REVES D AMOUR
ÉLISE
A sa sœur, beaucoup de tendresses... à moi, rien! Il y avait toujours au parloir des maîtresses et des sous-maîtresses curieuses... qui écoutaient tout...
JEANNE
Et qui faisaient bien !
ÉLISE
Un dimanche... il ne vint pas... Il avait reçu un ordre du ministre de la marine... pour rejoindre la nuit même, et vite et vite, son vaisseau qui partait pour un voyage autour du monde! Ce fut là un grand chagrin... et un plus grand encore l'année suivante. Amélie et moi quittâmes le couvent... impossible désormais de parler de lui*... de Henri!... Mais nous nous écrivions... ces lettres sont les siennes... je les ai toutes conservées... Elle m'écrivait... tu le verras, que son frère m'adorait, qu'elle en avait la certitude... qu'il ne songeait à se distinguer, à monter en grade, à devenir amirai, que pour revenir m'épouser... Depuis ce jour, l'image de Henri ne me quitta plus ! Mais hélas!... je perdis Amélie. Dans sa dernière lettre... celle que tu tenais tout à l'heure, pressentant sa fm prochaine, elle me lègue une bague et une boucle de cheveux qu'elle tenait de son frère... me recommandant d'aimer et d'épouser Henri... pour parler toujours d'elle, avec lui.
JEANNE
Quelle imagination ! Et ton mari qui prétendait que tu étais calme et froide !
ÉLISE
Moi!...
JEANNE
Que tu étais insensible...
ÉLISE
Ah ! Tu n'eusses pas parlé ainsi, si tu avais été témoin de ma douleur, le jour où, dans un journal... je lus que M. Mel-
D lî A M K S
fort, officier de marine di s lingii ('■... venait de mourir en Angleterre.
JEANNE, respirant.
Il est mort... Ah! j'ai moins peur!
ÉLISE, nvec indignation.
Ail ! Quel mauvais cœur! Que c'est mal !
JEANNE, vivement.
Non... non! Le pauvre jeune homme I... je le plains, mon Dieu !... et toi aussi, car je vois d'ici Ion désespoir.
Tu ne le comprendras jamais ! Je l'aimais, jusqu'alors . modérément... raisonnablement.
JEANNE
Tu crois?
ÉLISE
Depuis ce jour, je me suis mise à le pleurer, à l'adorer!
JEANNE, vivement.
Ce n'est plus qu'un rêve, je l'espère !,,.. un rêve que chaque jour dissipe? ..
ÉLISE
Oui... quand rien ne me le rappelle! Ce matin, par exemple... cet épisode si touchant de Françoise de Rimini... ces deux amants... si jeunes, si beaux, qui, hsant ensemble, et les larmes aux yeux, une page pleine de larmes... une scène d'amour... se regardent... et le Hvre leur tombe des mains.
JEANNE
y penses- tu...
ÉLISE
Et ce jour-là, dit le Dante... ils n'enlurenl pas davantage.
JEANNE
Et le mari qui })lus tard les surprend?. .
ÉLISE, rêvant.
Qu'importe !
H Ê V E s d'amour
JEANNE
Qui les tue ?
ÉLISE, de même.
Ils s'aimaient... ils avaient pu se le direl. . (se levant, avec exaltation.) Et à ce prix-là...
JEANNE, lui saisissant la main.
Malheureuse ! Si l'on t'entendait !
ÉLISE
Hein? Quoi! Qu'ai-je dit?
JEANNE
Tu as un mari... un honriête homme... qui t'aime... qui n'aime que toi!... qui te donne toutes ses pensées, et donner les tiennes à un autre... ce n'est pas juste... c'est mal.
ÉLISE
Mais... mais.,, puisque cet autre est mort!
JEANNE
Cela fait toujours du tort au mari !
ÉLISE, plus haut, et avec impatience.
Puisqu'il est mort !
JEANNE
Raison de plus ! S'il était vivant, ses défauts ou ses ridicules, car tout le monde en a, combattraient pour nous et aideraient à ta guérison ; mais, défunt, la partie n'est pas égale... il devient la perfection même : pour lui, tout se divinise, et la poésie des regrets nuit au mari, qui n'est, lui, que de la prose.
ÉLISE
Je le jure, ma chère Jeanne, qu'il n'en est pas ainsi.
JEANNE
Mon enfant, me disait ma tante Gertrude, qui parlait peutêtre par expérience, car elle avait été, dit-on, dans son temps, très-joUe et un peu coquette ; mon enfant, défie-toi de l'amour et de ses rêves : ^ans le lointain... (Montrant les
lettres.) OU à la Iccturc, ils VOUS enivrent, et, dans la réalité, on n'achète un bonheur mensonger qu'au prix de son repos, de sa réputation, de la paix du ménage; et souvent même, à l'user, c'est toujours ma tante Gertrude qui parle, Famant qui vous a coûté si cher ne vaut pas le mari qui ne vous coûtait rien.
ÉLISE
Mais, ma sœur...
JEANNE
Vois toi-même, pour une passion posthume qui n'offre que des périls, vois à quoi tu t'exposes ! C'est toujours par les lettres qu'on se perd, disait ma tante Gertrude... et si une seule de celles-ci tombait entre les mains de ton mari !..„
ÉLISE
Des lettres de femme!...
JEANNE
Ces lettres.,, cette bague... ces cheveux, attestent ton premier amour pour un autre, et les hommes veulent toujours avoir été aimés seuls; ils détestent leurs prédécesseurs, comme les rois leurs héritiers. Ce matin encore. .. ici même... dans son affection aveugle, mon frère me disait en parlant de toi : « Que m'importe sa froideur... si elle me donne tout l'amour qu'elle peut donner... si jamais son cœur n'a aimé... et n'aimera que moi! o
ÉLISE
0 ciel !
JEANNE
Et si le contraire lui était prouvé, à la tendresse, au calme, à la confiance, tu verrais succéder l'inquiétude, les soupçons, la jalousie. Ton intérieur, image jusqu'ici du paradis, se changerait en un enfer ; ton mari te deviendrait odieux, ton enfant indifférent.. .
ÉLISE
Oh ! jamais I jamais ! •
RÊVES d'amour
JEANNE
Cela commence ; déjà ce matin, pendant que tu lisais le Dante, j'entrais dans sa chambre, je le levais... je rhabillais... je recevais son premier baiser...
ÉLISE
Ah!
Oui... je te l'ai dérobé... Tiens, sœur, je te le rends.
(EUe l'embrasse.)
ÉLISE
Ah ! ma sœur, mon bon ange, veille sur moi. . conseille moi... Quel parti prendre?...
JEANNE
Un parti énergique. Quand la plaie est grave, il faut y porter hardiment le fer et le feu. (prenant une allumette.) Attends ! attends ! ce ne sera pas long I
ÉLISE
Que veux-tu faire ?
JEANNE, allumant une bougie.
Un auto-da-fé... de toutes ces paperasses.
ÉLISE
Que je relis tous les jours.
JEANNE
Raison de plus... tu dois les savoir par cœur.
ELISE, avec passion.
Oh! non... Jeanne... ne l'exige pas... c'est comme si... vois-tu bien...
JEANNE
On te brûlait toi même !
ELISE, avec exaltation.
Oui!...
'28 COMÉDIES — DItAMKS
JEANNE
Eh bien!... comme les veuves du Malabar, ne recule pas devant un pareil sacrifice... qui, après tout, n'est pas si grand... Qu'est-ce que nous y perdons?... des phrases comme celle-ci : « On peut briser les liens terresires, mais non le lien dos âmes, la sympathie qui nous unit... » (Brûlant
la lettre à la bougie et la jetant dans la cheminée.) Au fcU la Sympathie!... Vois comme cela flambe bien I Et cette autre : « J'ouvre ma fenêtre... pour t'écrire !... il est minuit... et la lune répand au loin ce grand secret de mélancolie qu'elle
aime à confier au vieux chêne. » (La jetant dans la cheminée.)
Au feu la lune et le vieux chêne !
ÉLISE
Mais c'est une phrase de Chateaubriand !
JEANNE
Je maintiens l'arrêt. Il est le chef de l'école !... Ah !... et ces cheveux que j'oubliais !...
(Elle les jette également dans la cheminée.) ÉLISE.
Malheureuse, qu'en as-tu fait?
JEANNE
Des cendres ! Quant à cette bague...
ÉLISE
Tu ne peux pas la brûler !
JEANNE
Par malheur!
ÉLISE, voulant la reprendre.
Permets-moi alors. . .
JEANNE, l'en empêchant.
De la porter? Et ton anneau de mariage! la place est prise...
DALIBON, en dehors, secouant la porte du fond.
Eh bien ! Gomment ! Vous êtes enfermées?
RÊVES d'amour
ELISE, avec crainte.
C'est mon mari.
DALIBON, en dehors.
Ouvrez-moi donc ! . . .
JEANNE
Impossible !
DALIBON, de même.
Et pourquoi?
ÉLISE
C'est... que... c'est que j'essaie une robe...
DALIBON, toujours en dehors.
Ça n'empêche pas !
ÉLISE
Mais si, monsieur! Attendez...
JEANNE, qui pendant ce temps a jeté l'une après l'autre les lettres dans la cheminée.
Vois-tu déjà comme, malgré soi, on est obligé de mentir?
ÉLISE
J'en suis toute tremblante! (a Jeanne.) Y en a-t-il encore ?
JEANNE, regardant du côté de la cheminée.
Plus que deux... qui jettent en mourant une dernière lueur... Tout est fini... tu peux ouvrir !
ELISE, tombant sur un fauteuil, à gauche.
Je n'en ai plus la force !
JEANNE, la regardant avec pitié.
Et il lui faut des grandes passions ! (Elle va tirer le verrou de gauche, puis celui de la porte du fond, qu'elle ouvre.) PerSOnnc!-..
Il se sera lassé d'attendre !
ÉLISE
Tant mieux! je respire; j'aime autant ne pas le voir en
ce moment... (Apercevant Dalibon qui paraît à la porte du fond.)
Non, le voici î
30 coMÉiDiES — D H ami: S