‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 8 sur 156 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ÉLISE, puis JEANNE.

(Élise s'approche delà table à droite et pose la main sur un ressort qu'elle s'apprête à faire jouer, lorsqu'elle voit rentrer Jeanne; elle s'arrête, reprend le livre qu'elle a apporté, s'assieJ, et remet à lire. Jeanne a suivi loiis ses mouvements, et vient à elle.)

JEANNE

Élise... ma bonne Élise... est-ce que je te gône?

ÉLISE

Quelle idée! Toi, ma sœur... mon amie véritable... ma seule amie...

JEANNE i

A son amie... on dit tout... on ne lui laisse pas deviner..

ÉLISE, vivement.

Quoi donc? Qu'as-tu deviné?...

JEANNE

Rien qui doive te troubler... ou te faire rougir. Tu es une brave et honnête femme. (Élise lui serre la main.) Mais à commencer par la Pauline de Polyeucte, que l'autre jour nous lisions ensemble... il y a de très-honnêtes femmes qui n'ai ment pas leur mari.

ÉLISE, vivement.

Que dis- tu?

JEANNE

D'amour... s'entend! On n'est pas maîtresse de cela, (Avec bonté.) Écoute, ma bonne Élise, ne me réponds pas, si tu ne le veux pas... mais laisse-moi te demander pourquoi tu t'enfermes si souvent... dans ce petit salon... pourquoi hier et à l'instant môme encore tu étais si troublée ?

ÉLISE

Pour rien... je te le jure.

JEANNE

Moi, je vais te le dire. C'est qu'hier, quand je suis entrée, lu étais près de ce petit bureau, (Elle passe à droite.) qui fut celui de ma tante Gertrude... tu venais de refermer vivement, je ne sais quel tiroir, et j'avais entendu le bruit d'un ressort qui doit être là...

(Elle pose la main sur le ressort qu'Élise s'apprêtait à faire jouer.) ÉLTSE.

Jeanne!

JEANNE

Ressort que je connais... et la preuve... tiens, le voilà ouvert.

(Elle a poussé le ressort, et un tiroir s'est ouvert du côté du public.)

Alil Imprudente que je suis!

JEANNE, avec douceur.

Rassure-toi ! Tes secrets sont mieux gardés ici (Montrant

son cœur.) qUC là.

(Montrant le tiroir.)

ÉLISE

Jeanne!. . Oli! tiens, liens, lis, lis, je l'en conjure, pour que lu n'aies pas mauvaise opinion de moi !

(Elle lui donne un paquet de lettres qu'elle a tiré du tiroir.) JEANNE, défaisant le paquet et parcourant les lettres.

Des lettres de femme...

ÉLISE

Oui, des lettres de femme.

JEANNE

Elles sont toutes de la même main.

ÉLISE

Oui... toutes...

JEANNE, parcourant les lettres éparses.

Il n'y est question... que d'un jeune homme... un beau jeune homme, son frère?

G 0 M J^: D I E s — DRAM 10 S

ÉLISE

Oui...

JEANNE

Quant à cette dernière enveloppe avec un cachet noir... elle renferme une bague et des cheveux... du beau jeune homme, sans doute ?

ÉLISE

Je vais tout te raconter.

JEANNE

A la bonne heure! (Élise va fermer au verrou la porte à gauche ; Jeanne ferme de même celle du fond, et vient s'asseoir à gauche à côté

d'Éiise.) Allons. . voyons... courage!

ÉLISE

Tu m'as souvent entendue parler d'Améhe Melfort, mon amie de couvent.

JEANNE

Morte, il y a deux ou trois ans.

ÉLISE, avec un soupir.

Trois ans! Un cœur d'or... une âme de feu !

JEANNE

Et pas le sens commun ! Eh bien ?

ÉLISE

Eh bien ! Une pension de demoiselles est l'endroit où l'on compose le plus de romans. Chacune fait le sien. Le nôtre... un roman à deux, nous avions quatorze ans, était de ne jamais nous séparer et d'être sœurs un jour. Pour cela, Amélie avait une idée... un château en Espagne : c'était de me marier à son frère, Henri Melfort, un aspirant de marine... un fort joU garçon; aussi nous parKons de lui toute la semaine... jusqu'au dimanche inclusivement, jour où il Venait d'ordinaire...

JEANNE

Et que vous disait-il?

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