‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 9 sur 156 · REVES D AMOUR · texte numérisé non relu

REVES D AMOUR

ÉLISE

A sa sœur, beaucoup de tendresses... à moi, rien! Il y avait toujours au parloir des maîtresses et des sous-maîtresses curieuses... qui écoutaient tout...

JEANNE

Et qui faisaient bien !

ÉLISE

Un dimanche... il ne vint pas... Il avait reçu un ordre du ministre de la marine... pour rejoindre la nuit même, et vite et vite, son vaisseau qui partait pour un voyage autour du monde! Ce fut là un grand chagrin... et un plus grand encore l'année suivante. Amélie et moi quittâmes le couvent... impossible désormais de parler de lui*... de Henri!... Mais nous nous écrivions... ces lettres sont les siennes... je les ai toutes conservées... Elle m'écrivait... tu le verras, que son frère m'adorait, qu'elle en avait la certitude... qu'il ne songeait à se distinguer, à monter en grade, à devenir amirai, que pour revenir m'épouser... Depuis ce jour, l'image de Henri ne me quitta plus ! Mais hélas!... je perdis Amélie. Dans sa dernière lettre... celle que tu tenais tout à l'heure, pressentant sa fm prochaine, elle me lègue une bague et une boucle de cheveux qu'elle tenait de son frère... me recommandant d'aimer et d'épouser Henri... pour parler toujours d'elle, avec lui.

JEANNE

Quelle imagination ! Et ton mari qui prétendait que tu étais calme et froide !

ÉLISE

Moi!...

JEANNE

Que tu étais insensible...

ÉLISE

Ah ! Tu n'eusses pas parlé ainsi, si tu avais été témoin de ma douleur, le jour où, dans un journal... je lus que M. Mel-

D lî A M K S

fort, officier de marine di s lingii ('■... venait de mourir en Angleterre.

JEANNE, respirant.

Il est mort... Ah! j'ai moins peur!

ÉLISE, nvec indignation.

Ail ! Quel mauvais cœur! Que c'est mal !

JEANNE, vivement.

Non... non! Le pauvre jeune homme I... je le plains, mon Dieu !... et toi aussi, car je vois d'ici Ion désespoir.

Tu ne le comprendras jamais ! Je l'aimais, jusqu'alors . modérément... raisonnablement.

JEANNE

Tu crois?

ÉLISE

Depuis ce jour, je me suis mise à le pleurer, à l'adorer!

JEANNE, vivement.

Ce n'est plus qu'un rêve, je l'espère !,,.. un rêve que chaque jour dissipe? ..

ÉLISE

Oui... quand rien ne me le rappelle! Ce matin, par exemple... cet épisode si touchant de Françoise de Rimini... ces deux amants... si jeunes, si beaux, qui, hsant ensemble, et les larmes aux yeux, une page pleine de larmes... une scène d'amour... se regardent... et le Hvre leur tombe des mains.

JEANNE

y penses- tu...

ÉLISE

Et ce jour-là, dit le Dante... ils n'enlurenl pas davantage.

JEANNE

Et le mari qui })lus tard les surprend?. .

ÉLISE, rêvant.

Qu'importe !

H Ê V E s d'amour

JEANNE

Qui les tue ?

ÉLISE, de même.

Ils s'aimaient... ils avaient pu se le direl. . (se levant, avec exaltation.) Et à ce prix-là...

JEANNE, lui saisissant la main.

Malheureuse ! Si l'on t'entendait !

ÉLISE

Hein? Quoi! Qu'ai-je dit?

JEANNE

Tu as un mari... un honriête homme... qui t'aime... qui n'aime que toi!... qui te donne toutes ses pensées, et donner les tiennes à un autre... ce n'est pas juste... c'est mal.

ÉLISE

Mais... mais.,, puisque cet autre est mort!

JEANNE

Cela fait toujours du tort au mari !

ÉLISE, plus haut, et avec impatience.

Puisqu'il est mort !

JEANNE

Raison de plus ! S'il était vivant, ses défauts ou ses ridicules, car tout le monde en a, combattraient pour nous et aideraient à ta guérison ; mais, défunt, la partie n'est pas égale... il devient la perfection même : pour lui, tout se divinise, et la poésie des regrets nuit au mari, qui n'est, lui, que de la prose.

ÉLISE

Je le jure, ma chère Jeanne, qu'il n'en est pas ainsi.

JEANNE

Mon enfant, me disait ma tante Gertrude, qui parlait peutêtre par expérience, car elle avait été, dit-on, dans son temps, très-joUe et un peu coquette ; mon enfant, défie-toi de l'amour et de ses rêves : ^ans le lointain... (Montrant les

lettres.) OU à la Iccturc, ils VOUS enivrent, et, dans la réalité, on n'achète un bonheur mensonger qu'au prix de son repos, de sa réputation, de la paix du ménage; et souvent même, à l'user, c'est toujours ma tante Gertrude qui parle, Famant qui vous a coûté si cher ne vaut pas le mari qui ne vous coûtait rien.

ÉLISE

Mais, ma sœur...

JEANNE

Vois toi-même, pour une passion posthume qui n'offre que des périls, vois à quoi tu t'exposes ! C'est toujours par les lettres qu'on se perd, disait ma tante Gertrude... et si une seule de celles-ci tombait entre les mains de ton mari !..„

ÉLISE

Des lettres de femme!...

JEANNE

Ces lettres.,, cette bague... ces cheveux, attestent ton premier amour pour un autre, et les hommes veulent toujours avoir été aimés seuls; ils détestent leurs prédécesseurs, comme les rois leurs héritiers. Ce matin encore. .. ici même... dans son affection aveugle, mon frère me disait en parlant de toi : « Que m'importe sa froideur... si elle me donne tout l'amour qu'elle peut donner... si jamais son cœur n'a aimé... et n'aimera que moi! o

ÉLISE

0 ciel !

JEANNE

Et si le contraire lui était prouvé, à la tendresse, au calme, à la confiance, tu verrais succéder l'inquiétude, les soupçons, la jalousie. Ton intérieur, image jusqu'ici du paradis, se changerait en un enfer ; ton mari te deviendrait odieux, ton enfant indifférent.. .

ÉLISE

Oh ! jamais I jamais ! •

RÊVES d'amour

JEANNE

Cela commence ; déjà ce matin, pendant que tu lisais le Dante, j'entrais dans sa chambre, je le levais... je rhabillais... je recevais son premier baiser...

ÉLISE

Ah!

Oui... je te l'ai dérobé... Tiens, sœur, je te le rends.

(EUe l'embrasse.)

ÉLISE

Ah ! ma sœur, mon bon ange, veille sur moi. . conseille moi... Quel parti prendre?...

JEANNE

Un parti énergique. Quand la plaie est grave, il faut y porter hardiment le fer et le feu. (prenant une allumette.) Attends ! attends ! ce ne sera pas long I

ÉLISE

Que veux-tu faire ?

JEANNE, allumant une bougie.

Un auto-da-fé... de toutes ces paperasses.

ÉLISE

Que je relis tous les jours.

JEANNE

Raison de plus... tu dois les savoir par cœur.

ELISE, avec passion.

Oh! non... Jeanne... ne l'exige pas... c'est comme si... vois-tu bien...

JEANNE

On te brûlait toi même !

ELISE, avec exaltation.

Oui!...

'28 COMÉDIES — DItAMKS

JEANNE

Eh bien!... comme les veuves du Malabar, ne recule pas devant un pareil sacrifice... qui, après tout, n'est pas si grand... Qu'est-ce que nous y perdons?... des phrases comme celle-ci : « On peut briser les liens terresires, mais non le lien dos âmes, la sympathie qui nous unit... » (Brûlant

la lettre à la bougie et la jetant dans la cheminée.) Au fcU la Sympathie!... Vois comme cela flambe bien I Et cette autre : « J'ouvre ma fenêtre... pour t'écrire !... il est minuit... et la lune répand au loin ce grand secret de mélancolie qu'elle

aime à confier au vieux chêne. » (La jetant dans la cheminée.)

Au feu la lune et le vieux chêne !

ÉLISE

Mais c'est une phrase de Chateaubriand !

JEANNE

Je maintiens l'arrêt. Il est le chef de l'école !... Ah !... et ces cheveux que j'oubliais !...

(Elle les jette également dans la cheminée.) ÉLISE.

Malheureuse, qu'en as-tu fait?

JEANNE

Des cendres ! Quant à cette bague...

ÉLISE

Tu ne peux pas la brûler !

JEANNE

Par malheur!

ÉLISE, voulant la reprendre.

Permets-moi alors. . .

JEANNE, l'en empêchant.

De la porter? Et ton anneau de mariage! la place est prise...

DALIBON, en dehors, secouant la porte du fond.

Eh bien ! Gomment ! Vous êtes enfermées?

RÊVES d'amour

ELISE, avec crainte.

C'est mon mari.

DALIBON, en dehors.

Ouvrez-moi donc ! . . .

JEANNE

Impossible !

DALIBON, de même.

Et pourquoi?

ÉLISE

C'est... que... c'est que j'essaie une robe...

DALIBON, toujours en dehors.

Ça n'empêche pas !

ÉLISE

Mais si, monsieur! Attendez...

JEANNE, qui pendant ce temps a jeté l'une après l'autre les lettres dans la cheminée.

Vois-tu déjà comme, malgré soi, on est obligé de mentir?

ÉLISE

J'en suis toute tremblante! (a Jeanne.) Y en a-t-il encore ?

JEANNE, regardant du côté de la cheminée.

Plus que deux... qui jettent en mourant une dernière lueur... Tout est fini... tu peux ouvrir !

ELISE, tombant sur un fauteuil, à gauche.

Je n'en ai plus la force !

JEANNE, la regardant avec pitié.

Et il lui faut des grandes passions ! (Elle va tirer le verrou de gauche, puis celui de la porte du fond, qu'elle ouvre.) PerSOnnc!-..

Il se sera lassé d'attendre !

ÉLISE

Tant mieux! je respire; j'aime autant ne pas le voir en

ce moment... (Apercevant Dalibon qui paraît à la porte du fond.)

Non, le voici î

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