligence était rude, les chevaux mauvais, et, de plus, le cocher était ivre... De là, les alarmes de ces dames, que le docteur et moi rassurions de notre mieux. Au lieu de tenir le milieu de la route, la dihgence longeait un large fossé, et la vieille dame, ma voisine, s'écriait à chaque instant : « Je parie que nous allons verser. »

DALIBON, avec inquiétude.

Eh bien?..,

MELFORT

Eh bien! la vieille dame avait gagné son pari ! Nous étions dans le fossé... accident dont j'avais tâché de la garantir en la soutenant de mon bras, mais si maladroitement, que ce bras s'était cassé ! Cassé net !

DALIBON.

Ah ! mon Dieu !

MELFORT

Au milieu de la grande route... ^

RÊVES d'amour

DALIBON.

Que faire? Que devenir?

MELFORT

Rassurez-vous... Nous avions là un chirurgien... un habile homme... qui, en un instant, eut coupé la manche de mon habit, taillé des échsses dans une branche d'arbre, et fabriqué des bandelettes avec les mouchoirs de ces dames... Mais il lui fallait un aide... ne fût-ce que pour tenir mon bras pendant le temps qu'il le remettrait. Le cocher, on ne pouvait pas compter sur lui ; et à cette idée seule, les dames, frémissant d'effroi, étaient près de se trouver mal, excepté une qui, leur reprochant leur faiblesse en un pareil moment, s'écria froidement : « Me voici, docteur, que faut-il faire? » Et, modeste et pure comme une sœur de charité, courageuse comme elle, elle tint mon bras nu sans trembler, sans changer de couleur... je me trompe... Ce fut seulement quand tout fut terminé, qu'elle baissa les yeux et se prit à rougir.

DALIBON.

Ah ! c'était là une brave fille !

MELFORT

C'était votre sœur.

DALIBON.

Je m'en doutais... il n'y a pas d'action courageuse... de trait de bonté et de modestie dont Jeanne ne soit capable !

MELFORT

A qui le dites-vous î car madame d'Annecourt, ne voulant point abandonner son chevaher sur la grande route, m'avait forcé d'accepter l'hospitahté dans son château ; et pendant huit jours passés auprès de mademoiselle Jeanne, j'ai pu apprécier tout ce qu'elle possédait de qualités aimables ét charmantes... Quelle gaieté, quelle grâce dans l'esprit, quelle bonté dans le cœur, quelle fermeté dans le caractère ! Je me suis dit : Voilà la vraie femme d'un marin... elle sera la mienne, ou je mourrai garçon. Je n'en aurai pas d'autre !

Page 1