URSULE, RAOUL
RAOUL, entre en rêvant, aperçoit Ursule et court à eUe.
Que je suis heureux de vous trouver seule.
URSULE
Ne comptez-vous pas venir voir mon père ?
RAOUL
A peine en aurai-je le temps. Je repars dès ce soir, et des ordres du ministre me retiendront plus d'un mois en Angleterre.
URSULE
En Angleterre? Mais c'est un abus de pouvoir, vous enlever ainsi à vos amis ! Et devant tout ce monde, impossible ce matin de vous parler... impossible de vous dire nos inquiétudes pendant votre absence, et la part que nous avons prise à vos succès, dont nous étions heureux et fiers.
RAOUL
Ah! je vous retrouve toujours la même... aussi charmante et aussi bonne qu'aux jours où vous me désespériez.
URSULE
Ne me rappelez pas ce temps-là, Raoul; on ne renonce pas sans regrets, sans une grande douleur peut-être, à un amour tel que le vôtre. Il a fallu, croyez-moi, céder à une voix bien forte, celle de la raison... celle du devoir. Oui, je ne vous ai pas tout dit : la position de fortune de mon père exigeait alors un sacrifice... un riche mariage auquel plus tard j'ai été assez heureuse pour me soustraire. Mais ne parlons plus du passé, tout est oublié... tout est fini. Vous voilà! Vous êtes heureux?
LA FlLl.E DK TRENTE ANS
RAOUL, soupirant.
Eh I non, je ne le suis pas.
URSULE, vivement.
Vous ne l'êtes pas ! Mais vous m'appartenez, alors! Je reprends mon bien, mes droits... Parlez, mon ami, parlez.
RAOUL
Eh bien! donc, le jour où il fallut m'éloigner de vous, quitter un monde où je laissais tout ce que j'aimais, ma douleur fut telle, que je crus perdre la vie ou la raison... et ce n'est pas à vous que je raconterai tous mes efforts pour triompher d'une passion...
Dont vous rougissiez...
RAOUL
On ne rougit pas d'être malheureux ; mais quand on est homme et qu'on a du courage, on s'efforce de ne plus l'être ; on demande au travail de vous venir en aide et à Dieu de vous prendre en pitié ! Il faut croire qu'il m'a entendu et qu'il a permis...
URSULE, souriant.
Que je fusse complètement oubliée ?
RAOUL
Non... mais que vous fussiez aimée... comme vous-même souhaitiez de l'être, comme une amie. Plusieurs années s'écoulèrent, et, du port où je me croyais à l'abri, je défiais la tempête ! Je m'en croyais préservé, du moins, par le souvenir de mon premier naufrage... Eh bien ! non... Il me faut une grande confiance en votre amitié pour oser vous avouer...
URSULE, avec aigreur.
Que vous en aimez une autre? En vérité !
RAOUL
Sans espoir
loi GO M É I) I K S — F) n A M K S
URSULE, Qvec joie.
Ah !
RAOUL
Une jeune fille à laquelle il ne m'est pas permis d'aspirer ! qui ne m'aime pas... qui ne m'aimera jamais. C'est une folie d'y penser... et pourtant J'y pense. N'allez-vous pas trouver votre ancien ami bien absurde et bien extravagant?
URSULE
Non; mais ce que vous m'apprenez là me désole; car, sans vous en rien dire, je m'étais occupée de votre position, de votre avenir; j'avais revé pous vous... un mariage..
RAOUL
Vous? Est-il possible !
URSULE
Cela vous étonne? Il me semblait, qu'en fait de bonheur, je vous devais quelque dédommagement. Oui, monsieur, un mariage oii tout se trouvait réuni. Mais vous aimez quelqu'un.
RAOUL
C'est vrai.
URSULE
Je m'étais même chargée de vous parler de cette personne. Inutile de vous la nommer. Je vous connais, Raoul, dès que vous aimez...
RAOUL
Vous m'avez bien jugé, et je vous en remercie.
LA FILLE DE TRENTE ANS