SCÈNE IX
ROBERT, RAOUL, sortant du salon à droite. ROBERT, lui sautant au cou.
Ah i Raoul, je te vois enfin !
RAOUL, se dégageant de ses embrassements.
Y penses-tu?
ROBERT
En descendant la rue de Glichy j'ai couru chez toi, tu venais de sortir. On m'a dit que tu étais dans les honneurs. .. que tu dînais aujourd'hui chez ton minisire !
RAOUL
C'est vrai.
ROBERT
Mais qu'auparavant tu devais passer chez l'amiral. Je n'ai pas perdu de temps pour te saisir au passage, pour t'embrasser, pour te gronder... Quelle conduite! Toi, un homme sage et raisonnable, donner non-seulement ton argent pour un mauvais sujet, mais encore t'engager pour lui!
RAOUL
Je l'ai fait exprès. Tu ne me laisseras jamais entrer... là... d'où je t'ai fait sortir.
!. — îx. 1:2
COMEHIIOS — DRAMKS
Plutôt mourir... (se reprenant.) Plutôt travailler.
RAOUL
Tu travailleras donc ?
ROBERT
Jour et nuit.
RAOUL
J'ai donc fait une excellente affaire. En fait de travail, il est toujours temps de commencer.
ROBERT
Pour moi, surtout... Je ne suis pas fatigué.
RAOUL
Eh bien ! Dès demain nous te chercherons une position, nous nous occuperons de ta fortune.
ROBERT
Quand tu voudras. En attendant, je me suis occupé de ton bonheur.
RAOUL
Que dis-tu?
ROBERT
J'ai juré de m'acquitter... je commence! Je ne me marie" plus, tu le sais... c'est justice... je ne méritais pas un pareil trésor. Eh bien ! mon ami, je veux te le donner.
RAOUL
A moi?
Si je connaissais une jeune fille plus charmante, plus adorable, je te la proposerais.
RAOUL
Tu plaisantes... je le suppose. *
ROBERT
Non, morbleu ! Jamais mariage n'a été plus raisonnable;
LA FILLE DE TRENTE ANS
il ne te manque rien que de la richesse... Hélène n'en veut pas... elle n*en a pas besoin. Je sais que tu vas m'objecter... cet amour romanesque, cette grande dame dont nous causions, il y a un mois, à Plombières; chimère que tout cela... Il faut penser avant tout au réel. Je ne parle pas de la fortune, c'est un détail ! Mais une bonne et gentille compagne, mais un caractère charmant, ça dure toujours. Ah çà ! Où en sommes-nous ! C'est moi maintenant qui parle raison à tout le monde !
RAOUL
Jamais, au contraire, tu n'as dit plus de foHes I Me vouloir marier à mademoiselle de Mailly, millionnaire, qui me connaît à peine, qui n'a jamais pensé à moi, qui ne m'aime pas...
ROBERT
Cela viendra.
RAOUL
Allons donc !
Si déjà cela n'est pas venu !
RAOUL, vivement.
Que dis-tu?
ROBERT
Tout à l'heure, quand j'ai prononcé ton nom ; quand je lui ai dit ce que ton amitié avait fait pour moi, et ce que la mienne avait rêvé pour vous deux, j'ai vu dans ses traits un trouble étrange. Elle m'a défendu de te parler d'elle... avec une émotion... qui n'est pas naturelle. Enfin, haine, amitié ou amour, tu ne lui es pas indifférent; c'est déjà quelque chose.
RAOUL
Tais-toi !
ROBERT
Et il y avait surtout dans ses yeux... c'est là ce qui dé-
range un peu mes prévisions, une expression de regret et de douleur indéfinissable... 0 ciel ! comme dans les tiens en ce moment.
RAOUL
Silence! te dis-je, silence!
ROBERT
Et pourquoi? Qu'y a-t-il? Crains-tu de te confier à moi?
RAOUL
Non, sans doute.
Eh bien, alors !
RAOUL
Eh bien ! Celle que tu croyais une grande dame, celle dont je te parlais il y a un mois^ celle que j'aimais... c'était elle !
ROBERT, vivement.
Je comprends... et parce qu'alors j'étais sur les rangs... et parce que plus tard elle était ma fiancée, tu n'as pas osé m' avouer ton amour ! (Gaiement.) Mais, maintenant , mor-^ bleu!
RAOUL
Maintenant un autre obstacle plus grand encore...
ROBERT
Lequel ?
RAOUL
D'abord... rien ne prouve qu'elle m'aime ! Ce n'est pas, ce ne peut pas être 1 Et j'en rends grâce au ciel, car je suis engagé...
ROBERT
Toi?
RAOUL
Par l'honneur, par la foi jurée, par tout ce qu'il y a de plus sacré pour un galant homme !
LA FILLE DE TRENTE ANS
A qui?
RAOUL
A une personne qui m'aime... qui n'a jamais cessé de m'aimer... et qui dernièrement encore m'a donné les preuves d'un dévouement que je ne puis méconnaître.
ROBERT, avec impatience.
Qui donc ?
RAOUL
Ursule !
ROBERT, étonné.
Ursule !
RAOUL
Je venais demander sa main à son père.
ROBERT, vivement.
Qui n'y est pas, qui est sorti... On me l'a dit.
RAOUL
Je reviendrai ce soir, en sortant de chez le ministre. Mais elle, je l'ai vue, et...
ROBERT
Elle t'a accepté... je le crois bien ! Et tues bien persuadé de son amour?
RAOUL
Pas un mot de pluS; Robert... Il ne m'est pas permis d'en douter.
Et si je parviens à te dégager... à reprendre ta parole?
RAOUL
Je te défends même de le tenter.
ROBERT
Mais enfin si je te prouvais quelque arrière-pensée... quelque manque de franchise peut-être ?
RAOUL
Il serait tout entier de mon côté ! Au point où nous en sommes... quand sa main s'est posée dans la mienne, quand elle s'est confiée à mon amour et à ma loyauté, je me regarderais comme le dernier des hommes si je pensais seulement à rompre des serments qu'elle ne demandait point et que je lui ai faits de moi-même et sur l'honneur. Je te remercie des projets conçus par ton amitié, mais je les désavouerais s'ils allaient plus loin, (a Robert qui fait un geste.) Ne parlons plus de cela, n'en parlons plus jamais... J'ai promis... je tiendrai ma promesse. Ce soir tout sera fini. Adieu !
(U sort par le fond.)