‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 54 sur 156 · MELFORT, JEANNE · texte numérisé non relu

MELFORT, JEANNE

MELFORT

Depuis ce matin, mademoiselle, il m'a été impossible de vous voir, de vous parler, de me trouver seul avec vous... Je sais quelle est votre opinion à mon égard, je connais l'arrêt qui me condamne, je n'en appellerai point... je m'y soumets... Mais comme je tiens sur toutes choses à l'estime de mon juge... je demande, avant de m' éloigner, qu'il me soit permis de lui présenter ma défense, et je le prie de vouloir bien l'entendre sans m'interrompre !

JEANNE

Je vous le promets, monsieur... il est juste que la défense

soit libre... (Melfort pose son chapeau sur la cheminée au fond; Jeanne

passe adroite.) Quoi quc VOUS puissicz dire... j'écouterai jusqu'au bout.

(Elle s'assied.)

MELFORT

Lorsqu'un accident bien heureux, et que j'ai souvent béni, me donna l'occasion de vous rencontrer... au château de madame d'Annecourt, votre tante... j'étais proscrit et forcé de cacher mon nom. Mais pendant ce peu de jours passés auprès de vous, non-seulement je vous avais voué par reconnaissance et mon cœur et ce bras que je vous devais presque... mais je m'étais promis... je le disais ce matin cà votre frère... que je n'aurais jamais d'autre femme que vous... ou que je mourrais garçon. Oui, je vous le dis bien franchement, vous êtes la première, la seule femme que j'aie jamais aimée*

R K V E s d'amour

JEANNE, avec colère.

Monsieur !...

(Elle se lève, puis se rassied.) MELFORT, réclamant avec douceur.

Ah ! vous m'avez promis de ne pas m'interrompre ! Mes illusions n'ont pas été de longue durée... Vous avez juré, votre frère me l'a dit, de ne pas vous marier! Il y avait en moi assez de tendresse et de dévouement peut-être, mais non pas assez de mérite pour vous rendre parjure.., je le reconnais, je sais me rendre justice ; mais parmi les qualités qu'autrefois j'admirais en vous, une surtout brillait au premier rang, c'était la franchise ! je ne l'ai plus retrouvée aujourd'hui. Il fallait me dire simplement et loyalement à moimême les motifs qui vous faisaient rejeter ma demande. Cet amour, dont vous ne vouliez pas, ne méritait ni l'ironie, ni le dédain avec lesquels vous l'avez accueilli. On doit quelques égards aux vaincus, et renoncer à vous, mademoiselle, était déjà une douleur assez grande pour qu'on essayât de l'adoucir par quelques mots d'estime... ou d'amitié... Eh bien! cette amitié, dont je crois ne pas être indigne, laissez-moi, en partant, l'espérance de l'obtenir un jour. Voilà, mademoiselle, ce que j'avais à vous demander.

JEANNE, froidement.

Monsieur, j'ai écouté... et je vous demanderai à mon tour pourquoi vous vous croyez obligé de me dire tout cela ?

MELFORT, étonné.

Comment. . . mademoiselle ?. . .

JEANNE

Attendu que nous sommes seuls... et que toute feinte est parfaitement inutile.

MELFORT

Moi, feindre?... moi, tromper?... Comment, mademoiselle; vous pouvez avoir une pareille idée... et dans quel but?... pour quel motif?

JEANNE

Ah! c'est trop fort!., (Avec ironie.) OscF mc (lire h moi, monsieur... que vous m'aimez?...

MELFORT

Je le dis à vous, h votre frère... au monde entier.

JEANNE, de même.

Et VOUS veniez ici... pour m'épouser?

MELFORT

Probablement, mademoiselle... car je ne pense pas que personne puisse mç supposer un autre motif.

JEANNE, de même.

Et c'est pour cela... que vous vous êtes adressé à mon frère ?

MELFORT

Oui, mademoiselle...

JEANNE, de même.

C'est ainsi que vous avez conquis son amitié?

MELFORT

Oui, mademoiselle.

JEANNE, hors d'elle-même, et avec colère.

Tenez, monsieur !...

MELFORT, avec colère.

Tenez, mademoiselle... il y a quelque chose d'inouï et que je ne puis m'expliquer... les choses les plus simples et les plus naturelles... vous paraissent dans ma bouche incroyables, invraisemblables. Eh! morbleu !.. je vous aime, parce que je ne peux pas faire autrement... et je ne conçois pas comment vous doutez ainsi de mes serments quand ces serments je ne demande qu'une chose, c'est de vous les renouveler devant Dieu!

JEANNE, à part, et le regardant avec attention.

Cetairde franchise... et déloyauté... (Haut.) Laissez-moi...

laissez -moi ! (a part pendant qu'il remonte près de la cheminée.) Est*

KlîlVES d'AMOUH

ee que par hasard il dirait vrai ?... Ce n'est pas possible !... (Elle passe à gauche.) Mais, commeiit le savoir, sans compromettre ma sœur, et sans trahir son secret? (regardant la porte à gauche.) Ellc estlà... elle écoute... Allons! pour sa guérison... (Portant la main à son cœur.) OU pOUr la mienne... pOUrsuivons ! (Haut et se tournant vers Melfort qui, pendant ce temps, est resté immobile et attendant sa réponse.) Monsicur, VOUS avOZ parlé

de mes bonnes qualités ; moi... ce sera beaucoup plus long : je vous parlerai de mes défauts. Je suis, d'abord, très-incrédule... très-défiante... (s'asseyant.) Voulez-vous me répéter tout ce que vous venez de me dire ?

MELFORT, vivement, et s'asseyant près d'elle.

Oh ! très-volontiers, mademoiselle.

JEANNE

Vous disiez, si je me le rappelle bien... « que j'éiais la première et la seule femme au monde que vous eussiez aimée. »

MELFORT

C'est la vérité... aucune autre...

JEANNE, avec intention.

x\.ucune!... vous ne craignez pas de le dire... tout haut!

MELFORT

Sur l'honneur !... Mon enfance s'est passée daiis de longues et pénibles études, ma jeunesse à bord d'un vaisseau... Les voyages, la guerre, les rudes travaux de mon état laissent peu de prise aux passions..... vous comprendrez donc qu'avant vous, il était tout simple que je n'aimasse personne!... Après vous... c'était plus simple encore !... moi, sans position... sans fortune... je ne pouvais songer à me marier. Mon sort a changé; je suis accouru. ». mais pour vous seule... Pour plaider ma cause auprès de vous, à qui m' adresser? Votre tante Gertrude, cette excellente inadame d'Annecourt,.. n'existait plus... Votre frère... je ne le connaissais pas encore... J'ai pensé alors à madame Da-

libon, une ancienne amie de nia sœur, en qui j'espérais... Eh bien ! pas du tout ! Au lieu de m'accueillir, de m'encourager... elle ne m'a pas permis, depuis ce matjn, de l'aborder, d'entamer avec elle la moindre conversation. Aussi, c'est peut-être mal de vous le dire, à vous, sa belle-sœur,,..

JEANNE, vivement.

Non, non, avouez-moi tout... nous sommes convenus de parler avec franchise... Eh bien! monsieur?

MELIORT.

Eh bien !... (Avec force.) Je la trouve insupportable !

JEANNE, vivement.

Plus bas...

JMELFORT, regardant da côté da salon.

C'est juste! on pourrait m'entendre ! (Se tournant vers la porte

à gauche, en parlant à Jeanne.) Eh bien ! Oui, insupportable et

inexplicable; elle regarde sans voir, écoute sans entendre; si vous lui offrez le bras, elle a des tressaillements ; si vous vous asseyez près d'elle, elle a des syncopes ! C'est une attaque de nerfs perpétuelle !

JEANNE, voulant lui imposer silence.

Monsieur...

MELFORT

Et je l'avais prise d'abord en antipathie.

JEANNE, de même.

Monsieur, de grâce!...

MELFORT

J'avais tort... et je m'en repens! Pauvre femme !

JEANNE

Vous la plaignez!

MELFORT

Eh oui ! elle est frappée ! Il y a quelque chose, là, au cerveau... D'abord les symptômes que je vous signalais tout à ' Theure...

RÊVES d'amour

JEANNE, respirant.

Si ce n'est que cela...

MELFORT

Plus encore... des absences...

JEANNE

Des absences ?

Tenez, au moment de partir, je lui avais écrit, avec le consentement et sous les yeux de son mari... une lettre.

JEANNE

Quoi, monsieur, cette lettre de tout à l'heure... remise par Gervaise...

MELFORT

Vous l'avez lue?... Vous avez pu juger si elle était convenable... En tous cas... c'était une lettre intime... personnelle... un secret de famille confié à elle seule... Eli bien! cette lettre qu'elle aurait dû serrer... Savez-vous où je l'ai retrouvée ?

JEANNE, à part.

Ah ! mon Dieu î...

MELFORT

Au chemin de fer, dans une brochure posée par son mari sur le canapé du salon d'attente.

JEANNE

Ociel!

MELFORT

Je l'ai reprise... sans que M. Dahbon s'en aperçût... car lui, qui est un homme d'ordre... se serait fâché...

JEANNE, vivement.

Et cette lettre... vous l'avez encore?.,.

MELFORT

Parbleu! elle est sur moi... et je la garde.

Scribe. — Œuvres complètes. ire Sério. — 9 »e Vol. — 7

UG

JEANNIC, (l'un nir nimnhlfi.

Voulez-vous, s'il vous plaît, me la confier?... Je tiens à la relire?

MELFORT, virement, la lui donnant.

Ah! tenez, mademoiselle, tenez!...

JEANNE, prenant la lettre et la regardant, à part. Oui, c'est bien la mi^me ! (La lisant à haute voix rn tourn.int le dos à Melfort, c'ost-A-dîre en se tournant vers la porte à gauche.) « Je

pars, madame, je quitte cette maison pour jamais pcut- ^tre ! mais il dépend de vous que tout espoir ne me soit pas enlevé. Si Famour le plus vrai, le plus tendre, peut vous inspirer quelque intérêt... daignez plaider ma cause auprès de votre sœur. Dites-lui que depuis trois ans je Taime, que depuis trois ans elle a été le but constant de mes pensées, de mes efforts et de tous mes travaux! Et cependant elle me repousse, elle me défend de Faimer... dites-lui, madame, que c'est le seul ordre d'elle auquel je ne puisse obéir... »

(Jeanne s'arrête.)

MELFORT

0 ciel ! elle est émue !

JEANNE, continuant.

« Si, grâce à vous, ma cause peut l'emporter un jour!... si éloigné que soit ce jour! à quelque époque qu'il arrive... il me trouvera libre... toujours libre. Quand on a espéré Jeanne pour compagne... on ne peut plus en épouser... ni en aimer d'autre !... » (a part, et le regardant.) Pauvre jeune

homme! (Haut, et d'un ton gracieux, qui cache son émotion.) Mon-

sieur, quand j'ai eu des torts... je les reconnais et je les répare... autant qu'il m'est possible... Je vous dirai donc... Silence, c'est ma sœur!

MELFORT, Q demi-voix.

Et qui ari'ive exprés au bon moment! Comment voulez- j vous que je ne déteste pas une femme pareille !...

(il s'éloi,'no et va s'asseoir près de la table à droite.) 1

REVES d'amour

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